Vercingétorix ou la gloire des vaincus

Le célèbre Vercingétorix du grand maître Camille Jullian doit aller dans toutes les bibliothèques de qualité. On verra par l’article de Marcel Brion l’intérêt de la personnalité du jeune chef gaulois. Elle permet un saisissant rapprochement avec notre temps. Elle montre – quelle leçon pour aujourd’hui – la France souvent vaincue par elle-même. Comme le dit Marcel Brion, la stratégie gauloise était périmée, et périmée aussi cette passion pour la liberté qui leur faisait préférer l’anarchie et la discorde à l’établissement d’un gouvernement durable. La foi religieuse, elle non plus, n’animait plus suffisamment ce peuple.

La tentative de Vercingétorix a été le magnifique sursaut d’un jeune homme intrépide et plein d’illusions, pour essayer de détourner le cours de la destinée. L’imaginatif, le chimérique, a été vaincu par le réaliste, le calculateur; mais ces différences de caractère n’auraient pas suffi à donner la victoire à César si la Gaule n’avait déjà porté en elle-même toutes ses causes de défaite, tous les germes de désagrégation.

On peut dire que la Gaule a été vaincue par elle-même tout autant que par César. Vaincue par son esprit de désordre et d’insubordination, par son goût pour l’indépendance anarchique et brouillonne, par son défaut d’organisation morale et matérielle.

Au printemps de l’année 53, pour parachever son œuvre et garder toute la Gaule en main, César invita les peuples à tenir leur assemblée traditionnelle dans son camp et sous sa présidence. C’était le meilleur moyen de dénombrer qui était pour lui, qui était contre lui; les absents seraient considérés, du fait même de leur absence, comme des ennemis.

Ce coup d’audace, dans un pays où l’instinct de la révolte bouillonnait encore, réussit : les peuples, intimidés, envoyèrent leurs représentants au camp de César. Il n’y en eut que trois qui manquèrent au rendez-vous et qui payèrent de la destruction de leurs champs et de leurs cités ce geste de bravade.

Fort de ce succès, César recommença lors de l’assemblée d’automne et obligea les délégués des nations à prononcer la condamnation des chefs coupables qu’il avait faits prisonniers.

Les envoyés gaulois, qui délibéraient sous la protection des légionnaires, homologuèrent les jugements désirés par César. La Gaule n’avait pas seulement perdu sa liberté, mais aussi, semble-t-il, son honneur et son âme.

En voyant la docilité avec laquelle les délégués des peuples gaulois avaient accepté ses plus insultantes exigences. César pouvait croire le pays maté. En réalité, la révolte couvait, à la fois chez les peuples qui avaient été victimes des répressions et chez ceux qui, par prudence ou par diplomatie, ne s’étaient pas compromis d’une façon prématurée et qui n’avaient pas encore attiré, ainsi, les regards soupçonneux des Romains.

La Gaule, enfin, avait la bonne fortune de voir sortir d’entre ses jeunes princes le chef qui lui avait toujours manqué; celui sur le nom duquel l’unanimité se fait, qui personnifie la volonté de vivre et de durer, qui joint aux qualités gauloises traditionnelles des talents militaires exceptionnels ; qui, enfin, pour avoir fréquenté les Romains, connaît leur tactique et leurs procédés de combat.

un jeune Arverne

Un jour le bruit se répandit, secrètement, car il ne fallait pas éveiller trop tôt la méfiance des Romains, que la révolte éclaterait le sixième jour de la lune du solstice d’hiver. C’étaient les Carnutes qui avaient pris l’initiative du soulèvement, sans doute sous l’influence des Druides, et qui invitaient tous les peuples de la Gaule à se joindre à eux pour chasser les Romains.

Déjà, les Parisiens, les Sénons, les Aulerques, les Armoricains, les Andes, les Cadurques, les Lemoviques, les Turons, avaient juré leur foi. Les Arvernes hésitaient, leur chef, Gobbanitio, redoutant les aventures et craignant de s’engager dans une tentative sans espoir. 

