Aux sources du nationalisme français

Hier, sujet d’un empereur que j’avais choisi fort peu librement pour échapper à des maîtres qui s’annonçaient pire que tout ; aujourd’hui, citoyen contre mon gré d’une république bâclée sans ma participation par des hommes élus d’eux-mêmes et qui me jurent que je les appelle ; demain, je ne sais quoi par décret de je ne sais qui : voilà donc le total de mes immortelles conquêtes de 89 et le fruit de ma souveraineté !… À travers les formes les plus ingénieuses, mes conquêtes et ma souveraineté se réduisent toujours à être corvéable quand la corvée est imposée, contribuable quand la contribution est votée, électeur d’un député déjà nommé, constituant d’une constitution déjà faite…

Mais il y a encore quelque chose que je digère moins et, pour mieux dire, que je ne digère pas du tout : … Je suis constitué, déconstitué, reconstitué, gouverné, régi, taillé par des vagabonds d’esprit et de moeurs… venus de pays d’hérésie… de lieux pires encore… Les uns n’ont pas reçu le baptême, les autres l’ont gratté de leur front. Renégats ou étrangers, ils n’ont ni ma foi, ni ma prière, ni mes souvenirs, ni mes attentes. Mon âme n’espère pas avec eux : leurs coeurs ne battent pas avec mon coeur. En quoi sont-ils donc mes concitoyens ? Or, ils me gouvernent, ils sont mes maîtres, ils ont le pied et la main sur ma vie… Est-ce que cela durera toujours ?

Louis Veuillot, L’Univers, 1870, cité dans André Bellessort, Les Intellectuels et l’avènement de la IIIe République, Grasset, 1931

Remarquons tout d’abord comment est écrit ce texte. Veuillot affecte un style “peuple” qui rappelle l’indignation du Figaro de Beaumarchais. Les défenseurs de l’ordre, au XIXe siècle, les journalistes du parti conservateur, du parti catholique, répondaient aux sarcasmes de la gauche avec un tact et une gravité qui manquaient de vigueur. Un des grands mérites de Louis Veuillot fut de retourner contre l’adversaire ses propres méthodes, l’invective, la dérision, en retrouvant l’esprit de Rivarol et en l’adaptant à son époque plébéienne. On n’hésiterait pas désormais à se battre à armes égales ; Louis Veuillot annonce en cela la polémique d’Action française.

L’illusion électorale

La “liberté” n’a pas permis à Veuillot de peser sur le destin de la France : il a voté pour Napoléon III afin d’échapper à pire, c’est le vote négatif que les conservateurs français pratiquent si bien. La chute de l’Empire a été proclamée par une opposition minoritaire qui a proclamé qu’elle représentait le pays ; demain les élections seront arrangées par les manipulations de la carte électorale, par la propagande et par les pressions des comités électoraux. Veuillot se voit corvéable, contribuable “électeur d’un député déjà nommé”, citoyen d’un régime qui lui est imposé comme on veut nous imposer un traité européen que les Français ont rejeté. Voilà les fruits de 89 !

Une classe politique suspecte

Au pays réel, qui travaille, qui paie des impôts, s’oppose donc un pays légal de profiteurs du régime. Peut-être Veuillot se résignerait-il s’il se sentait exploité par des voisins sans scrupule qui profitent de la situation. Mais son indignation grandit parce que la France est expulsée de ses propres affaires par une classe politique formée en grande partie de ceux que Barrès appellera bientôt dans un de ses grands romans les Déracinés, déracinés de l’intérieur bientôt suivis de déracinés de l’extérieur. Français traditionnel, Veuillot se sent un citoyen de seconde zone dans son pays dirigé par une classe politique étrangère aux intérêts et aux aspirations du pays réel.

Le peuple français va être défini par le rejet de ce qu’il n’est pas : les Français possèdent un passé commun, une histoire, des racines religieuses qui sont catholiques (“venus de pays d’hérésie… les uns n’ont pas reçu le baptême, les autres l’ont gratté de leur front”). Ainsi, bien avant Barrès, sans utiliser le mot, Louis Veuillot a eu l’idée du nationalisme français qui est l’affirmation du droit de la France à vivre dirigée par une élite sociale française.

Le nationalisme français

Dès qu’on parle de nationalisme, nos adversaires, conditionnés au point d’avoir perdu tout esprit critique et tout bon sens élémentaire voient l’armée se portant aux frontières et l’étranger considéré non seulement comme l’ennemi mais aussi comme un être inférieur : il n’y a dans le nationalisme français aucune agressivité envers les autres peuples, aucune revendication d’hégémonie, aucun élément de racisme. On peut devenir français par des services rendus au pays, rappelons-nous le poème du légionnaire qui se sent français « non par le sang reçu mais par le sang versé ».

Et terminons par un passage de l’Histoire de France de Jacques Bainville qu’il ne faut jamais se lasser de rappeler : « Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation. »

Gérard Baudin L’Action Française 2000 du 4 au 17 octobre 2007

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