Sternhell historien du fascisme, ou la séduisante imposture

Zeev Sternhell (1935-2020) est un historien israélien, largement reconnu comme un spécialiste du « fascisme ». Hostile à son objet d’étude, comme sioniste de gauche marxisant convaincu, il avait néanmoins adopté une véritable démarche d’historien, en menant des recherches sérieuses sur la documentation primaire, soit les écrits des personnalités réputées « fascistes », et les points de vue des contemporains à leur sujet.

Toutefois, ce dernier point illustre immédiatement la fragilité de la démarche, « fasciste » appartenant dès les années 1920 au registre de l’insulte politique, en particulier pour tout opposant aux communistes, y compris parfois jusqu’à la gauche non-communiste, de Léon Blum à Guy Mollet.. Sternhell a toujours mélangé du sérieux indiscutable, et des considérations téméraires, voire fausses. Ce qui reste impressionnant a été sa capacité à maitriser parfaitement un grand nombre de langues, dont le français ; sa compréhension linguistique est hors de doute.

Sternhell a été à la fois le bénéficiaire et la victime de son plus grand disciple autoproclamé en France et vulgarisateur, le mondain d’extrême-gauche Bernard-Henri Lévy. Dans la vulgate télévisuelle  de BHL il est donc question d’affreux fascistes en France des les années 188090, avec Barres et Maurras, persécutant en particulier le capitaine juif Dreyfus. Un antisémitisme net – en effet réel – aurait déjà été combiné à des conceptions fascistes claires de la société, et ce plusieurs décennies avant Mussolini, pourtant inventeur officiel du fascisme, et Hitler. Les médias du Système ravis de cultiver la détestation de la France authentique et son passé ont bien sur répété ad nauseam cette thèse délirante.

Fascisme ou bonapartisme autoritaire et social ?

Les historiens un minimum sérieux, même officiels, ont eu du mal a se faire entendre dans leurs dénonciations de cette extravagance. En effet, le fascisme au sens strict, n’a non seulement jamais été au pouvoir, élément évidemment essentiel, car les politiques réellement menées valent mieux que les discours, mais n’a pas vraiment existé en France, ou n’a été que marginal. Les droites radicales ont certes existé des années 1880 à 1960, mais n’ont pas été « fascistes » pour autant. Il ne suffit pas d’avoir un culte du chef, un nationalisme indiscutable, des préoccupations sociales, pour être « fasciste ». Les définitions trop larges finissent par ne plus avoir de sens. Le fascisme implique un projet totalitaire de transformation radicale de la société.

En France, on peut parler plutôt de bonapartisme autoritaire et social, formule qui possède tout son sens, en remontant aux pratiques politiques et aux discours de Napoléon 1er et Napoléon III – en opérant des sélections claires. Ce bonapartisme, dans le temps long, finit assez vite détaché de la fidélité dynastique à la famille Bonaparte, et le culte de l’homme fort providentiel a pu s’incarner au milieu des années 1880 dans le général Boulanger. Boulanger, patriote sympathique mais velléitaire décevant, est à comprendre comme un nouveau Bonaparte raté, et non quelque pré-Mussolini malheureux. L’Histoire s’entend par rapport au passé des personnages, passé connu des acteurs en leur temps, et certainement pas un futur inconnu.

C’est l’erreur méthodologique appelée « téléologie » en Histoire, vouloir obstinément reconstruire le passé pour le faire correspondre à un futur que l’historien de loin postérieur croit bien connaitre.

À ce bonapartisme autoritaire et social, il  convient de rattacher de nombreux mouvements politiques qualifiés de « fascistes » par Sternhell et beaucoup d’autres à l’époque comme par la suite, comme à la fin des années 1930 le Parti social français (PSF) du colonel de La Rocque, ou, plus intéressant, le Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot. Ce dernier, le plus proche du fascisme, n’en pas strictement relevé. Enfin, Vichy tient bien davantage de l’Ordre Moral des années 1870 que du fascisme.

Nationalisme français et marxisme révisionniste

L’extravagance de BHL, comme sur  à peu près tous les sujets, est donc manifeste. Il y avait pourtant plus qu’une nuance avec l’original. Sternhell avait conceptualisé un « préfascisme », avec Barrès et Maurras, ou Déroulède, combinat nationalisme et socialisme. Ce préfascisme aurait évolué en fascisme chez Mussolini. Autant la filiation Maurras-Hitler de BHL est manifestement absurde, autant un Mussolini, excellent francophone, influencé par des nationalistes français, pourquoi pas ? Et il y a effectivement malgré tout des thèmes communs entre « socialisme nationaliste » de Barrès, à son époque boulangiste, et national-socialisme de Hitler.

