5 juillet 1830 : la prise d’Alger

Il y a cent quatre-vingts ans, le 25 mai 1830, une flotte importante (plus de cent soixante-dix bâtiments de guerre et de commerce) transportant un corps expéditionnaire de 37 000 hommes quitte Toulon. Objectif : Alger. Il est bon de le préciser, Alger n’est pas alors la capitale d’une Algérie qui n’existe pas. Le terme Algérie n’apparaîtra que bien plus tard. Les historiens français dans leur majorité sont très prudents sur le sujet car, on le sait, l’histoire officielle de l’Algérie soutient qu’il y avait en 1830 une nation algérienne. En fait il y a bien un État à Alger mais c’est un État turc connu sous le nom de Régence d’Alger.

UN ÉTAT TURC

En principe il dépendait du sultan de Constantinople mais s’en était affranchi. Dirigé par un dey, il a duré presque trois siècles. Dans son livre (qui fut hélas son dernier) Histoire de l’Algérie 1830-1954, Editions (disparues) de l’Atlanthrope (Versailles, 1993), le professeur Xavier Yacono lui a consacré ses premiers chapitres. La célébrité de cette cité venait de la crainte voire de la terreur causées par ses corsaires, les fameux rais, qui empoisonnèrent la Méditerranée (prise des navires, butins, milliers d’esclaves chrétiens dans ses bagnes). Ce qui apportait une manne financière considérable au budget de la régence. À plusieurs reprises, la ville fut attaquée par des flottes diverses. La plus célèbre fut celle de Charles Quint. Ce fut un fiasco en raison d’une violente tempête. Au 19e siècle, la course a presque disparu. Ce qui posa un grave problème pour les finances du dey. Faute d’autre solution, on décida d’augmenter les impôts. Ce qui fut mal supporté par la multitude de tribus mal contrôlées qui peuplaient le territoire du dey. En jouant habilement sur leurs rivalités, la régence avait pu conserver sa domination. Mais son autorité était de plus en plus en plus contestée. D’autant qu’à Alger même, le pouvoir du dey était menacé par sa milice composée des fameux janissaires. Alger n’était plus la grande ville d’antan. Sa population était évaluée à 30 000 habitants voire plus et celle de la future Algérie à trois millions (estimations de Xavier Yacono). Dans leur immense majorité musulmans. Bref, cette régence qui a été définie par Charles André Julien (historien anti-colonial) comme une « colonie d’exploitation dirigée par une minorité de Turcs avec le concours de notables indigènes » était en décadence. Reste qu’Alger avait la réputation d’être imprenable…

L’EXPÉDITION

Ses causes en sont connues. C’est officiellement pour venger son honneur que la France s’en prend à Alger. Un honneur bafoué lorsque le dey d’Alger en 1827 a souffleté en public notre consul DevaI, un individu douteux d’ailleurs. À l’origine de l’affront une histoire très embrouillée d’un achat de blé par la France sous le Directoire. Et le versement par la France de sommes (4 millions de francs) que le dey n’a jamais touchées. Elle ont été négociées par deux juifs livournais, Bacri et Busnach, intermédiaires tous azimuts entre la régence et différents États (notamment pour le rachat des esclaves). Ils auraient reçu des acomptes de TalIeyrand qui aurait eu sa part. On comprend l’irritation du dey. En Iui-même, l’incident n’est pas grave. Il s’est écoulé trois ans depuis 1827 mais il y avait déjà un contentieux entre les deux pays à propos d’un comptoir français, la Calle. Ça s’est envenimé et des navires de guerre français font le blocus d’Alger mais ce n’est qu’un pis-aller. En réalité, Charles X a besoin d’un succès en politique extérieure. Son régime est en difficultés face à une opposition libérale qui critique d’ailleurs le projet d’expédition. Et même en a révélé des détails. Charles X a pensé à Mehmet Ali, pacha d’Égypte, pour s’emparer de la Régence au nom de la France mais ce fut un échec. Bref, il faut y aller. Principal obstacle : l’Angleterre qui y est hostile. Mais le ministre de la Marine le baron d’Haussez passe outre. À la tête de l’expédition : pour la flotte le vice-amiral Duperré, pour les soldats le ministre de la guerre le comte de Bourmont impopulaire. Il a « trahi » Napoléon à la veille de Waterloo !

Les plans du débarquement remontent à 1808 où Boutin, un agent secret de Napoléon, a été envoyé à Alger pour préparer un coup sur la ville. Il en a ramené un plan minutieux, des croquis sur les emplacements des défenses, sur le port. Et une conclusion : pour attaquer la ville, il faut la prendre de l’intérieur en débarquant sur la plage de Sidi Ferruch, à quelques kilomètres à l’ouest d’Alger. Ça tombe bien. Le corps expéditionnaire dispose de chalands s’ouvrant à l’avant comme à l’arrière. Ce qui préfigure les barges utilisées par les Américains en novembre 1942 au même endroit et plus encore en 1944 en Normandie.