Au jour convenu, les Carnutes massacrèrent tous les Romains de Genabum (Orléans). Il y avait des villes plus puissantes et mieux défendues que celle-là; le geste avait donc une valeur symbolique, plutôt qu’une portée stratégique; il signifiait la rupture absolue avec Rome, le défi jeté à César. L’armée gauloise, faite de tant de nations diverses, traditionnellement attachées à leurs particularismes, pour une fois renonça à ses discordes anarchiques et choisit comme unique chef de guerre le jeune Vercingétorix.

En effet, la nouvelle du massacre de Genabum bouleversa l’Auvergne. Ce jeune Arverne, Vercingétorix, réunit ses clients et les enthousiasma sans peine. Il recruta des partisans dans la campagne et expulsa de Gergovie le parti aristocratique. La royauté fut rétablie en sa faveur.

Son prestige fut bientôt immense. Il raffermit le courage des peuples hésitants; le commandement suprême de la rébellion lui fut donné.

Le choix était intelligent. Vercingétorix avait appris son métier d’homme de guerre aux côtés de César ; il connaissait donc les manœuvres, les feintes, les ruses de l’ennemi qu’on allait combattre. Il possédait les qualités natives du Gaulois, le courage, l’audace, la promptitude de décision, l’amour de son pays, l’héroïsme aveugle. Son intelligence était grande, aiguë, pratique, objective ; il savait agir vite et à propos.

Il est difficile de juger Vercingétorix avec toutes les chances de certitude et d’impartialité, puisque nous ne le connaissons que par ce que ses ennemis ont dit de lui et la « propagande » romaine ne négligeait rien pour diminuer le prestige de l’adversaire.

Il faut donc considérer les documents d’origine romaine comme sujets à caution et ne leur accorder qu’une créance limitée. Il est possible qu’il y ait eu dans les actes de Vercingétorix quelques traits de la duplicité et de la cruauté que nous reprochons à César, sa personnalité étant certainement plus nuancée que celle que nous voyons se dégager de la rareté et de l’unilatéralité des textes. Il possédait de grands talents militaires, qu’avait développés une formation politique; sa conduite fut en réalité dictée par beaucoup de sang-froid et de prudence.

On aurait tort de ne voir dans le jeune Arverne que le cavalier audacieux, le « beau sabreur », l’homme des coups de main désespérés. Il importe de remarquer avant tout le prestige immense qui fut celui de Vercingétorix auprès de ses compatriotes. Prestige dû, évidemment, à son parfait désintéressement et à son noble et ardent amour de la liberté. mais aussi à ce qu’il était doué par la nature de cette qualité essentielle du chef de guerre et de l’homme d’État : l’autorité.

Celle-ci était aussi l’un des traits du caractère de César. Mais alors que l’ascendant du Romain reposait non seulement sur son génie personnel, mais aussi sur l’organisation et la discipline séculaire des légions, celui de Vercingétorix, tout de prestige et d’éloquence, était instable, car il ne pouvait prendre appui sur la cohue des bandes gauloises.

Le jeune Arverne le savait, c’est pourquoi, s’il se montre parfois intrépide, voire téméraire, sa conduite sera d’affaiblir l’adversaire en faisant le vide dans le pays, en se dérobant aux attaques directes : il eût été imprudent d’affronter en rase campagne les légionnaires romains. Chaque fois que, sous la pression de ses propres troupes, Vercingétorix renoncera à cette tactique, l’événement lui sera fatal : ainsi à Avaricum, ainsi à Dijon, Vercingétorix fut véritablement l’incarnation du patriotisme gaulois.

César revient

Profitant de l’absence de César, il inaugure sa campagne en déclenchant les hostilités en plein hiver, ce qui est contraire à la tradition, et en partageant en trois armées les troupes que lui a fournies la coalition des peuples gaulois. Il va frapper César à trois points vitaux de la puissance romaine en Gaule, dans la Narbonnaise, que les Cadurques ont envahie, sous la direction de Luctère, à Sens où six légions attendent, sur pied de guerre, l’ordre de marcher, et chez les Bituriges, qui ont répondu avec tiédeur à l’appel des Arvernes.

