Et Nasser vint 1/2

Héros de l’indépendance égyptienne face aux superpuissances, Gamal Abdel Nasser a marqué durablement de son empreinte le monde arabe et le Tiers-monde. Une courte biographie chronologique illustrée lui a été consacrée par Jacques Legrand et Michel Marmin qui préparait alors la présentation et les annotations d’un essai inédit de son auteur de prédilection, Dominique de Roux : Gamal Abdel Nasser (Âge d’Homme, 2000). Il rappelle dans cet entretien les grandes lignes de son action et analyse sa postérité.

• Nasser fut un homme à tous égards fascinant. En travaillant à sa biographie, quels sont les caractères qui t’ont le plus marqué ? La force exceptionnelle de sa volonté ? La simplicité de ses mœurs et de ses goûts ? La rigueur de sa probité morale ? Son intelligence des situations ?

Ta question me met dans l’embarras parce que les qualités que tu viens d’énumérer, qui sont en effet celles qui caractérisent pour l’essentiel la personnalité de Gamal Abdel Nasser, sont à mes yeux également dignes d’admiration. Je dirai que celles qui se rapportent à son caractère personnel m’ont d’abord profondément ému, et que celles qu’il a révélées dans l’action politique m’ont impressionné. L’extraordinaire popularité qui a été la sienne auprès des masses arabes, si volontiers sentimentales et affectueuses, s’explique d’ailleurs largement par cette conjonction, assez unique dans l’histoire, d’un homme simple et bon, demeuré très proche de ses origines paysannes, très naturellement “peuple” et, aussi étonnant que cela puisse paraître, absolument dénué de toute ambition personnelle, et d’un chef d’une ténacité hors du commun dans la si difficile conduite d’une révolution politique et sociale sans doute encore plus ambitieuse que celle de Mustafa Kemal en Turquie, d’un courage politique admirable dans les revers, et aux vues souvent prophétiques.

Une qualité, tout de même, éclaire fortement la personnalité de Nasser, c’est son honnêteté fondamentale, sa volonté de dire la vérité au peuple et, partant, une capacité d’autocritique dont peu d’hommes d’État ont fait preuve dans l’histoire. Ainsi, en 1961, lorsqu’il constate qu’il a manqué de fermeté dans la mise en œuvre de certaines réformes économiques et sociales et qu’il les a laissé battre en brèche par une bourgeoisie réactionnaire avide de revanche, il le dit avec franchise dans un grand discours télévisé. Ce qui me frappe au fond peut-être le plus, chez Nasser, c’est sa faculté de sans cesse remettre en cause son action par la réflexion et, ainsi, de la porter toujours plus loin, toujours plus en profondeur, avec « cette clairvoyance et cette prudence », je cite, qui avaient tant frappé Jean-Paul Sartre. Cette faculté l’a ainsi conduit a élargir progressivement son champ d’action, à passer du simple et ardent patriotisme égyptien de son enfance, dont témoigne le merveilleux petit roman qu’il a écrit vers l’âge de 15 ans et que sa fille, Hoda G.A. Nasser, m’a autorisé a publier en annexe de mon livre, à des vues mondiales d’une extrême perspicacité. À cet égard, je voudrais citer le discours qu’il a prononcé au sommet des non-alignés, le 5 octobre 1964 : « Nous ne voulons pas que la division du monde en un bloc oriental et un bloc occidental prenne fin pour que des blocs plus grands et plus dangereux surgissent à leur place : un bloc de pauvres et un bloc de riches, un bloc septentrional qui aurait droit à la prospérité et un bloc méridional qui n’aurait pour lot que la privation, un bloc de Blancs et un bloc d’hommes de couleurs ». Le moins que l’on puisse constater est que l’inquiétude de Nasser a été malheureusement depuis plus que largement justifiée !

• Quels ont été les grands axes de la politique nassérienne ?

Comme il l’a souvent lui-même expliqué, notamment dans son livre Philosophie de la Révolution, dans d’innombrables discours ou face à des interlocuteurs comme Jacques Benoist-Méchin, Nasser a développé sa politique par cercles concentriques. Il a d’abord voulu libérer l’Égypte de l’emprise coloniale britannique, puis il a très vite réalisé que cette libération nationale n’aurait de sens que si elle était appuyée sur une révolution politique, économique et sociale profonde, le meilleur moyen de libérer définitivement l’Égypte des servitudes extérieures étant de libérer les Égyptiens de leurs servitudes intérieures, les unes et les autres étant en l’occurrence étroitement liées. C’est ainsi que Nasser est devenu socialiste en faisant du socialisme, si je puis dire !

Mû depuis sa prime jeunesse par un sentiment de solidarité naturelle avec une nation arabe largement soumise aux puissances occidentales, il a ensuite voulu œuvrer à sa libération et à son unification, la création de la République arabe unie (RAU) en 1958, par la fusion volontaire de l’Égypte et de la Syrie, n’étant dans son esprit qu’une étape. Ce projet grandiose, généreux et sans doute utopique qui, s’il avait pu être réalisé, eût été un formidable facteur d’équilibre sur l’échiquier mondial, s’est malheureusement heurté à des obstacles insurmontables où se conjuguèrent les louches manœuvres des puissances anglo-saxonnes, les provocations israéliennes et aussi, il faut hélas bien le dire, l’égoïsme de certains chefs d’État arabes eux-mêmes, peu soucieux de voir la révolution nassérienne faire tache d’huile… Et pourtant, malgré l’échec cuisant qu’a constitué l’éclatement de la RAU en 1961, Nasser est demeuré le leader incontesté de cette malheureuse nation arabe désunie. On en a eu la preuve éclatante quand, quelques heures seulement avant de succomber à une crise cardiaque, le 28 septembre 1970, il a réussi à arrêter les épouvantables combats fratricides entre Palestiniens et jordaniens. Ce fut son dernier grand geste politique, et non le moindre.

Très vite aussi, Nasser a compris que la révolution égyptienne et, partant, l’hypothétique révolution arabe, ne résisteraient pas longtemps à la pression des puissances occidentales, les États-Unis et leur bras séculier israélien (pour reprendre l’expression employée par Aymeric Chauprade dans le dernier numéro d’éléments) prenant le relais de la Grande-Bretagne, si elles n’étaient liées à l’insurrection des peuples et des nations du Tiers-monde contre les séquelles du colonialisme et contre la cynique partie de dominos jouée par les États-Unis et l’Union soviétique. Cette prise de conscience mondiale, cristallisée lors de la fameuse conférence de Bandung, en 1955, a amené Nasser à créer, avec Tito et Nehru, le « tiers bloc » indépendant des non-alignés. Autant sa politique arabe fut une source de déceptions cruelles, autant sa politique tiers-mondiste fut une très grande réussite. Elle a incontestablement contribué à empêcher la guerre froide de dégénérer en conflit nucléaire et, nous l’avons vu tout à l’heure, elle a permis de mettre en lumière les périls de l’avenir, lesquels se sont considérablement aggravés depuis l’effondrement du bloc soviétique. Comme l’écrit Hoda G.A. Nasser dans la préface de mon livre, « au moment où un bloc unique veut imposer l’unité mondiale sous son hégémonie exclusive, les peuples arabes et du Tiers-monde peuvent s’appuyer sur le modèle représenté par Nasser pour rétablir leur liberté, leurs particularités, leur indépendance, leur dignité et leurs prérogatives nationales ».

À suivre

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