Trois livres sur les relations germano-soviétiques de 1918 à 1944 1/5

Ci-contre : Deux personnages importants de la République de Weimar : von Papen et Kurt von Schleicher, ici en 1932, respectivement alors Reichskanzler et Reichswehminister, lors d’une commémoration militaire à Berlin. Von Schleicher constatera que son armée ne pouvait contenir les éléments communistes et nazis si ceux-ci unissaient leurs forces. Son objectif : maintenir le statu quo (réparations incluses) en demandant aux Alliés de pouvoir disposer de 300.000 hommes. Cette éventualité inquiétait les Soviétiques, car elle aurait pu déboucher sur une alliance franco-germano-polonaise. Le conflit entre von Schleicher voulant temporiser la situation socio-politique et l’ultraconservateur von Papen décrétant la loi martiale ne fera que rendre plus instable le gouvernement de Hindenburg.

La problématique complexe des relations germano-soviétiques revient sur le tapis en Allemagne Fédérale depuis quelque temps. Trois livres se sont penchés sur la question récemment, illustrant leurs propos de textes officiels ou émanant de personnalités politiques. Pour connaître l’arrière-plan de l’accord Ribbentrop-Molotov, l’historien britannique Gordon Lang, dans le premier volume de son ouvrage,

 “… Die Polen verprügeln…” : Sowjetische Kriegstreibereien bei der deutschen Führung 1920 bis 1941

[1er vol. : 1914 bis 1937, Askania-Weißbuchreihe, Lindhorst, 1988, 176 p. ; cf. aussi vol. 2 : von 1936 bis 1945, 1989, 176 p.] retrace toute l’histoire des rapprochements entre l’Allemagne et l’URSS, isolée sur la scène diplomatique, contre les puissances bénéficiaires du Traité de Versailles et contre l’État polonais né en 1919 et hostile à tous ses voisins. L’enquête de Gordon Lang est minutieuse et, en tant que Britannique, il se réfère aux jugements sévères que portait David Lloyd George sur la création de l’État polonais. Lloyd George, en effet, écrivait :

« La proposition de la Commission polonaise, de placer 2.100.000 Allemands sous la domination d’un peuple qui, jamais dans l’histoire, n’avait démontré la capacité de se gouverner soi-même, doit nécessairement déboucher tôt ou tard sur une nouvelle guerre en Europe orientale ».

Le Premier ministre gallois n’a pas été écouté. John Maynard Keynes, qui quitta la table de négociation en guise de protestation, n’eut pas davantage l’oreille des Français qui voulaient à tout prix installer un État ami sur les rives de la Vistule. Notable exception, le Maréchal Foch dit avec sagesse : « Ce n’est pas une paix. C’est un armistice qui durera vingt ans ».

Ni les Soviétiques, exclus de Versailles et virtuellement en guerre avec le monde entier, ni les Allemands, punis avec la sévérité extrême que l’on sait, ne pouvaient accepter les conditions du Traité. Leurs intérêts devaient donc immanquablement se rencontrer. En Allemagne, les troupes gouvernementales et les Corps Francs matent les insurrections rouges, tandis que Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont assassinés. D’autres chefs rouges, en revanche, furent courtisés par le gouvernement anti-bolchévique, dont Radek, emprisonné à Berlin-Moabit puis transféré en résidence surveillée, et Viktor Kopp, venu de Moscou pour suggérer au Directeur du Département de l’Est du Ministère des Affaires étrangères allemand, le baron Adolf Georg Otto von Maltzan, de jeter les bases d’une coopération entre l’Armée Rouge et la Reichswehr pour lutter contre la Pologne.

Maltzan écrivit, immédiatement après l’entrevue, un mémorandum qui stipulait en substance que, vu l’échec des négociations à Copenhague entre Britanniques et Soviétiques, Lénine voulait éliminer la Pologne, pion des Occidentaux, afin de faire fléchir Londres. Pour réaliser cet objectif, il fallait combiner une entente entre Russes et Allemands. Maltzan explique que l’Allemagne ne marchera jamais avec les Français pour sauver la Pologne, que la Reichswehr, réduite à 100.000 hommes, suffisait à peine pour maintenir l’ordre intérieur, et que des relations avec l’URSS s’avéraient illusoires tant que la propagande bolchévique vitupérait contre le gouvernement de Berlin et créer des désordres dans la rue. Kopp promit de mettre en frein à cette propagande et suggéra les bases d’un accord commercial, mettant dans la balance l’or russe à échanger contre des locomotives et des machines-outils allemandes.

La situation militaire en Europe au lendemain de Versailles. Le Reich est coincé dans l’étau franco-polono-tchèque qui aligne en pied de paix 1.015.000 hommes et en pied de guerre 8.200.000 hommes. Face à cette masse formidable, la Reichswehr ne peut aligner que 100.000 hommes. La diplomatie allemande jouera donc la carte russe, de façon à coincer la Pologne entre l’Armée Rouge et ses frontières. Quand les milices communistes et national-socialistes tiendront la rue en excitant les masses contre les clauses de Versailles, la Reichswehr s’avèrera insuffisante pour maintenir l’ordre intérieur.

L’objectif soviétique : renforcer l’industrie allemande et faire vaciller l’Empire Britannique

Au cours des mois qui suivirent, il apparut clairement que l’objectif des Soviétiques était de renforcer l’industrie allemande, de façon à s’en servir comme “magasin” pour moderniser la Russie, dont l’objectif politique n’était pas, pour l’instant, de porter la révolution mondiale en Europe, mais de jeter son dévolu sur l’Asie, l’Asie Mineure, la Perse et l’Afghanistan et de susciter des troubles en Égypte et aux Indes, afin de faire vaciller l’Empire britannique. En juillet 1920, Kopp revient à la charge et fait savoir que l’URSS souhaite le retour à l’Allemagne du Corridor de Dantzig, afin de faciliter les communications commerciales entre le Reich et la Russie, via la Poméranie et la Prusse Orientale. L’aile gauche du parti socialiste polonais reçut l’ordre de Moscou de réclamer le retour aux frontières de 1914, réduisant la Pologne à la province russe qu’elle avait été de 1815 à 1918.