César n’étant pas en Gaule, il faut agir vite, avant qu’il n’ait pu être prévenu de ce qui s’y passe. Malheureusement, le chef senon Drappès, qui avait pour mission d’encercler Sens, n’a pas su empêcher Labienus, le meilleur lieutenant de César, d’envoyer un message à son chef qui se trouve, à ce moment-là, au bord de l’Adriatique, à Ravenne.

Il aurait fallu profiter de son absence pour achever le rassemblement de toutes les forces gauloises – il y a encore des tièdes et des hésitants – et pour écraser les garnisons qui occupent les points principaux du pays. C’est ce qu’a voulu faire Vercingétorix. Il sait que l’absence de César est, pour lui, un grand facteur de succès. Il est prêt à agir promptement mais, si vite qu’il se déplace, il ne connaît pas la rapidité prodigieuse de César, cette endurance quasi surhumaine qui lui permet de couvrir, au galop, presque sans repos, des distances considérables.

Pour tous les deux, la victoire est une question de vitesse. César a confiance dans ses lieutenants, mais il sait bien qu’il est nécessaire en Gaule; pour Vercingétorix, il faut l’empêcher d’arriver avant que la concentration des troupes ne soit achevée et l’alliance des peuples gaulois totale.

Vercingétorix n’a pas hésité à frapper durement les tièdes et les suspects. Il a usé de l’intimidation et de la terreur, là où la persuasion était inefficace. Il est prêt à conduire cette guerre avec la plus grande cruauté contre ses ennemis, et envers ses soldats aussi dont les défaillances seront punies par des supplices terribles.

Ce qui compte, c’est le résultat. Il n’est pas mauvais que les châtiments soient assez spectaculaires pour frapper l’imagination et Vercingétorix qui, à bien des égards, demeure un barbare, impose à son armée une discipline de fer, qui réussira, dans une certaine mesure, à briser enfin l’anarchie gauloise. Il faut que la peur renforce le zèle et le patriotisme. Et surtout, agir vite, frapper fort et vaincre, avant que César ne soit revenu.

Malheureusement, César, avec une rapidité qui tient du miracle, est déjà là. Il franchit les Alpes à la fin de janvier 52 et la Narbonnaise, à sa vue, revient à l’obédience romaine. Luctère et ses Cadurques battent en retraite. César dédaigne de les poursuivre. Traversant les montagnes du Vivarais, par six pieds de neige, il lance ses légions sur le pays des Arvernes.

C’est frapper en plein cœur Vercingétorix, qui est obligé, alors, de quitter le pays des Héduens qu’il tentait de rallier à sa cause, pour venir défendre sa terre. Tout son plan de campagne se trouve désorganisé.

César, enfin, amène d’Italie des troupes aguerries, des vétérans des guerres d’Asie. Les légions, douées d’une mobilité formidable, suivent sa marche en zigzag qui déconcerte l’adversaire, lequel ne sait plus où le joindre.

Ce serait une imprudence de le poursuivre et une perte de temps. Vercingétorix perdit quelques semaines à assiéger une ville des Boiens, clients des Héduens, Gortona (Sancerre), qui présentait une certaine importance stratégique et que César, pensait-il, convoiterait.

Mais César ne se souciait pas de Gortona; il laissa les Arvernes guerroyer quelque temps contre les Boiens, jusqu’au jour où, Vercingétorix, appelé par des tâches plus urgentes, finit par abandonner Gortona. De mauvaises nouvelles arrivaient, en effet, du pays des Carnutes où des événements graves se déroulaient.

Les Carnutes avaient été le premier peuple gaulois à donner le signal de la révolte. C’était de chez eux que la guerre sainte était partie; c’était eux qui avaient accompli le massacre général des Romains de Genabum, César avait donc un compte à régler avec eux. Il quitta Agedincum (Sens) et se dirigea sur Genabum. En route il se heurta à Vellaudunum (près de Montargis), qui ne fit qu’une courte résistance. Il s’empara de Genabum, la pilla et l’incendia, força le passage de la Loire, que personne ne défendait plus dans cette confusion. Il s’enfonça alors en Sologne en direction du pays des Bituriges.

une lutte de vitesse

La situation est critique, car Vercingétorix a eu, peu de semaines auparavant, assez de peine à convaincre les Bituriges de s’allier à lui. Ils l’ont fait sans enthousiasme, pressés par la nécessité et sous la poussée de l’intimidation. Si les Romains les soumettent, maintenant, à une intimidation plus forte, les Bituriges vont lâcher pied.

