1790 : Premier sursaut contre-révolutionnaire

Savez-vous que le tout premier acte contre-révolutionnaire se produisit il y a 220 ans entre Rhône et Cévennes, au pays de Vivarais, dont la Révolution venait de faire le département de l’Ardèche ? Inexpérimentée à ses débuts, cette chouannerie atteignit le tragique et le sublime…

Tout le premier semestre 1790, s’étaient mises sur pied difficilement les nouvelles institutions locales : on se disputait ferme sur le tracé des districts, et on allait jusqu’à s’accuser de « républicanisme » – ce qui était encore l’injure suprême ! Néanmoins en portant à la tête du directoire de l’Ardèche de grands noms du pays, les Vivarois avaient montré leur volonté de ne point trop se séparer des autorités naturelles traditionnelles. Et le 14 juillet 1790 fut fêté comme partout dans l’allégresse… et dans l’illusion (voir L’AF 2000 du 17 juin).

Les fédérés de Jalès

Comme partout, tout allait de plus en plus mal. L’insubordination se répandait, les forêts étaient ravagées… mais surtout l’agitation huguenote réapparaissait. Les protestants n’avaient pourtant plus de raisons de se plaindre depuis que Louis XVI leur avait accordé l’édit de Tolérance leur rendant la liberté de culte (7 novembre 1787), mais la Déclaration des Droits de l’Homme du 24 août 1789, mettant sur le même plan « toutes les opinions même religieuses », avait échauffé les esprits sur cette terre passionnée. Les échos de l’Assemblée nationale constituante semaient l’effroi : nationalisation des biens du clergé (2 novembre 1789), décret refusant au catholicisme le privilège de religion d’État (13 avril 1790), constitution civile du clergé (12 juillet )… À Nîmes, dans le Gard, le régiment de Guyenne – un ramassis de francs-maçons – et les milices huguenotes des Cévennes avaient organisé du 12 au 15 juin le massacre de trois cents catholiques dont cinq capucins. Et quand on apprit que se formait à Boucoiran, près d’Alès, un camp de protestants, ce fut dans tout le Sud du Vivarais une explosion de colère.

L’âme du mouvement fut Louis de Malbosc, maire de Berrias (district du Tanargue) – un fort honnête homme, non systématiquement hostile aux idées nouvelles, mais qui ne supportait pas les attaques de la Constituante contre le roi et la religion catholique. Il eut vite fait de convaincre son entourage que l’ordre et la justice ont besoin de la force et que donc il fallait utiliser la seule force organisée du moment : les gardes nationaux. On créa ainsi une « fédération » aux buts autrement plus concrets que ceux de la fête du même nom… Quant au lieu de la réunion, il apparut tout de suite que ce devait être l’immense plaine de Jalès, cette terre à blé et à vigne qui s’étend au Sud de l’Ardèche, aux confins du Gard, non loin de la Lozère. Au centre de cette plaine, se dressait une imposante commanderie fondée en 1140 par les Templiers, puis affectée à l’ordre de Malte. Le rendez-vous fut fixé au 18 août.

La constituante embarrassée

Le camp de Jalès fut un magnifique rassemblement : plus de 180 paroisses, avec 20 000 hommes et 170 drapeaux représentant 80 000 gardes nationaux – une multitude immense et bigarrée, la plus forte mobilisation jamais vue dans le pays. L’abbé de Larque, curé de Banne, célébra la messe, assisté de vingt ecclésiastiques. Tout cela sentait bien sûr l’improvisation. Le directoire ne voulant pas se mouiller, Malbosc dut se résigner à présider lui-même la cérémonie de prestation de serment de fidélité au roi et à la nation. Puis, les buts du rassemblement n’ayant pas été suffisamment définis, certains se montraient pressés de rentrer chez eux, d’autres étaient prêts à marcher sur Boucoiran. Malbosc se sentit dépassé ; pour lui on avait montré sa force, et cela devait suffire. On décida malgré tout, avant de se séparer, de rendre permanent le comité de Jalès, afin de pouvoir en cas de besoin rassembler les forces catholiques. Ce qui, malgré lui, faisait sortir Malbosc de la légalité. Mais fait-on la contre-Révolution sans casser des oeufs ?

Les révolutionnaires se déchaînèrent. Ils parvinrent même à obtenir du directoire du département une condamnation du camp et du comité de Jalès. Les plaintes affluèrent à l’Assemblée constituante qui parla le 5 septembre d’ouvrir une information judiciaire… mais il n’y eut personne sur place à qui la confier.

