Jean Thiriart : prophète et militant 2/3

Accusation pour le moins incongrue quand on sait qu’à Yalta les vainqueurs se sont partagés les dépouilles de l’Europe et du reste du monde sur base de considérations proprement géopolitiques et géostratégiques. Thiriart en était parfaitement conscient, en écrivant son premier chapitre, significativement intitulé « De Brest à Bucarest. Effaçons Yalta » : « Dans le contexte de la géo-politique et d’une civilisation commune, ainsi qu’il sera démontré plus loin, l’Europe unitaire et communautaire s’étend de Brest à Bucarest ». En écrivant cette phrase, Thiriart posait des limites géographiques et idéales à son Europe, mais bientôt, ils dépassera ces limites, pour arriver à une conception unitaire du grand espace géopolitique qu’est l’Eurasie. Une fois de plus, Thiriart a démontré qu’il était un anticipateur lucide de thèmes politiques qui ne mûrissent que très lentement chez ses lecteurs, du moins certains d’entre eux…

Mais il n’y a pas que cela ! Conjointement au grand idéal de l’Europe-Nation et à la redécouverte de la géopolitique, le lecteur est obligé de jeter un regard neuf sur les grands espaces de la planète. Ce fut un autre mérite de Thiriart d’avoir dépasser le traumatisme européen de l’ère de la décolonisation et d’avoir recherché, pour le nationalisme européen, une alliance stratégique mondiale avec les gouvernements du tiers monde, non asservis aux impérialismes, en particulier dans la zone arabe et islamique, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Il est vrai que ceux qui découvrent la géopolitique, ne peuvent plus faire autrement que de voir les événements du monde sous une lumière nouvelle, prospective. Et c’est dans un tel contexte, par ex., qu’il faut comprendre les nombreux voyages de Thiriart en Égypte, en Roumanie, etc., de même que ses rencontres avec Chou en Lai et Ceaucescu ou avec les leaders palestiniens. Partout où il était possible de le faire, Thiriart cherchait à tisser un réseau d’informations et d’alliances planétaires dans une perspective anti-impérialiste. Par ailleurs, notons tout de même que la révolution cubaine, avec son originalité, exerçait de son côté sa propre influence. Avec son style synthétique, presque télégraphique, Thiriart lui-même avait tracé dans ses textes les lignes essentielles de la politique extérieure de la future Europe unie :

« Les lignes directives de l’Europe unitaire :

  • avec l’Afrique : symbiose
  • avec l’Amérique latine : alliance
  • avec le monde arabe : amitié
  • avec les États-Unis : rapports basés sur l’égalité ».

Mise à part l’utopie qu’était son espoir en des rapports égaux avec les États-Unis, on notera que sa vision géopolitique était parfaitement claire : il voulait de grands blocs continentaux et était très éloigné de toute vision étriquée d’une petite Europe “occidentale et atlantique” qui, comme celle d’aujourd’hui, n’est plus que l’appendice oriental de la thalassocratie yankee, ayant pour barycentre l’Océan Atlantique, réduit à la fonction de “lac intérieur” des États-Unis. Bien sûr, aujourd’hui, après l’aventure politique de Thiriart, certaines de ces options géopolitiques, dans le milieu “national”, pourraient sembler évidentes, voire banales, pour les uns, simplistes et intégrables pour d’autres. Mais mis à part le fait que tout cela n’est guère clair pour l’ensemble des “nationaux” (il suffit de penser à certaines résurgences racistes/biologistes et anti-islamiques d’un pseudo-néo-nazisme, utilisées et instrumentalisées par la propagande américaine et sioniste dans un but anti-européen), nous ne nous lasserons pas de répéter qu’il y a trente ans, cette option purement géopolitique de Thiriart, vierge de toutes connotations racistes, était très originale et courageuse, dans un monde bipolaire, opposant en apparence deux blocs idéologiques et militaires antagonistes, dans une perspective de conflictualité “horizontale” entre Est et Ouest et sous la menace de l’anéantissement nucléaire réciproque, surtout pour les “alliés” des deux puissances majeures en Europe.

Nous pouvons affirmer aujourd’hui que si bon nombre d’entre nous, en Italie, en sont arrivés progressivement à dépasser cette fausse vision dichotomique de la conflictualité planétaire, et cela bien avant l’effondrement de l’URSS et du bloc soviétique, c’est dû en bonne partie à la fascination qu’ont exercée les thèses que propageait Thiriart à l’époque, à ses intuitions géniales. Effectivement, on peut parler de “génialité”, en politique comme dans tous les autres domaines du savoir humain, quand on pré-voit et que l’on ex-pose (du latin exponere, poser en dehors, mettre en exergue ou en évidence) des faits ou des événements qui sont encore occultés, méconnus, peu clairs pour les autres et qui ne se dégagent de leur phase occulte que graduellement pour n’advenir au monde en pleine lumière que dans un futur plus ou moins lointain. Sur ce chapitre, nous voulons simplement rappeler les assertions de Thiriart relatives à la dimension géopolitique du futur État européen, consignées dans le chapitre (10, §1) intitulé « Les dimensions de l’État européen. L’Europe de Brest à Vladivostock » (pp. 28 à 31 de l’éd. franç.) :

« L’Europe jouit d’une grande maturité historique, elle connaît désormais la vanité des croisades et des guerres de conquêtes vers l’Est. Après Charles XII, Bonaparte et Hitler, nous avons pu mesurer les risques de pareilles entreprises et leur prix. Si l’URSS veut conserver la Sibérie, elle doit faire la paix avec l’Europe — avec l’Europe de Brest à Bucarest, je le répète. L’URSS n’a pas et aura de moins en moins la force de conserver à la fois Varsovie et Budapest d’une part, Tchita et Khabarovsk d’autre part. Elle devra choisir ou risquer de tout perdre » (les caractères italiques sont dans le texte).