Vercingétorix n’a plus l’initiative des événements; c’est César qui le conduit où il veut. Il est contraint à une lutte de vitesse qui, en principe, ne lui est pas défavorable, car la cavalerie gauloise est égale, sinon supérieure, à la cavalerie germanique qui sert d’auxiliaire aux légions romaines. Mais les mouvements imprévus de César le condamnent à des itinéraires déconcertants, en apparence. incohérents, dont le développement est imprévisible, et qui l’empêchent d’organiser lui-même une campagne offensive.

Avant de pouvoir obliger César à accepter la bataille sur un terrain choisi par lui, il est donc contraint à des manœuvres qui lui font perdre du temps, qui désorganisent ses plans. César savait ce qu’il faisait en soumettant ainsi à cette pénible subordination un adversaire jeune, bouillant, plus riche de courage que d’expérience, mais cette jeunesse même sauve Vercingétorix.

Avec une admirable souplesse, Vercingétorix entre dans le jeu de son adversaire; il accourt chez les Bituriges, mais arrive trop tard pour sauver Noviodunum (Neung-sur-Beuvron), dont l’oppidum vient juste d’être emporté. La lutte en rase campagne avec les armées romaines était donc par trop inégale. Vercingétorix venait de perdre successivement Vellaudunum, Genabum et Noviodunum. Il décida de se dérober à l’ennemi et de brûler le pays, afin de réduire l’adversaire par la famine.

De nombreuses localités du Berry furent ainsi sacrifiées et Vercingétorix réservait un sort semblable à la capitale du pays. Avaricum (Bourges), la plus belle ville des Gaules. Mais les Bituriges implorèrent avec tant d’insistance pour que l’on épargnât leur capitale que, malgré lui, Vercingétorix fut contraint de céder et d’ordonner qu’on défendît la place.

Le siège dura plus d’un mois et fut atroce. Les Gaulois déployèrent des prodiges d’héroïsme qui firent l’admiration de César. mais ils ne purent empêcher la prise de la ville dont la population fut massacrée. L’armée romaine trouva là de riches approvisionnements et ce succès releva le prestige de César.

Échec à Gergovie

Cette patience, cette prudence, surprenantes de la part d’un jeune Gaulois, sont très caractéristiques du tempérament de Vercingétorix ; elles ont abusé César, qui a cru son adversaire découragé et réduit à l’impuissance. Il s’est vu le maître de la situation, il a pensé qu’il pouvait écraser sans peine une révolte dont les débuts avaient été aussi peu concluants.

Il a divisé ses troupes, afin d’en finir plus vite avec ces rebelles dont il sous-estimait la puissance ; il a confié à Labienus une partie de son armée en le chargeant d’occuper Lutèce, de tenir en respect les Parisiens, d’intimider les Belges et de surveiller le carrefour des routes terrestres et des voies navigables par lesquelles pourrait se faire la concentration des insurgés.

Lui-même, gardant ses meilleures légions, pensa que le meilleur moyen de rétablir l’ordre était de frapper à la tête. Les opérations d’hiver dans le Velay avaient eu pour objet dans son esprit d’intimider les Arvernes. Puisque l’opération n’avait pas réussi, il fallait recommencer mais, cette fois, il portera ses coups au cœur même de la nation rebelle, il s’en prendra à sa capitale : Gergovie, puisque Vercingétorix avait dû battre en retraite jusque-là.

À sept kilomètres environ au sud-ouest de Clermont-Ferrand, se dresse le plateau de Gergovie, d’une superficie d’environ soixante-dix hectares, qui domine de quelque trois cents mètres le pays environnant, position stratégique de première valeur. C’était l’oppidum des Arvernes, leur capitale, lieu de refuge habité surtout pendant la belle saison.