LA VILLE EST À NOUS !

La flotte est arrivée en vue de l’Algérie le 31 mai ; craignant une tempête, elle s’est repliée sur les Baléares avant de revenir le 10 juin. Il y aura bien une autre tempête mais elle ne se produira que le 16 fort heureusement. Le débarquement a lieu le 12. Le dey a rassemblé une armée nombreuse mais disparate et mal commandée. Elle se dispersa après un combat décisif pour les Français. Le professeur Yacono note que des prisonniers français capturés ont été retrouvés massacrés et mutilés. D’où des représailles. Il précise : « c’est déjà le caractère inexpiable de cette guerre ». Qui en annonce beaucoup d’autres. Finalement Bourmont, qui a longtemps hésité, décide, muni d’une forte artillerie, de se diriger sur Alger. Il attaque le fort dominant Alger que les Turcs font sauter. La capitulation est inévitable – elle est demandée et signée le 5 juillet. En trois semaines, la puissance turque s’est effondrée. Bilan du côté français : 1 000 morts, 2 000 blessés et davantage de l’autre côté. À l’annonce de la prise d’Alger l’opinion en France est indifférente, sauf Marseille et Toulon qui la célèbrent bruyamment. Cette victoire ne profitera pas à Charles X chassé par les Trois glorieuses des 27, 28 et 29 juillet 1830, journées que rappelle encore aujourd’hui la célèbre colonne place de la Bastille à Paris.

Dans la convention de la reddition, il y a un paragraphe cinq qui commence par : « L’exercice de la religion mahométane restera libre. C’est le général en chef qui en prend l’engagement sur l’honneur. » Quoi qu’on en dise actuellement, cet engagement sera respecté, notamment par l’armée plutôt anticléricale. Les Français ont été reçus avec enthousiasme par deux minorités qui avaient à souffrir du dey et de ses janissaires. À savoir les Maures (issus de métissages) et les Juifs à la condition peu enviable. On retrouve Jacob Bacri (Busnach a péri dans un pogrom) « chef de la nation juive » au côté de Bourmont. Il n’y a pas eu d’excès contre la population mais les pillages habituels. Des historiens algériens ont monté en épingle la disparition du Trésor de la Casbah évalué à cent millions. Le dey qui a quitté Alger a dû en emporter une partie. 48 millions ont couvert les frais de l’expédition. Pour le professeur Yacono, il est fort probable que le reste ait abouti dans la cassette royale. La période qui suit est très compliquée. L’Algérie intérieure explose en luttes tribales. Le changement de régime en France n’arrange pas la situation. L’armée testera loyale. Bourmont s’est exilé, emportant avec lui le cœur de son fils tué au combat. Il faut tenir Alger mais aussi Oran et Bône. Abandonner Alger, impossible, l’armée ne le tolérerait pas ni un certain orgueil national. De 1830 à 1834 il faudra se décider à ce qui a été appelé l’occupation restreinte, prélude à l’occupation totale. Ce sont les « débuts des possessions françaises du Nord de l’Afrique ». Il faut envoyer des soldats mais, sur place, dès août, des guerriers algériens descendus des montagnes, les « Zaouaoua » (les Zouaves) se présentent aux troupes françaises qui les incorporent. Le professeur Yacono signale le fait ajoutant que dès les débuts d’une conquête qui va être longue, difficile, meurtrière, il y a à la fois « ralliements et résistances ». Nous ne développerons pas. Notre adversaire le plus sérieux et le plus coriace fut Abd El Kader qui sut profiter de nos erreurs, brandit contre nous l’étendard du djihad mais ne put jamais rassembler toutes les tribus algériennes (notamment les Kabyles qui lui furent hostiles). S’il avait eu le temps, aurait-il pu fonder une nation algérienne ?