Plus loin :

« Notre politique diffère de celle du général de Gaulle parce qu’il a commis ou commet trois erreurs :

  • faire passer la frontière de l’Europe à Marseille et non à Alger ;
  • faire passer la frontière du bloc URSS/Europe sur l’Oural et non en Sibérie ;
  • enfin, vouloir traiter avec Moscou avant la libération de Bucarest » (p. 31).

À la lecture de ces deux brefs extraits, on ne peut plus dire que Jean Thiriart manquait de perspicacité et de prévoyance ! Or ces phrases ont été écrites, répétons-le, à une époque où les militants sincèrement européistes, même les plus audacieux, parvenaient tout juste à concevoir une unité européenne de Brest à Bucarest, c’est-à-dire une Europe limitée à la plate-forme péninsulaire occidentale de l’Eurasie ; pour Thiriart, elle ne représentait déjà plus qu’une étape, un tremplin de lancement, pour un projet plus vaste, celui de l’unité impériale continentale. Qu’on ne nous parle plus, dès lors, des droites nationalistes, y compris celles d’aujourd’hui, qui ne font que répéter à l’infini leur provincialisme, sous l’œil bienveillant de leur patron américain. Il y a trente ans déjà, Thiriart allait plus loin : il dénonçait toute l’absurdité géopolitique du projet gaulliste (De Gaulle étant un autre responsable direct de la défaite de l’Europe, au nom du chauvinisme vétéro-nationaliste de l’Hexagone) d’une Europe s’étendant de l’Atlantique à l’Oural, faisant sienne, du même coup, cette vision continentale absurde, propre aux petits professeurs de géographie, qui trace sur le papier des cartes une frontière imaginaire à hauteur des Monts Ourals, qui n’ont jamais arrêté personne, ni les Huns ni les Mongols ni les Russes.

L’Europe se défend sur les fleuves Amour et Oussouri ; l’Eurasie, c’est-à-dire l’Europe plus la Russie, a un destin clairement dessiné par l’histoire et la géopolitique en Orient, en Sibérie, dans le Far East de la culture européenne, et ce destin l’oppose au West de la civilisation américaine du Bible and Business. Quant à l’histoire des rencontres et des confrontations entre les peuples, ce n’est rien d’autre que de la géopolitique en acte, tout comme la géopolitique n’est rien d’autre que le destin historique des peuples, des nations, des ethnies et des empires, voire des religions, en puissance. En passant, nous devons ajouter que la conception de Jean Thiriart, pour autant qu’elle ait été encore liée aux modèles “nationalistes” influencés par la France révolutionnaire, était finalement plus “impériale” qu’impérialiste. Il a toujours refusé, jusqu’à la fin, l’hégémonie définitive d’un peuple sur tous les autres. L’Eurasie de demain ne sera pas plus russe qu’elle ne sera mongole, turque, française ou germanique : car quand tous ces peuples ont voulu exercer seuls leur hégémonie, ils ont échoué. Échecs qui devraient nous avoir servi d’enseignement.

Qui pouvait, il y a trente ans, prévoir avec autant de précision la faiblesse intrinsèque de ce colosse militaro-industriel qu’était l’URSS, qui semblait à l’époque lancée à la conquête de toujours plus de nouveaux espaces, sur tous les continents, en âpre compétition avec les États-Unis qu’elle allait bientôt dépasser ? Avec le temps, finalement, tout cela s’est révélé un gigantesque bluff, un mirage historique probablement fabriqué de toutes pièces par les forces mondialistes de l’Occident pour maintenir les peuples dans la servitude, avec, à la clef, un chantage constant à la terreur. Tout cela pour manipuler les peuples et les nations de la Terre au bénéfice de l’intérêt stratégique suprême, unique, posé comme seul “vrai” : celui de la superpuissance planétaire que sont les États-Unis, base territoriale armée du projet mondialiste. En fin de compte, pour parler le langage de la géopolitique, c’est la “politique de l’anaconda” qui a prévalu, comme la définissait hier, avec les mêmes mots, le géopoliticien allemand Haushofer, et la définissent aujourd’hui les géopoliticiens russes, à la tête desquels officie le Colonel Morozov ; les Américains et les mondialistes cherchent toujours à éloigner le pivot territorial de l’Eurasie de ses débouchés potentiels sur les mers chaudes, avant de grignoter petit à petit le territoire de la “tellurocratie” soviétique. Le point de départ de cette stratégie de grignotement : l’Afghanistan.

Jean Thiriart avait déjà mis en lumière, dans son livre de 1965, les raisons brutes et crues qui animaient la politique internationale. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, que l’un de ses modèles était Machiavel, auteur du Prince. Certes, nous diront les pessimistes, si le Thiriart analyste de la politique a su anticiper et prévoir, le Thiriart militant, organisateur et chef politique du premier modèle d’organisation transnationale européiste, a failli. Soit parce que la situation internationale d’alors n’était pas encore suffisamment mûre (ou pourrie), comme nous le constatons aujourd’hui, soit parce qu’il n’y a pas eu de “sanctuaire” de départ, comme Thiriart l’avait jugé indispensable. En effet, il a manqué à Jeune Europe un territoire libre, un État complètement étranger aux conditionnements imposés par les superpuissances, qui aurait pu servir de base, de refuge, de source d’approvisionnement pour les militants européens du futur.

À suivre

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