Vercingétorix vint occuper Gergovie. César vint bientôt investir la place ; il remporta d’abord un léger avantage en s’emparant d’une petite hauteur au sud-ouest du plateau. Il y installa un petit camp. qu’il relia à son grand camp par une tranchée. Mais de mauvaises nouvelle lui arrivèrent alors du pays des Hédues : les 10 000 fantassins que ces fidèles alliés lui envoyaient s’étaient débandés à l’instigation d’un de leurs chefs, Litaviccos, partisan de Vercingétorix.

César reprit en main une partie des troupes héduens et fit travailler ses légionnaires aux ouvrages de siège. Les opérations traînaient. Les Romains se fatiguaient de creuser sans cesse des circonvallations. En outre, l’attitude douteuse des Héduens préoccupait César très sérieusement : il songeait à lever le siège, mais résolut auparavant de tenter sa chance.

Il s’aperçut un jour qu’une colline, garnie de troupes les jours précédents, semblait déserte. S’il parvenait à s’en emparer, la forteresse serait bloquée. Vers midi, César ordonna l’assaut, la colline fut emportée. Les Gaulois semblaient se débander, quand Vercingétorix attaqua les Romains de flanc. Après une lutte sans merci, les Romains plièrent et furent rejetés en désordre dans la plaine.

Prudent, Vercingétorix se garda de se lancer follement à la poursuite de César, et rentra dans Gergovie. L’échec de César était indéniable.

L’erreur de Vercingétorix

La victoire de Gergovie eut un énorme retentissement : elle montra que César n’était pas invincible, et décida les peuples qui hésitaient encore à entrer dans la confédération. Les Héduens, eux-mêmes, sous l’instigation de Conviclolitavis, se rallièrent à la cause de l’indépendance.

Cette défection mit César dans une situation fort embarrassante. C’était dans leur pays en effet qu’il avait une grande partie de ses approvisionnements. Sans tarder, les Héduens brûlèrent et ravagèrent leur propre pays sur la rive gauche de la Loire, afin de réduire les Romains par la famine.

César ne se laissa pas troubler par cela. Loin de songer à battre en retraite, il décida au contraire de rejoindre Labienus à Sens; il réussit à passer la Loire et trouva sur la rive droite des régions plantureuses où son armée put se refaire avant de rencontrer Labienus qui revenait victorieux de Lutèce.

Labienus avait eu en effet pour mission de s’emparer de cette localité. Il se mit en marche avec quatre légions. Le commandement des troupes gauloises dans cette région fut confié à Camulogenos, grand chef de guerre, qui s’établit au confluent de l’Essonne et de la Seine, contrée marécageuse dont on ne pouvait songer à le déloger. Labienus décida alors de passer sur la rive gauche de la Seine ; il franchit le fleuve. Les Gaulois engagèrent la bataille après avoir brûlé Lutèce et rompu les ponts.

Ce fut une terrible mêlée. Les Gaulois semblaient prendre l’avantage, quand ils furent attaqués sur leurs arrières et enveloppés; tous se firent tuer jusqu’au dernier, y compris Camulogenos. Comme les Bellovaques s’agitaient, Labienus jugea prudent, sur ce succès, de regagner Sens, où César vint peu après le rejoindre.

Après avoir abandonné la cause de César, les Héduens tinrent dans leur capitale Bibracte (Mont Beuvray) une assemblée des Gaules, où Vercingétorix fut, une fois encore, acclamé comme chef suprême.

Vercingétorix organisa aussitôt les opérations. Tous les peuples gaulois durent lui laisser des otages et lever rapidement 15000 cavaliers : les Héduens et leurs chefs fournissaient 10 000 hommes de pied. Avec cette puissante cavalerie, on intercepterait les communications de l’ennemi. Par ailleurs, récoltes, demeures, granges, tout devrait être détruit.

Il fut aussi décidé que Ruthènes et Cadurques iraient ravager les terres des Volques Arécomiques, Cette menace sur la Provincia s’ajoutant à celle de la famine, César se décida à gagner le Sud.

Il partit par le pays de ses alliés Lingons. À quelques lieues de lui, Vercingétorix surveillait et harcelait sa marche. Le chef gaulois commit alors la lourde erreur d’engager le combat contre les dix légions de César. Vercingétorix avait trop confiance dans la puissance de sa cavalerie et il ignorait que César avait reçu des renforts importants de cavaliers germains; il fit trois corps de sa cavalerie, l’un devant barrer la route à César et les deux autres l’attaquer de flanc.