L’objectif des Allemands, surtout de l’état-major du Général von Seeckt, et des Soviétiques était de contourner tout éventuel blocus britannique et de briser la volonté française de balkaniser l’Europe centrale. L’élimination militaire de la Pologne et l’entente germano-russe pèseraient d’un tel poids que jamais les armées françaises exsangues n’oseraient entrer en Allemagne puisqu’un tel geste serait voué à un cuisant échec. Seeckt, avec son armée insignifiante, devait menacer habilement les Français tout en ne les provoquant pas trop, de façon à ce qu’ils ne déclenchent pas une guerre d’encerclement avant que les Russes ne puissent intervenir.

L’analyse était juste mais, sur le terrain, l’Armée Rouge est battue par les Polonais et par la stratégie de Weygand, dépêché dare-dare à Varsovie. Cet échec soviétique, assorti d’énormes compensations territoriales au bénéfice de la Pologne (Traité de Riga, 18 mars 1921), n’empêcha pas la collaboration secrète avec la Reichswehr : toutes les armes interdites à l’Allemagne par les clauses du Traité de Versailles, comme les avions, les bombes, les blindés de combat et de reconnaissance, l’artillerie lourde, les gaz de combat, les canons anti-aériens, etc. furent construites et testées en Russie dans des bases secrètes.

Gordon Lang consacre un très long chapitre sur la collaboration germano-russe partant de l’accord Rathenau-Tchitchérine (1922), avec pour toile de fond l’occupation de la Ruhr (1923) et l’affaire Schlageter, le Pacte de Locarno (1925), le refus de la part de la SPD de réviser les clauses de Versailles, l’éviction de Trotsky et l’avènement de Staline (1927), l’accession de Hindenburg à la Présidence du Reich (1927), la montée du national-socialisme.

Staline donne l’ordre au KPD de collaborer avec la NSDAP

La politique de Staline était de créer le socialisme dans un seul pays et de transformer l’URSS en un “croiseur cuirassé”, en lutte contre les impérialismes. Pour parvenir à cet objectif, il fallait industrialiser à outrance un pays essentiellement agricole. On sait à quelles tragédies cette volonté à conduit pour le paysannat slave et les koulaks. L’Allemagne, elle, s’est partiellement sauvée du marasme grâce à cette volonté politique : dès l’arrivée de Staline au pouvoir, les échanges économiques entre les deux pays quintuplent. Les machines quittent les usines allemandes pour la Russie nouvelle et, en échange, les Soviétiques, livrent du pétrole, des minerais et des céréales.

Quand le parti de Hitler prend de l’ampleur et obtient le soutien de la droite (de la Deutsch-Nationale Volkspartei, en abrégé DNVP), les communistes allemands visent la création d’un front commun avec la SPD, un parti modéré dont la ligne globale avait été d’accepter bon gré mal gré les réparations. L’ordre de Moscou, formulé par Staline lui-même, exigeait une politique diamétralement opposée : marcher avec la NSDAP contre les modérés qui acceptaient Versailles ! Dans l’optique de Staline, un pouvoir socialo-communiste dans le Reich aurait affaibli l’industrie allemande, réservoir de machines pour la Russie nouvelle, et aurait donc en conséquence diminuer la puissance montante de Moscou. Les communistes allemands reçurent l’ordre précis de ne rien entreprendre d’aventureux contre la droite, contre les nazis ou contre la Reichswehr, de façon à ce que la collaboration germano-russe puisse créer un front anti-occidental et anti-impérialiste.

Le 1er juin 1932, le nouveau gouvernement von Papen place le Général von Schleicher à la tête du Ministère de la Reichswehr en remplacement du Général Groener, fidèle exécutant de la doctrine de von Seeckt. Moscou ordonne aussitôt aux communistes allemands de combattre les sociaux-démocrates et de les présenter à leurs ouailles comme les ennemis principaux de la classe ouvrière. Pas question donc d’assigner ce rôle négatif aux nationaux-socialistes. Le chef du Komintern, Dimitri Manouilski, explique que, dialectiquement, la NSDAP est à l’avant-garde de la dictature du prolétariat tandis que les sociaux-démocrates trompent les masses en agitant l’épouvantail anti-fasciste. Pendant la campagne électorale, la KPD et la NSDAP militent pour une abrogation pure et simple de toutes les clauses de Versailles et rejettent toutes les formes de réparations. La SPD, elle, ne veut pas de révision du Traité et perd sa crédibilité auprès des millions de chômeurs allemands.

La Reichswehr aurait été incapable de mater un putsch conjoint des nazis et des communistes

Aux élections du 6 novembre 1932, malgré le recul des nationaux-socialistes, l’ambassadeur soviétique Khintchouk réitère les ordres de Moscou aux communistes allemands car « Hitler ouvre la voie à une Allemagne soviétisée ». Communistes et Nationaux-Socialistes organisent de concert une grève des transports en commun à Berlin, qui connaît un franc succès. Schleicher est inquiet : il met les circonscriptions militaires en alerte et simule des manœuvres pour savoir si la Reichswehr serait capable de briser un putsch perpétré de concert par les communistes et les nazis.

À suivre

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