Trois livres sur les relations germano-soviétiques de 1918 à 1944 3/5

Ci-contre : Deux personnages importants de la République de Weimar : von Papen et Kurt von Schleicher, ici en 1932, respectivement alors Reichskanzler et Reichswehminister, lors d’une commémoration militaire à Berlin. Von Schleicher constatera que son armée ne pouvait contenir les éléments communistes et nazis si ceux-ci unissaient leurs forces. Son objectif : maintenir le statu quo (réparations incluses) en demandant aux Alliés de pouvoir disposer de 300.000 hommes. Cette éventualité inquiétait les Soviétiques, car elle aurait pu déboucher sur une alliance franco-germano-polonaise. Le conflit entre von Schleicher voulant temporiser la situation socio-politique et l’ultraconservateur von Papen décrétant la loi martiale ne fera que rendre plus instable le gouvernement de Hindenburg.

  1. Ce n’est pas l’Allemagne qui a attaqué la France et l’Angleterre, mais ce sont la France et l’Angleterre qui ont attaqué l’Allemagne et ont donc pris sur elles la responsabilité de la guerre actuelle.
  2. Après le déclenchement des hostilités, l’Allemagne a fait des propositions de paix à la France et à l’Angleterre et l’Union Soviétique a ouvertement soutenu ces propositions allemandes, parce qu’elle a cru et croit toujours qu’une fin rapide de la guerre améliorerait radicalement le sort de tous les pays et de tous les peuples.
  3. Les castes dominantes de France et d’Angleterre ont rejeté de façon blessante les propositions de paix allemandes et les efforts de l’Union Soviétique en vue de mettre rapidement fin à la guerre. Voilà les faits.

Les “protocoles secrets”, niés par les Soviétiques

En annexe au texte officiel du Pacte germano-soviétique existaient des “protocoles secrets supplémentaires”, où les intentions les plus offensives des deux partenaires transparaissaient très clairement. Ces protocoles n’ont pu être évoqués lors du Procès de Nuremberg en 1946. L’avocat de Hess, le Dr. Seidl, reçut l’interdiction de lire le texte, sous pression du procureur soviétique Rudenko. L’hebdomadaire londonien The Economist s’insurgera contre cette atteinte aux droits de la défense, si flagrante puisque la teneur des “protocoles secrets supplémentaires” avait pu être vérifiée dans les faits.

Dans les documents consignés dans le livre de Höffkes, nous avons repéré beaucoup de détails intéressants. Ainsi, dans le texte du protocole des conversations entre le Dr. Schnurre et le chargé d’affaires soviétique Astakhov, daté du 17 mai 1939, on apprend que l’Union Soviétique souhaitait que les accords commerciaux entre la Tchécoslovaquie et l’URSS demeurent tels quels sous le protectorat allemand, instauré après la disparition de la République tchécoslovaque. Il suffisait, disait Astakhov, de les reconduire purement et simplement. L’élimination de la Tchécoslovaquie ne créait aucun problème entre le Reich et l’URSS (cf. Höffkes, doc. n°5).

Dans un rapport envoyé par l’ambassadeur allemand à Moscou, von der Schulenburg, au Secrétaire d’État aux Affaires étrangères von Weizsaecker (père de l’actuel Président de la RFA), daté du 22 mai 1939, on apprend les difficultés que rencontrent les Alliés à Moscou pour créer un gigantesque front anti-fasciste englobant l’URSS. Les Anglais hésitent à garantir les frontières de l’URSS, de peur de pousser complètement les Japonais dans les bras des Allemands (doc. n°8).

Le document n°15, consistant en un rapport du sous-secrétaire Dr. Woermann à propos de ses conversations avec l’envoyé bulgare Draganoff, daté du 15 juin 1939, nous apprend le rôle que joua ce diplomate bulgare dans la gestation du Pacte du 23 août. Draganoff connaissait personnellement Astakhov, lequel lui avait dit que l’URSS était sollicitée par deux stratégies : l’une postulait l’alliance avec la France et l’Angleterre, l’autre l’alliance avec l’Allemagne, indépendamment des idéologies communiste et nationale-socialiste. L’URSS choisirait l’Allemagne sans hésiter si l’Allemagne déclarait officiellement qu’elle n’attaquerait pas la Russie ou si elle signait avec l’URSS un pacte de non-agression.

Pour les Soviétiques, l’URSS et le Reich s’opposent aux démocraties capitalistes

Le document n°24, un rapport de Schnurre sur ses conversations avec Astakhov et Babarine (Directeur de la représentation commerciale soviétique à Berlin), témoigne des intentions soviétiques à la date du 27 juillet 1939. Les Soviétiques souhaitent une reprise des relations économiques, politiques et culturelles avec le Reich. La presse des deux pays doit modérer ses propos, suggèrent les deux diplomates soviétiques, et ne pas publier d’articles offensants contre l’autre. L’Allemagne, l’Italie et l’URSS ont une chose en commun, malgré toutes les divergences idéologiques : l’hostilité aux démocraties capitalistes. De ce fait, l’URSS ne peut s’aligner sur les démocraties occidentales. Astakhov signale, rapporte Schnurre, que des problèmes peuvent surgir du fait que l’Allemagne comme l’URSS considèrent que les Pays Baltes, la Finlande et la Roumanie appartiennent à leur sphère d’influence. Il peut ainsi apparaître que l’Allemagne cherche à utiliser ces petites puissances contre l’URSS, comme avait cherché à le faire la France, en créant le “cordon sanitaire” après Versailles.

