JEAN MARKALE

« Le renouveau du celtisme est une richesse pour tout le monde »

Reconnu comme l’un des spécialistes français du monde celtique Jean Markale a publié plus de 80 ouvrages qui nous conduisent à la découverte d’un passé qui semble revenir sur le devant de la scène. Avant de nous recevoir, Jean Markale a tenu à préciser qu’il ne partage pas les thèses ou opinions du Front National, et même qu’il se situe aux antipodes de sa doctrine. C’est donc par esprit de tolérance et par volonté de dialogue qu’il a répondu à nos questions sur le celtisme, et que, de notre côté, nous lui donnons la parole !

Comment expliquez-vous l’intérêt suscité autour de tout ce qui, de près ou de loin se rapporte à la culture celte ?

J.M. : Actuellement, l’intérêt pour la culture celte, sous toutes ses formes (art, musique, traditions populaires, récits épiques), surtout chez les jeunes, s’explique par la volonté de trouver du nouveau. L’héritage scolaire est essentiellement grec, romain et judéo-chrétien. Il paraît épuisé, ou trop connu. D’où le désir d’explorer des traditions qui ont été longtemps méprisées ou occultées, en particulier tout l’héritage celtique que certains – et j’en suis s’efforcent de mettre en valeur afin d’y puiser des raisons de vivre et même de rêver.

Ce revient à dire que ce renouveau n’est pas neutre et qu’il est lié à un besoin de  (ré) enracinement …

J.M. : Il est certain que le renouveau d’intérêt correspond à un besoin d’enracinement. La société industrielle qui est la nôtre – calquée sur le modèle américain – aplanit les différences et propose une standardisation à outrance qui finit par être étouffante. On a besoin d’air, mais on a également besoin de se retrouver chez soi. Ce besoin d’air s’est longtemps traduit par la recherche de l’exotisme à tout prix (par exemple, la mode du bouddhisme et des traditions orientales). Or, on s’aperçoit que ce que l’on va chercher ailleurs existe aussi chez soi. Pourquoi alors ne pas exploiter ce fonds culturel qui appartient de droit à l’Europe, et à la France en particulier ? Mais, pour moi, il s’agit d’un enracinement culturel qui permet à différents peuples de mieux se connaître et de mieux apprécier leurs différences autant que leurs origines communes.

Comment expliquez-vous que le celtisme ait pu survivre sous un habillage romain, et même resurgir intact au III siècle de notre ère ?

J.M. : Les druides ont été interdits d’enseignement en Gaule par les Romains parce que les conceptions druidiques – très anti – centralistes et volontiers libertaires – étaient contraires à leur système. Mais les druides n’ont pas été persécutés en Grande-Bretagne et encore moins en Irlande, laquelle n’a jamais fait partie de l’empire. Et cette tradition druidique, plus ou moins fondue dans le christianisme irlandais, est revenue en force lorsque les moines irlandais, tel Colomban, ont rechristianisé le territoire mérovingien aux VIe et VIIe siècles.

A peut-on attribuer les fragilités du monde celtique, qui a marqué une certaine répugnance à se donner un Etat centralisé ?

J.M. : La société celtique était une société de type horizontal, morcelée en clans ou tribus qui refusaient tout pouvoir suprême. Ayant occupé presque toute l’Europe, les Celtes n’ont jamais constitué d’Etat au sens moderne du terme : il n’y a jamais eu d’empire celte, jamais aucun centralisme. Voir les difficultés de Vercingétorix à se faire reconnaître comme chef suprême des Gaulois à un moment pourtant crucial de leur histoire. La mentalité celtique exclut toute référence au centralisme et refuse toute dictature.

Pensez-vous comme Goulven Pennaod, que les Celtes ont « les vaincus de l’histoire européenne ?

J.M. : Pennaod a raison : les Celtes ont été les grands vaincus de l’histoire européenne, mais vaincus politiquement. Leur tradition s’est quand même maintenue dans une certaine clandestinité et a souvent refait surface, comme actuellement. Paradoxalement, on peut leur attribuer ce genre de victoire.

Pourquoi des hommes qui tenaient la forêt pour un lieu sacré ont-ils pu créer tissu urbain de et un vaste réseau de routes et de chemins dont les romains surent tirer parti ?

J.M. : Non, les Celtes n’ont pas créé de tissu urbain. Les Gaulois n’avaient pas de villes, mais des forteresses-refuges (en cas de guerre), des forteresses-marchés (pour les assemblées et les foires), des forteresses-sanctuaires (pour le culte). Mais ils habitaient les vallées, au bord des rivières , ou dans des clairières.

Par contre, ils ont développé les chemins préhistoriques que les Romains ont ensuite utilisés et modernisés. L’urbanisation vient de la Méditerranée. Plus on va vers le nord-ouest, moins il y a de villes. Ainsi, en Irlande, ce sont les Vikings qui ont fondé toutes les villes.

Quelle était la place de la personne humaine dans la société celtique ?

J.M. : La personne humaine a beaucoup d’importance dans la société celtique : l’individu agit seul, en toute liberté, mais il est responsable de ses actes devant la collectivité. Le modèle idéalisé de cette société est le fameux compagnonnage de la Table Ronde : « Tous pour un, mais un pour tous ». Il n’y a pas de hiérarchie à proprement parler, mais une série de contrats entre les individus et entre les individus et la collectivité.

Quels sont les mythes celtiques qui marque encore notre imaginaire ?

J.M. : Le mythe de la Quête du Graal, la navigation vers des îles lointaines, l’errance héroïque, la lutte contre les forces obscures, la recherche d’un idéal inaccessible mais qui justifie notre existence. Et tous les mythes qui débouchent sur l’absolu et le merveilleux. Cela se retrouve souvent dans la science-fiction.

A vous écouter, nous sommes bien loin des fameux « barbares » que certains nous dépeignent ?

J.M. : Le sens du mot « barbare » est « étranger au monde grec, puis romain ». Les Celtes sont donc des barbares comme les Germains -, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’étaient pas « civilisés ». Au contraire.

Pour le celtisme serait de droite pour d’autres de gauche. N’avez- vous pas l’impression que ce renouveau dépasse le clivage actuel ?

J.M. : Le celtisme n’est ni de droite, ni de gauche, il est. Mais comme tout patrimoine culturel, il peut être récupéré par les uns ou les autres. Ce que je refuse de faire : pour moi, le renouveau du celtisme est une richesse pour tout le monde.

Propos recueillis par François Delancourt, F d A mars 2000

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