À la filiation des nationalistes français, il y aurait eu aussi la filiation d’un mouvement marxiste révisionniste, lequel aurait conduit Mussolini a rompre avec le socialisme internationalisme. Ce serait un révisionnisme violent, révolutionnaire, à la suite de Sorel, comme il y eu en symétrique un révisionnisme pacifique parlementaire, lui bien connu.

Ainsi, le fascisme serait né en Italie en 1919 de la convergence entre l’extrême-gauche en rupture de socialisme officiel – typiquement Mussolini – et des éléments d’extrême-droite nationaliste, le tout favorisé par la fraternité des tranchées et la commune détestation du bolchévisme (après la Révolution d’Octobre 1917). Cette thèse, superficiellement en partie juste, a été discutée. sans hostilité pour le moins, par Dominique Venner dans sa revue Enquête sur l’Histoire dans les années 1990; nous avions découverte par ce biais, et trouvée a l’époque (vers nos 15 ans), convaincante. Elle semble expliquer le rêve d’un fascisme paneuropéen incarnée dans les années 1940 par nos grands écrivains Drieu et Brasillach. Ce fascisme défini par Sternhell ressemble a un grand mouvement politique structuré, à l’idéologie assez claire, et serait un grand concurrent dans le temps long du socialisme – et son avatar communiste – et du libéralisme. Ainsi, cette reconstruction de Sternhell peut séduire, surtout si l’on se sent proche du fascisme, paradoxe amusant.

Une thèse fausse

Toutefois, avec l’âge, l’expérience, beaucoup de lectures sérieuses, il faut bien conclure que les thèses de Sternhell relèvent seulement de la séduisante imposture. Penser un préfascisme avant 1919 n’a aucun sens. Au XIXe il y a eu de nombreux projets nationalistes, autoritaires et sociaux, en Europe comme en Amérique, et quelques tentatives. Le caudillisme, typique de l’Espagne ou de l’Amérique Latine, dont le boulangisme a  été aussi une tentative de variante française, n’a pas conduit au fascisme suivant une évolution logique quasi-fatale. Le caudillisme peut par exemple aboutir à Franco, Fidel Castro, Pinochet, soit des programmes et pratiques politiques très différents au final, et aucun n’étant « fasciste ».

Faire de Mussolini un intellectuel marxiste consciencieux, atteint vers 1910 d’une crise de scrupule révisionniste vouloir – sauver Marx et la Révolution prolétarienne du marxisme dogmatique de la Deuxième Internationale – tient de Terreur historique pure et simple. Mussolini a été le correspondant italien de Jean Jaurès, avec aucun écart idéologique particulier à l’été 1914, et probablement un même désintérêt pour les querelles idéologiques marxistes, et le fascisme est le résultat imprévisible de son évolution personnelle. Il n’a d’ailleurs atteint selon nous une première construction à peu près achevée qu’en 1920, celui de 1919 restant assez confus et marqué par l’extrême-gauche. Le fascisme italien des années 1920 a manifestement influencé le national-socialisme allemand naissant, avant que d’être à son tour influencé par lui à partir de 1937-1938. Ces deux expériences historiques, ponctuelles dans l’espace et le temps, sont les seules que l’on peut qualifier avec pertinence de « fascistes ».

Sternhell a pu servir de caution intellectuelle a tous les excités et conformistes, soucieux d’excommunications morales,  au nom de l’humanisme progressiste, pour le passé comme le présent. Ainsi, les partis patriotes et sociaux, en dépit de toutes leurs insuffisances doctrinales ou leurs reniements manifestes, seront toujours « fascistes » ou quasi-fascistes, et toute « dédiabolisation » ne relève que du sabotage de son camp pour n’aboutir à rien, ni au pouvoir ni a un brevet d’honorabilité délivré par le Système…

Néanmoins, Sternhell possède un mérite essentiel il incite à relire vraiment Déroulède ou Barrès, injustement oubliés, et beaucoup d’autres dont les « syndicalistes jaunes » des années 1890; c’est son seul apport vraiment positif à l’Histoire.

Principaux ouvrages de Sternhell :

Maurice Barrès et le nationalisme français, Complexe, 1985.

La Droite révolutionnaire, 1885-1914. Les origines françaises du fascisme, Seuil, 1978, puis Gallimard, Folio Histoire, 1998.

Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Seuil, 1983.

Scipion de Salm, Réfléchir&Agir N° 68 Hiver 2021

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