Michel Onfray lecteur de Proudhon

Michel Onfray déteste les sentiers battus. Il parle en toute indépendance, crée des lieux de rencontre alternatifs et assure la promotion de jeunes écrivains en marge du système médiatique. À l’occasion de la campagne présidentielle, il a fait paraitre coup sur coup plusieurs ouvrages particulièrement décapants, dans lesquels il dénonce le malaise démocratique français.

Aux yeux de Michel Onfray, Proudhon représente  l’anti-Marx et incarne la figure du philosophe populaire par excellence, soucieux de rendre aux citoyens leur pleine et entière souveraineté. Comme l’écrit le philosophe normand, « il y a beaucoup à faire, dans notre paysage intellectuel, universitaire et politique français formaté au marxisme-léninisme pendant un siècle, pour retourner aux sources afin de savoir qu’il existe un autre socialisme ». Cette défense du vieux socialisme s’est traduite par la parution de deux nouveaux livres politiques, l’un et l’autre d’inspiration ouvertement proudhonienne : Le miroir aux alouettes et Décoloniser les provinces.

Le diagnostic d’Onfray est sans appel : la démocratie; été prise en otage par les politiciens et les médias, qui fonctionnent en vase clos, d’une manière presque consanguine. « La propagande est le maitre-mot des partis et de la presse qui constituent l’avers et le revers de la même médaille. » L’argument ultime contre les esprits réfractaires, c’est l’accusation de pétainisme ou de fascisme. « Les journalistes et éditorialistes propriétaires du rond de serviette médiatique s’offusquent quand on leur dit qu’à cause d’eux il n’y a plus de débat dans les médias. Mais ces prétendus débats obéissent à la loi du diner de cons : il faut d’abord se justifier d’avoir dit ou écrit ceci ou cela. On ne demande jamais de comptes de ce genre à un tenant de l’idéologie officielle ! Tout ce monde-la attaque toujours avec la même arme : « Vous faites le jeu du Front national. » » Ceux qui s’opposent avec courage au point de vue dominant se trouvent dès lors disqualifiés, même quand les médias se trompent dans leurs analyses, comme à l’occasion des différents référendums sur l’Union européenne, en France et en Grande-Bretagne. « Selon ces Saint-Jean-bouche-d’or, l’abomination de la désolation économique devait suivre un vote en faveur du Brexit : on a vu, tout va très bien en Angleterre, sinon mieux… »

Pour le « mandat impératif »

Onfray se sent en décalage complet avec les porte-paroles autoproclamés du socialisme, revu et corrigé à la sauce bien-pensante. La gauche française des dernières décennies laisse un héritage désastreux, écartelé entre les collectivistes étatistes de la « première gauche » (tendance Mélenchon-Besancenot) et les sociaux-libéraux de la « deuxième gauche » (tendance Valls-Macron). « Ma gauche, c’était, c’est et ce sera toujours la gauche des petits et des sans-grades, des oubliés et des victimes du libéralisme, la gauche des gens de peu et des modestes qui n’ont pas la parole. Cette gauche-là est-elle celle d’un parti ? Surement pas, surtout pas, elle est au-delà de tous les partis : c’est celle des gens qui parfois votent à droite sans savoir qu’ils pratiquent des vertus de gauche, alors que tant de gens se croient de gauche parce qu’ils votent à gauche tout en menant une vie de droite. »

Pour sortir de notre « mécanique démocratique lavée, épuisée, éreintée et confisquée par les professionnels de la politique », Onfray prône le « mandat impératif », c’est-à-dire la possibilité pour les électeurs de destituer n’importe quel élu en cours de mandat quand il déroge à ses engagements de campagne. Mais il faut plus encore que les citoyens réinvestissent directement le terrain politique, en court-circuitant les élites du petit milieu parisien. Contre les fous de la mondialisation dérégulée, Onfray invoque le souvenir des ouvriers de l’usine Lip, dans les années soixante-dix. Ils s’étaient ligués pour reprendre en main leur usine et continuer à produire des montres de qualité, parfaitement rentables, sans se soumettre a la volonté de restructuration imposée par leurs dirigeants. II fallut le sabotage délibéré du gouvernement de l’époque Giscard et Chirac pour mettre un terme à la fronde ouvrière. Même la gauche communiste et planificatrice voyait au fond ce soulèvement populaire d’un mauvais œil, car les intellectuels se trouvaient en quelque sorte dépossédés de leur mainmise sur le mouvement antilibéral. Plus tard, ce sont ces mêmes intellectuels « de gauche » : qui deviendront les chantres du social-libéralisme. Serge July, après avoir fondé Libération, va ainsi accompagner le tournant libéral de la gouvernance Mitterrand et se gauchiser alors « d’autant plus sur le sociétal qu’il s’était thatchérisé sur le terrain politique et économique ». Mais Onfray cite aussi les noms d’André Glucksmann ou de BHL qui, parmi beaucoup d’autres, connurent à peu près le même parcours.