UN SIÈCLE APRÈS, LE CENTENAIRE

« Nous sommes restés en Algérie parce que nous n’avons pu en sortir » écrit Emile Félix Gautier dans une brochure Un siècle de colonisation publié en 1930. Ce centenaire fut le triomphe. pas modeste, du système colonial. Mais l’Algérie depuis 1848 est composée de trois départements français. Il n’y eut pas en métropole une répercussion profonde mais l’Algérie fut à la une quelques semaines. On le sait bien maintenant, en France il y avait un parti colonial qui triompha ensuite avec l’exposition coloniale de 1931, mais il n’y eut pas (sauf dans des minorités) d’opinion coloniale. Paradoxalement c’est de 1940 à 1945 (et même après), à Vichy comme chez De Gaulle, qu’il y eut l’exaltation de l’Empire. Dans l’Algérie de 1930, il y eut beaucoup de cérémonies et de manifestations spectaculaires. Même si un certain nationalisme. plus religieux que politique est en gestation, on n’observe pas d’hostilité à l’égard du président de la République Gaston Doumergue lorsqu’il traverse un pays qu’il avait bien connu jeune magistrat. Il inaugure notamment à Sidi Ferruch une stèle monumentale (de 15 mètres de haut) ornée de sculptures et d’un bas-relief avec cette inscription : « lci le 14 juin 1830 par ordre du roi Charles X (dans L’Action Française Maurras exulta devant cet hommage de la République au défunt roi), sous le commandement du général de Bourmont l’armée française doit arborer ses drapeaux, rendre sa liberté aux mers, donner l’Algérie à la France. » Avait été ajoutée une suite grandiloquente qui soulignait l’apport de « Cent ans (sic !) de République française et la reconnaissance de l’Algérie pour la Mère Patrie, liée à elle par son impérissable attachement ».

LE POIDS DE L’ISLAM

Au même moment, lors d’un Congrès tenu à Alger et regroupant des historiens, un arabisant Desparmet signale qu’« au début du siècle sur des marchés algériens il a entendu un poème en arabe sur l’entrée des Français dans Alger » (1). Qui commence par « Alger au pouvoir des Chrétiens au culte abject. » Se poursuit par « Alger la splendide les nations ont tremblé devant elle. » Il y a d’autres vers injurieux contre « les Juifs qui se sont réjouis à nos dépens », contre les Roumis qui se sont installés dans la ville – « elle n’a plus que des immondes (sic) ». Enfin un éloge de ce « port célèbre » avec l’évocation des « captifs aux mains liées ». En finale : « Ils (les captifs) étaient des mulets (sic) mon fils » ; et en conclusion : « Les exploits d’Alger ont retenti dans les siècles passés. » Pour Desparmet qui publia ce texte dans la très officielle Revue africaine et le commenta, il s’agit là d’« une xénophobie instinctive et d’un fatalisme religieux ». Desparmet signale aussi les propos d’un Algérien de Tlemcen dans une revue du Caire : « Tant que nos enfants seront dirigés dans la droite voie de notre prophète Mahomet, la colonisation française ne triomphera pas de nous. » Il ne semble pas que tout ceci ait été pris au sérieux.

lN MEMORIAM

Le 5 juillet 1962, date officielle de l’indépendance de l’Algérie, ces forces souterraines et bien d’autres triomphent. Il faut à la hâte déménager la stèle avant qu’elle ne soit dégradée. Ce sont les paras du 3e RPIma qui s’en occupent. Les plaques, les bas-reliefs, les sculptures sont démontées. Ce qui reste, un squelette de béton dynamité, une énorme explosion. Le lendemain, les débris sont poussés dans la mer par le génie. Exit !

Après bien des péripéties et grâce à l’action des Cercles AIgérianistes et deux anciens instituteurs français d’Algérie, Roger et Hélène Brazier, le monument a été reconstitué en France (2). Installé et inauguré le 10 juin 1998 à Port Vendres, redoute Bear, Esplanade de l’Armée d’Afrique. Il lui fut ajouté un petit musée. Si vos vacances vous poussent par là, rendez-leur visite. C’est tout ce qui peut rappeler 132 ans de présence française. Dans le numéro de juin de son périodique L’Afrique Réelle (diffusé sur Internet), Bernard Lugan rend hommage à cette période en citant le livre du professeur Pierre Goinard L ‘Œuvre française en Algérie, Laffont, 1986. Politiquement, on ne le sait que trop, ce fut un échec et une lourde charge financière mais sur d’autres plans, même si nous sommes à peu près les seuls à le savoir et à le dire, ce fut un bilan glorieux et positif. Mais depuis 1962, des deux côtés de la Méditerranée, l’œuvre française fut insultée, dénigrée, souillée, livrée aux chiens de l’anticolonialisme.

Jean-Paul ANGELELLI. Rivarol du 9 juillet 2010

(1) Cité d’après L’opinion française et l’Algérie de 1930. Doctorat 3e Cycle. Nanterre 1972.

(2) D’autres monuments furent sauvés. Voir le livre d’Alain Amato. « Monuments en exil », Mais fut détruit en revanche par les Algériens l’édifice en hommage à la colonisation et le splendide monument aux morts d’Alger fut coulé dans une masse de béton. Qui recouvrit les panneaux qui l’ornaient et portaient les noms de tous les soldats d’Alger morts au cours des deux guerres européennes, tant les chrétiens que les musulmans. Ce qui gênait le nouveau pouvoir.

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