L’engagement eut lieu près de Dijon. César, averti à temps, avait réparti ses troupes en trois puissants carrés, contre lesquels se brisa l’attaque de la cavalerie gauloise; prise de flanc alors par une charge des cavaliers germains, celle-ci se débanda.

Privée ainsi de ses meilleurs éléments, l’armée de Vercingétorix battit en retraite vers Alésia (l’actuelle Alise-Sainte-Reine, sur le mont Auxois, en Côte-d’Or), César se mit à sa poursuite. Les Gaulois se réfugièrent dans Alésia.

Alésia était une vieille cité gauloise, possédant un sanctuaire renommé; c’était à la fois une capitale, un lieu de pèlerinage et, par surcroît, une place forte facile à défendre. Au mois d’août 52 avant Jésus-Christ, Vercingétorix s’y enferma.

Il avait amené dans la ville toute sa cavalerie, en même temps que son infanterie, avec des réserves de fourrage insuffisantes; et, pour ses hommes, très nombreux, trop nombreux, il n’avait qu’un mois de vivres; c’était, pensait-il, plus qu’il ne lui en fallait pour attendre le grand rassemblement de la levée en masse qu’il avait ordonnée.

enfermés dans Alésia

La place était trop forte pour être enlevée d’assaut. César ne renouvela donc point son erreur de Gergovie. Après avoir établi plusieurs camps autour d’Alésia, il en commença le blocus. Le soldat romain était un infatigable terrassier. Utilisant les inégalités du terrain, profitant du moindre accident qui peut nuire aux Gaulois, César fait construire par ses soldats une formidable ceinture de remparts, qui, enferme Alésia dans un cercle de terre, de palissades, de fossés et de tours littéralement infranchissables. 

Vercingétorix essaya de briser l’investissement avant qu’il fût complet; il tenta une sortie qui tournait à son avantage, quand César fit donner la cavalerie germaine qui, une fois encore, dispersa la gauloise. Vercingétorix décida alors de se séparer de sa cavalerie devenue inutile, et de l’envoyer rejoindre et renforcer l’armée de secours qui se formait. Il la fit partir nuitamment, mais commit l’erreur de ne pas l’accompagner et de s’enfermer dans Alésia avec les défenseurs.

Informé qu’une armée de secours allait le prendre de dos, César, pour se prémunir contre l’attaque qui viendrait de l’extérieur, doubla ses fortifications d’un second système de défenses, long de vingt et un kilomètres, alors que l’autre, concentrique à celui-ci, n’en avait que quinze. Des fossés larges de six mètres et profonds de trois, alternent avec des levées de terre, hérissées de palissades, le terrain intermédiaire étant semé de pièges, de pieux dissimulés sous les branchages, de puits et de pointes de fer, qui rendent toute attaque très périlleuse.

La troupe la plus courageuse et la mieux armée ne peut que se briser sur de pareils remparts sans parvenir même à les entamer. Cela fait, il suffisait d’attendre que le temps fît son œuvre qui compléterait celle des terrassiers.

C’est au mois d’août que les Gaulois s’étaient enfermés dans Alésia. Au début du mois de septembre, ils n’avaient presque plus rien à manger. La chaleur, l’entassement des troupes dans une petite ville, déjà remplie par ses habitants, le manque de vivres et d’eau, développèrent des épidémies.

Un jour, il fallut expulser les bouches inutiles, et l’on repoussa, hors des murs, la foule des femmes, des vieillards, des enfants, qui moururent de faim sous les yeux de leurs compatriotes, car César avait refusé de les laisser passer.

Les conditions matérielles et morales du siège usaient la force des soldats, auxquels on avait réservé tous les aliments encore disponibles, et qui, pourtant, souffraient de la faim.

L’armée de secours parut enfin. Elle se heurta aux circonvallations romaines et tenta vainement, pendant deux jours, de les forcer. Les assiégés, de leur côté, harcelaient l’ennemi.

Apprenant qu’une partie des défenses romaines du côté Nord étaient plus vulnérables, les Gaulois de l’armée de secours décidèrent de porter là leur effort principal. Ils comblèrent le fossé et commencèrent l’escalade des remparts.