Le diagnostic d’Onfray est sans appel : la démocratie a été prise en otage par les politiciens et les médias, qui fonctionnent en vase clos, d’une manière presque consanguine.

Certains Français s’imaginent encore que la gauche jacobine et communiste peut changer l’ordre des choses. Le cas Tsipras nous a prouvé le contraire : le leader grec a très vite été contraint de faire machine arrière devant la pression d’Angela Merkel. Pourquoi ? Parce qu’ « il fallait sortir de son chapeau, au lendemain de l’épreuve de force décidée par Bruxelles, un jeu gagnant montrant aux technocrates et bureaucrates européistes des alliances avec des pays hors du club néolibéral d’État : la Chine, la Russie, l’Inde, l’Amérique du Sud, par exemple. Certes, depuis des années, dans les médias d’État, ces pays sont présentés comme le diable par les militants du Bon Dieu libéral qui, eux, préfèrent l’Arabie saoudite, le Qatar, les Emirats arabes et la Turquie, autres pays bien connus pour leur amour de la démocratie et leur gentillesse avec les peuples. Il aurait fallu à Tsipras et aux siens ne pas craindre la meute des journalistes et l’indignation des faiseurs d’opinion publique européenne en expliquant que la politique internationale n’est pas une affaire de moraline, de sucre candi et de guimauve médiatique, mais d’équilibre des forces entre les puissances ».

Le retour à la commune

C’est ce qui conduit aujourd’hui Onfray à défendre l’abstention. Il ne croit plus au salut à travers les urnes, du moins tant que nous resterons enfermés dans un système qui aboutit à la mise au fer du peuple. « La solution passe par un changement radical de logiciel, par l’abandon de ce qui échoue depuis si longtemps et auquel contribue la totalité du personnel politique arc-bouté sur ses prébendes depuis des années. Tous les pantins de cette comédie des présidentielles ont joué un rôle dans la politique et les gouvernements successifs qui nous ont conduits au bord du gouffre. »

Onfray en appelle donc à un retour à Proudhon, c’est-à-dire à une politique réellement démocratique. Il faut selon lui organiser une proportionnelle intégrale pour que toutes les sensibilités d’opinion soient représentées. Mais il faut aussi refuser le cumul des mandats et imposer un mandat sans renouvellement pour éviter que la mandature soit sans cesse consacrée à obtenir une future réélection. Enfin, il faut revoir de fond en comble nos institutions, de manière à agencer une construction d’emboitages dont la cellule première sera communale et dont les cellules suivantes seront départementales et régionales. Cela revient à organiser le « gouvernement du peuple par lui-même sans la médiation parlementaire ». À l’échelle des communes, nous pourrons mettre en place une véritable démocratie directe, ou le peuple ne risquera plus d’être mené en bateau par ses dirigeants. La technocratie parisienne ne jouera plus qu’un rôle mineur dans les prises de décision. Même « l’administration et la police » doivent être « assurées par les citoyens », pour contribuer à la responsabilisation des individus.

La politique dans ce qu’elle a de plus noble se déroule en dehors des cénacles. Elle est le fruit d’une action populaire et transite par des organes de presse indépendants, ou encore par des associations de terrain. C’est pourquoi Onfray avait créé en 2002 l’Université populaire de Caen, afin de donner la parole aux intellectuels qui ne l’avaient plus. C’est pourquoi également il a créé en 2016 sa propre WebTV, afin de ne plus être tributaire des grands médias pour s’exprimer. Les nouvelles technologies ont au moins le mérite de faciliter l’établissement d’une contre-société qui prépare le renouveau démocratique et redensifie le tissu social. « Il n’est pas de sauveur suprême et la solution se trouve clairement entre les mains de ceux que la politique concerne. Si la démocratie est vraiment, ce que je crois, le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, alors les choses sont simples : que le peuple y aille, lui-même, directement, et qu’il congédie ceux qui prétendent parler pour lui tout en lui faisant les poches. »

Michel Onfray, Le miroir aux alouettes, Principes d’athéisme social, Plon, 240 p., 16,90 €

Michel Onfray, Décoloniser les provinces, ed. de « ‘Observatoire, 160 p., 15 €

Thibaut Isabel éléments N°166 juin-Juillet 2017

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