Cet embryon de résistance à la Révolution connut pourtant un énorme retentissement. La presse « patriote » ne se retint pas, accusant les fédérés de Jalès de méditer une insurrection avec l’appui de l’Espagne (!). L’entourage des princes réfugiés à Turin avec le comte d’Artois, frère du roi (futur Charles X) commença à s’intéresser au mouvement : deux « personnages mystérieux » furent arrêtés le 1er octobre alors qu’ils dînaient chez le comte de La Saumée, lieutenant général du camp de Jalès : on sut très vite qu’il s’agissait du prince de Polignac et du marquis de Castelnau venus dire les remerciements des princes aux fédérés du Vivarais pour leur zèle et les avertir « qu’il se préparait des événements dans lesquels on aurait besoin de leurs services ». Au même moment parut un manifeste apocryphe dont l’auteur supposé était le bouillant abbé Allier, curé de Chambonas, près des Vans, qui dénonçait vigoureusement les vexations dont était victime la religion catholique, ajoutant que l’assemblée de Jalès « verserait jusqu’à la dernière goutte de sang plutôt que de laisser subsister une constitution monstrueuse assise sur des ruines et cimentée par des larmes ». Ne voulant rien dramatiser, le directoire du département obtint la libération des deux « mystérieux voyageurs ». Malbosc, de son côté, voyait son prestige s’accroître. Désormais Jalès devenait un symbole ; on ne pouvait plus reculer ; au fur et à mesure que la Constituante s’en prendrait à l’Église, le Sud du Vivarais se raidirait dans son royalisme.

L’affaire ne s’arrêta pas là, en effet. La loi obligeant les prêtres à prêter serment à la constitution (27 novembre 1790) irrita les paysans du Vivarais ; ceux du district du Tanargue se dirent prêts à tuer les prêtres assermentés qui oseraient se présenter à eux. L’heure était grave, et justifiait un nouveau camp de Jalès. Il eut lieu le dimanche 20 février 1791, renforcé par les habitants d’Uzès (Gard) qui, avec leur curé, l’abbé La Molette, fuyaient les massacres perpétrés par les protestants. Donc, 30 000 hommes bien décidés à ne reculer devant rien, pas même un soulèvement.

Un assassinat déguisé en suicide

Encore une fois Malbosc se sentit dépassé, il était de la trempe de Louis XVI et croyait qu’on arrêterait la Révolution sans violence. Mais la Révolution elle-même n’était-elle pas la pire des violences ? Faute de s’être posé la question, il se retrouva interné le 27 février à Pont-Saint-Esprit par les hérauts des Droits de l’Homme… Une quinzaine de jours plus tard son corps fut retrouvé sur les bords du Rhône. Un assassinat déguisé en suicide… Car les révolutionnaires avaient décidé de disperser le camp de Jalès : l’armée « citoyenne » recrutée parmi des volontaires du Gard, de la Drôme et du Vaucluse était un véritable club où les motions les plus incendiaires étaient acclamés. Ils ne manifestaient aucune pitié. Du coup le comte d’Artois et le prince de Condé quittèrent Turin le premier pour Venise et le second pour Worms ; ils avaient perdu l’espérance de voir s’embraser tout le Sud-Est.

Les Vivarois ne s’avouaient pas vaincus : après que le pape Pie VI eut, enfin !, condamné par la bulle Quod aliquantum du 10 mars 1792 la constitution civile du clergé, ils reprirent courage. L’on retrouva les deux abbés intrépides, l’abbé Allier et l’abbé La Molette, tout prêts à reprendre le combat. Le premier avait rencontré en février à Coblence les comtes de Provence et d’Artois, frères du roi. Ceux-ci étaient désireux de coordonner le mouvement avec celui qui s’ébauchait dans d’autres provinces car on commençait à bouger à Toulouse,à Castres, en Franche Comté ; le marquis de La Rouërie venait de lancer l’Association bretonne.

Trouvant que l’on tergiversait, un Drômois, le comte de Saillans, précipita les choses faisant sonner le tocsin pour attirer à lui les paysans. Il réussit le 7 juillet à s’emparer du château de Banne dominant la plaine des Vans et le bois de Païolive mais il ne put étendre son autorité sur tout le Sud-Ouest du Vivarais, car les troupes du département ayant eu vent du complot, renforcées par celles du Gard et de Lozère, vinrent l’encercler. Malgré des prodiges d’héroïsme, il fut arrêté le 12 juillet, et sauvagement traîné place de Grave aux Vans pour y être massacré tandis que le château de Banne était totalement détruit par un incendie de plusieurs jours. Même sort pour la commanderie de Jalès.

Les représailles furent atroces ; 200 conjurés avaient déjà péri le 14 juillet dont neuf prêtres insermentés aux Vans. Ceux qui échappèrent à la mort devaient se retrouver à Paris à la Conciergerie sous la Terreur. Quant à l’abbé Allier, il devait monter sur l’échafaud le 16 septembre 1793 à Mende. Mais les royalistes vivarois devaient encore, de ci de là, manifester leur insoumission jusque sous le Directoire et même l’Empire. Honneur à la chouannerie vivaroise ! Inexpérimentée à ses débuts, elle atteignit le tragique et le sublime dans l’affrontement avec la Révolution. Elle démarra la première, bien avant les provinces de l’Ouest, mais celles-ci surent alors en tirer la leçon : la contre-révolution devait être totale, et pas seulement religieuse, car il n’y avait rien à attendre des nouvelles autorités en place.

Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000  du 1er au 14 juillet 2010

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