Accablés par cette attaque massive, les légionnaires romains étaient à bout de forces. César leur expédia plusieurs cohortes de renfort aux ordres de Labienus.

De leur côté, les assiégés combattent avec rage, ils délogent les Romains de certaines défenses, ouvrent une brèche dans les palissades.

Des illusions généreuses

En ces moments décisifs, le génie de César sauva la situation des Romains, qui devenait tragique. Après avoir, en personne, refoulé les assiégés, il vola au secours de Labienus qui, ayant appelé des troupes fraîches des postes non attaqués, se préparait à la contre-offensive.

L’armée de secours de Vercingétorix fut battue; ce que voyant, les assiégés regagnèrent Alésia, tandis que se débandaient les restes des troupes de secours : de cette belle armée sur laquelle Vercingétorix comptait tant, il ne restait plus que quelques escadrons qui s’enfuyaient en désordre.

Vercingétorix pensa qu’on pouvait encore sauver la situation. Il fit taire sa fierté et, le lendemain, offrit à César de capituler et lui demanda à quel prix.

Le Romain répondit qu’il laisserait la vie sauve aux soldats à condition que les chefs lui soient remis. Les Gaulois devaient, en outre, abandonner toutes leurs armes.

Livrer les chefs, c’était sacrifier tous les espoirs d’une résistance future; rendre les armes, c’était se condamner à l’impuissance. Plutôt que d’accepter ces conditions désastreuses pour le pays, Vercingétorix choisit une solution qui, dans son âme généreuse, lui paraissait la plus noble et la plus politique, il se livrerait lui-même, et, lui mort, la guerre continuerait.

Dans son esprit, le geste qu’il va faire a une portée profondément religieuse et nationale. La défaite qu’il a subie prouve que les dieux sont mécontents; en leur offrant une victime, il apaisera leur colère et attirera leur bienveillance sur la Gaule. En même temps, il désarmera César dont il croit l’âme aussi noble que la sienne ; comment le général romain ne se contenterait-il pas d’une victime, alors que les dieux n’en demandent pas davantage ?

Ces calculs montrent combien Vercingétorix connaissait mal les Romains, et les illusions qu’il avait aussi sur ses compatriotes. Il ne savait pas qu’il était le seul ciment de la résistance gauloise et que, lui disparu, la Gaule s’effondrerait. Il s’imaginait que son sacrifice galvaniserait son peuple, alors qu’en réalité, une fois la tête abattue, la révolte gauloise s’éteindrait passivement.

L’attente de la mort

Avant de se décider à se rendre aux Romains, il réunit les défenseurs d’Alésia et leur expliqua le sens et la portée de l’acte qu’il allait accomplir, puis il prit congé d’eux et, au matin, couvert de sa plus belle armure, monté sur son cheval, il quitta Alésia et galopa jusqu’aux fortifications romaines. Là, il demanda à être conduit auprès de César.

Le général romain était assis sur son siège quand Vercingétorix parut, à cheval, devant lui. Il le considéra d’un œil froid, tandis que le jeune Arverne jetait aux pieds du vainqueur ses armes et son bouclier et, descendu de cheval venait s’agenouiller devant lui (septembre 52).

Sans doute, Vercingétorix espérait-il qu’on allait immoler immédiatement la victime expiatoire. César lui fit attendre la mort qu’il réclamait. Pendant six années il vécut en prison, avant d’être traîné derrière le char du vainqueur, exposé aux injures de la foule, et finalement étranglé dans le temple de Jupiter Capitolin (fin juin 46).

Tous les espoirs d’indépendance gauloise étaient tombés en même temps que Vercingétorix. César ne massacra pas les défenseurs d’Alésia, mais il les réduisit en esclavage et les distribua à ses soldats. Il acheva de soumettre les divers foyers d’insurrection qui brûlaient encore au fond des provinces.

La Gaule ne devait plus se relever. La campagne des années 53-52, où César avait écrasé le soulèvement général des peuples, avait eu raison de tous les désirs d’indépendance.

Marcel Brion, de l’Académie française Historia janvier 1978

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