Qui jugera les juges ?, par Henri Rey-Flaud.

Image d’illustration Unsplash

Pour expliquer et justifier le fait que l’assassin du père Maire n’avait pas été expulsé, on invoque le respect des procédures. Ce sont donc les responsables des procédures, les juges, qui sont coupables de cette mort.

L’assassinat du père Olivier Maire a ravivé un débat récurrent : celui des incohérences d’un système judiciaire qui a permis la mise en liberté d’un individu émigré sans papiers, plusieurs fois débouté du droit d’asile et jamais expulsé grâce à de nombreux recours, devenu incendiaire et naviguant depuis cet acte malheureux entre hôpital psychiatrique, détention provisoire et remise en liberté conditionnelle – pour aboutir in fine au dénouement que l’on sait. Pourtant l’essentiel n’est pas là.

L’assurance tranquille et satisfaite du Ministre de l’Intérieur, exposant devant les caméras, à la place de son collègue de la Justice, que la procédure avait été parfaitement respectée, évacue en effet une question importune : celle de la responsabilité des auteurs de la dite procédure et des acteurs chargés de l’appliquer, réglée une fois pour toutes par l’aphorisme : on ne commente pas les décisions de Justice. Reste en suspens toutefois une interrogation : « Qui jugera les juges ? »

On répondra sans doute qu’il existe pour cette tâche un Conseil Supérieur de le Magistrature composé de magistrats éminents : autant faire juger par un Conseil de renards un prédateur de poules. Investis de tout l’appareil du droit, les juges sont aussi intouchables que les militaires en temps de guerre, dont aucun, fût-ce le Général Nivelle, ne fut traduit devant aucune juridiction.

Le « Petit Juge » de Bruay-en-Artois qui ruina la réputation et la vie d’un notaire de village cloué au pilori pour sa notabilité suspecte, le juge borné et acharné de l’affaire d’Outreau qui fit des ravages dans toute une communauté, celui qui s’acharna sur Nicolas Sarkozy dans l’affaire Liliane Bettencourt (désavoué par le non-lieu obtenu par l’accusé mais sans conséquences pour l’accusateur), l’escouade de juges lancée à grands frais contre le même dans l’affaire des « fadettes » pour un résultat nul, le zèle véloce déployé pour abattre François Fillon, la nomination d’un Ministre de la Justice peu cher à leur cœur considéré comme une « déclaration de guerre », sans parler du placard du « mur des cons », ravalé au rang de plaisanterie de potaches et resté sans lendemain, autant de faits qui attestent que les juges ne sont plus les garants du droit, mais l’incarnation de la Loi, d’une Loi absolue, héritière de celle qui fut dictée par Jéhovah à Moïse sur le Sinaï ou à Mahomet par l’Ange Gabriel, dont Paul disait qu’elles étaient gravées dans la pierre par le ministère de la mort.

Cette Loi ininterrogeable, c’est celle de Créon, le tyran grec, qui condamne ceux qui se dressent contre elle à être emmurés vivants dans un ostracisme sans appel. Quand un verdict (proprement un voir dit, un dit de vérité) s’énonce sans contre-dit, c’est que la Parole est gelée comme dans l’apologue célèbre de Rabelais (dans le Quart Livre) et la Pensée avec elle. À ce terme, la démocratie est un danger.

Professeur émérite à l’Université de Montpellier

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