Et Astakhov poursuit : l’Angleterre ne peut rien offrir de concret à la Russie ; l’alliance germano-japonaise n’est pas dirigée contre la Russie ; la question polonaise, avec le corridor de Dantzig, finira par être résolue au bénéfice du Reich. Une inquiétude point tout de même chez Astakhov : l’Allemagne hitlérienne se considère-t-elle comme l’héritière de l’Autriche en Europe orientale, en d’autres mots, cherche-t-elle à inclure dans sa sphère d’influence les pays galiciens et ukrainiens soumis jadis à la Double Monarchie austro-hongroise ? L’objet du rapport de Schnurre contribua à dissiper des malentendus. Aujourd’hui, il nous renseigne admirablement non seulement sur les intentions soviétiques de l’été 1939 mais aussi sur les intérêts éternels de la Russie en Europe Orientale.

Le document n°28, un câble de Schulenburg au Ministère des Affaires étrangères (3 août 1939), révèle quelques réticences de Molotov : le pacte Anti-Komintern n’est pas une simple façade comme on tente depuis quelques semaines de le faire accroire tant du côté soviétique que du côté allemand. En effet, ce pacte a soutenu les projets agressifs du Japon à l’égard de l’URSS — le Japon venait d’être battu aux confins de la Mandchourie par les troupes de Joukov — et l’Allemagne a appuyé le Japon, tout en refusant de participer à des conférences internationales si l’URSS y participait aussi, l’exemple le plus flagrant étant Munich (1938). Schulenburg rétorqua que l’URSS, en signant un traité avec la France en 1935, s’est laissée entraîner dans des menées anti-allemandes et qu’en conséquence l’Allemagne a dû réviser certaines de ses positions, au départ russophiles.

Les positions de Ribbentrop et d’Oshima, ambassadeur du Japon à Berlin

Le document n°33, un télégramme de von Ribbentrop à Schulenburg daté du 14 août 1939, nous indique la position du Ministre des Affaires étrangères du Reich. Il n’y a pas de conflit d’intérêts entre l’URSS et le Reich sur la ligne reliant la Baltique à la Mer Noire ; les divergences de vue dues aux idéologies ont certes engendré la méfiance réciproque, mais ce ballast doit être progressivement éliminé car il apparaît de plus en plus évident, sur la scène internationale, que les démocraties occidentales capitalistes sont également ennemies de l’Allemagne nationale-socialiste et de la Russie stalinienne. Si la Russie et l’Allemagne s’entre-déchirent, ce sera dans l’intérêt des démocraties occidentales : voilà ce qu’il faut éviter. Les menées bellicistes de l’Angleterre postulent un règlement rapide du contentieux germano-soviétique. Dans ce même télégramme, Ribbentrop suggère une visite personnelle à Moscou.

Le document n°48, daté du 22 août 1939, la veille de la signature du Pacte, rend compte d’une conversation téléphonique entre Ribbentrop et l’ambassadeur du Japon, Oshima, sur les projets allemands et soviétiques. Outre que l’apparent changement d’attitude des Allemands risquait de choquer quelques milieux japonais, l’ambassadeur nippon émettait une seule réticence : l’URSS, rassurée en Europe, renforcerait sans doute son front extrême-oriental et rallumerait le conflit sino-japonais pour en tirer toutes sortes de profits. Quoi qu’il en soit, l’évolution dans cette direction était prévisible et comme le Japon ne souhaite pas réanimer le conflit qui venait de l’opposer à l’URSS, l’ambassadeur nippon rassure Ribbentrop : la position du Japon ne changera pas. L’ennemi n°1 du Japon comme de l’Allemagne était désormais l’Angleterre : il fallait donc que les deux puissances du Pacte Anti-Komintern normalisent leurs relations avec Moscou.

Les conversations entre Staline, Ribbentrop et Molotov

Le document n°51 est mieux connu et consiste en un rapport du sous-secrétaire Hencke sur les conversations entre Ribbentrop, Staline et Molotov dans la nuit du 23 au 24 août 1939. Les trois hommes d’État passèrent en revue l’état du monde. L’Allemagne offrait sa médiation pour aplanir les différends entre l’URSS et le Japon. Staline critiquait l’annexion de l’Albanie par l’Italie et craignait que Mussolini ne s’attaque à la Grèce. Ribbentrop répondit que Mussolini se félicitait du rapprochement entre Russes et Allemands. L’Allemagne souhaitait de bonnes relations avec la Turquie mais celle-ci avait répondu en adhérant à la coalition anti-allemande, sans en informer le gouvernement du Reich. Tous se plaignaient de l’attitude turque et évoquaient les sommes d’argent versées par l’Angleterre pour la propagande anti-allemande en Turquie.

Quant à l’Angleterre, Ribbentrop se rendait compte qu’elle cherchait à troubler le rapprochement germano-russe et Staline constatait la faiblesse numérique de l’armée anglaise, le tassement en importance de sa flotte et son manque d’aviateurs patentés. Mais Staline ajoutait que malgré ses faiblesses, l’Angleterre pourrait mener la guerre avec ruse et tenacité. Staline demanda à Ribbentrop ce qu’il pensait de l’armée française, très importante numériquement sur le papier ; l’Allemand répondit que les classes de recrues dans le Reich s’élevaient à une moyenne de 300.000 hommes, alors qu’elles n’étaient que de quelque 150.000 hommes en France, vu le recul démographique du pays. La ligne Siegfried (Westwall) était cinq fois plus puissante que la ligne Maginot et, par conséquent, toute attaque française contre l’Allemagne serait vouée à l’échec.

À suivre

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