Jean Jaurès entre mythe et réalité

Le Figaro Magazine – 12/12/2009

À la fois philosophe, homme politique et journaliste, Jaurès est une figure légendaire du socialisme français. Mais l’histoire réelle montre les défauts de la statue.

Au mois d’octobre dernier, c’est sous un portrait de Jaurès – dont on commémore cette année le 150e anniversaire de la naissance – que les militants toulousains du PS se réunissaient pour désigner leur tête de liste aux prochaines régionales. A côté de Léon Blum et de François Mitterrand, le fondateur de L’Humanité reste une figure tutélaire du socialisme français, d’autant plus forte qu’elle est auréolée du martyre.

« La gauche d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec la gauche de Jaurès », avait lancé Nicolas Sarkozy en 2007, pendant sa campagne électorale. Les socialistes avaient alors dénoncé une « récupération politique ». Ils ont protesté encore plus fort, au printemps dernier, quand un candidat lepéniste aux élections européennes a utilisé des affiches illustrées d’une photo et d’une citation du tribun (« À celui qui n’a plus rien, la patrie est son seul bien »), assorties de ce slogan : « Jaurès aurait voté Front national. »

Essayer de tirer Jaurès à droite est une illusion. Dominique Jamet, qui lui consacre un essai lyrique, rappelle le mot de Clemenceau (radical qui fut l’adversaire du leader socialiste) : « On reconnaît tout de suite un discours de Jaurès. Tous les verbes y sont au futur . » Dans cette quête perpétuelle d’un monde à venir et forcément meilleur se trouve la composante utopique qui caractérise la pensée de gauche en général, et de Jaurès en particulier. Il est néanmoins vrai que revisiter sa vie réserve des surprises.

Né dans une famille de la petite bourgeoisie du Tarn, Jean Jaurès est reçu premier à l’Ecole normale supérieure. Agrégé de philosophie en 1881, professeur au lycée d’Albi, il est ensuite chargé de cours à la faculté de Toulouse. Elu député du Tarn à 26 ans, ce républicain modéré parle le langage de son époque. Louant la colonisation, il affirme ainsi, lors d’un discours prononcé à Castres, en 1884 : « Nous avons étendu aux hommes de couleur la liberté des Blancs. » (2) De la même époque date un célèbre article où il fait l’éloge du patronat.

Converti au socialisme vers 1892, il est élu député de Carmaux un an plus tard. S’il devient un ardent dreyfusard, c’est après un temps d’hésitation – il est initialement convaincu de la culpabilité du capitaine – et ses actuels thuriféraires oublient souvent de signaler que son anticapitalisme a pu revêtir des accents antisémites.

Battu aux élections de 1898, il soutient l’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau (juin 1899). Une longue polémique l’oppose alors à Jules Guesde, hostile à la participation des socialistes aux gouvernements bourgeois. En 1901, c’est la rupture entre la tendance réformiste de Jaurès et le courant révolutionnaire mené par Guesde. Au congrès d’Amsterdam (1904), la IIe Internationale donne raison à ce dernier et Jaurès doit s’incliner. Il prend sa revanche en 1908, quand le congrès de Toulouse lui confie la direction de la Section française de l’internationale ouvrière. Désormais, à la tête de la SFIO comme dans ses éditoriaux de L’Humanité (créée en 1904), il se fait le héraut d’une démocratie avancée.

Jaurès est un faux marxiste. Il tente de concilier l’idéalisme et le matérialisme, l’individualisme et le collectivisme, la démocratie et la lutte des classes, le patriotisme et l’internationalisme. Héritage de son éducation chrétienne, il y a quelque chose de profondément religieux dans son attitude. Il n’est pas innocent, à cet égard, qu’en 1901 cet anticlérical ait laissé faire sa première communion à sa fille Madeleine. En 1905, lors de l’élaboration de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, il jouera d’ailleurs un rôle modérateur, au point que certains l’accuseront de connivence avec les conservateurs catholiques !

« Un peu d’internationalisme écarte de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène », a-t-il écrit. Son grand combat, à partir de la crise de Tanger (1905), est de dénoncer une société qui « porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage ». En 1910, dans L’Armée nouvelle, il propose une réorganisation de la défense donnant toute leur place aux réservistes ; en 1913, il milite contre le service militaire de trois ans. Dans cet avant-guerre, le camp nationaliste l’accuse d’être vendu à l’Allemagne. A bien y regarder, pourtant, certains de ses textes, où il exprime son amour de la patrie et du terroir, pourraient avoir été écrits par Barrès (qui l’admirait), par Péguy ou même par Maurras.

Jean-Pierre Rioux, dans un essai biographique, souligne l’incurable optimisme de Jaurès (3). Ce trait de caractère, assurément, explique son pacifisme aveugle, en juin-juillet 1914, quand il ne veut pas croire à ce qui va arriver, mais qu’il ne verra pas. Le 31 juillet, il est assassiné par un déséquilibré, sans doute intoxiqué par l’atmosphère du moment, mais sans lien, contrairement à la légende, avec la droite nationaliste.

Cette fin cruelle va participer à la construction du personnage que le Cartel des gauches fera entrer au Panthéon en 1924. D’innombrables artères françaises, baptisées du nom de Jaurès, témoignent de ce mythe. Parmi ceux qui y passent, combien savent qui il fut réellement ? Ce gros homme désintéressé, plutôt bon père et bon époux, était à la fois un intellectuel qui relisait les classiques grecs à la plage et un sincère amoureux du peuple, mais d’un peuple plus rêvé que rencontré.

Jean Sévillia =>

(1) Jean Jaurès. Le Rêve et l’Action, de Dominique Jamet, Bayard.

(2) Oeuvres de Jean Jaurès. Les Années de jeunesse, 1859-1889, édition établie par Madeleine Rebérioux et Gilles Candar, Fayard.

(3) Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux, Perrin, « Tempus »

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