Le cheval dans les traditions indo-européennes 3/3

Ces allusions au pouvoir divinatoire ou inspiré du cheval ne sont pas rares non plus dans l’épopée médiévale dont les sources ne sont pas celtiques. Ainsi, le même Wolfram d’Eschenbach, dans son Willehalm (Guillaume d’Orange) dont la tradition serait plutôt carolin­gienne et franque que celtique, fait dire à son héros qui demande littéralement conseil à son cheval : « Hélas, Puzzat, si tu pouvais me dire où je dois aller ! ».

Il est frappant de voir le rôle divinatoire du cheval attesté aussi bien à l’extrême ouest qu’à l’extrême est de l’Europe. Ainsi le Livre de la conquête de l’Islande (Islandais landnamabok) renferme l’his­toire de Thorir, fils de Grimr, auquel est enjoint l’ordre d’habiter et de prendre terre là où Skalm, la jument de son père, se couchera, ce qui n’arrive qu’après un an et demi de tribulations et d’errance. À l’autre bout du continent, au cours d’une cérémonie décrite par un clerc allemand (61) et se passant chez les Slaves restés païens, un cheval noir (62) doit passer 3 fois sous 9 lances formées en faisceau : il y a rencontre ici entre le symbolisme des nombres et le symbolisme de la lance, sur lesquels nous ne pouvons nous étendre dans le cadre de cet article.

Ainsi, à travers le temps et l’espace, le rôle sacré du cheval s’est perpétué. Dans l’occident médiéval, le mot même de chevalier a servi à désigner les guerriers par excellence, ces bellatores dont la raison d’être, la fonction était de combattre pour assurer la sécurité de la communauté et dont la dignité était marquée par la possession du cheval et de l’épée. Déjà César, pour désigner la classe guerrière chez les Celtes, n’avait pu trouver mieux que le mot equites. Le cavalier­-chevalier, qui trouve en sa monture ce compagnon inséparable et fidèle qu’il baptise, dans les chansons de geste, d’un nom où se mêlent l’affection et l’estime, tire des traditions indo-européennes liées au cheval une certaine familiarité avec le sacré. Il leur doit aussi en partie, peut-être, cette éthique de l’honneur dont rêvent ceux qui souhaitent voir resurgir un jour une nouvelle chevalerie.

Commission des Traditions (cet article a été rédigé par Pierre Vial, secrétaire de la Commission, avec une importante contribution de Jacques Fulaine, de l’unité régionale de Provence et de Jean-Paul Allard, de l’unité régionale du Lyonnais), Études & recherches n°3, 1976.

◘ Notes :

  • (1) L’Histoire Universelle des Explorations, t. I (Nouvelle Librairie de France, Paris, 1955), dit ainsi des Indo-Européens que « la possession du cheval semble avoir constitué, avec celle du char de bataille et de l’épée frappant à la fois d’estoc et de taille, le principal facteur de leur supériorité ».
  • (2) En particulier dans son étude « Proto-Indo-European culture : the Kurganculture during the 5th, 4th and 3th millenia B.C. », in Indo­-European and Indo-Europeans, Univ. of Pennsylvania Press, Phi­ladelphia, 1970. Les travaux de Marija Gimbutas sont présentés dans le compte-rendu fait par Jean-Claude Rivière du premier volume de The journal of indo-european studies dans Nouvelle École n°27-28, hiver 1975.
  • (3) Jean-Rémy Palanque, Les impérialistes antiques, PUF.
  • (4) Résurrection des villes mortes, Plon.
  • (5) A.H.M. Jones, The later roman empire, University of Oklahoma press, 1964.
  • (6) Plus tard l’Islam se mit à son tour à l’école de la Perse. Contraire­ment à une idée répandue, les Arabes n’étaient pas à l’origine des cavaliers, mais « après la mort de Mahomet la conquête de la Perse livra à l’Islam les grands centres d’élevage de chevaux et lui fournit des cavaliers », Général Émile Wanty, professeur à l’École de Guerre de Bruxelles, L’art de la guerre, Marabout, 1967.
  • (7) Jacques Gernet, La Chine ancienne, PUF, écrit à ce sujet : « L’art si délicat du dressage du cheval de selle qui, chez les Indo-Européens, remonte aux environs de l’an mille, ne semble s’être transmis que beaucoup plus tard en Asie orientale. De là une différence importante entre les civilisations de l’Occident et celle de la Chine : quand la cavalerie apparaît en Chine, des transformations capitales de la société s’y sont déjà produites. Par suite la cavalerie n’y sera jamais un corps noble mais au contraire de recrutement paysan et bien souvent d’ori­gine barbare ».
  • (8) L’Iliade, chant II, trad. M. Meunier, Albin-Michel, 1971.
  • (9) Dans Fêtes romaines d’été et d’automne, Gallimard, 1975.
  • (10) Interview donnée au Monde, 2 janv. 1976.
  • (11) IV, 72.
  • (12) Coquet, Découvertes archéologiques à l’abbaye de Ligugé, 1954.
  • (13) Germanie, XXVII, éd. J. Perret, Paris, 1949.
  • (14) E. Salin, La civilisation mérovingienne, t. 4, Paris, 1959. (15) Ibid.
  • (16) Ibid.
  • (17) Revue des Sociétés Savantes, 1856, t. 1.
  • (18) R.L.M. Derolez, Les dieux et la religion des Germains, Paris, 1962.
  • (19) M.G.H., Epistolae, t. III.
  • (20) E.A. Thompson, The Visigoths in the time of Ulfila, Oxford, 1966. La passion de saint Saba est une lettre écrite par l’Église de Gothie à l’Église de Cappadoce, en Grec, qui a été découverte et traduite par un bollandiste belge, Delahaye, au début du siècle.
  • (21) Lucien Musset, Les peuples scandinaves au Moyen Âge, Paris, 1951.
  • (22) Deutsche Mythologie, Göttingen, 1854. (23) Ibid.
  • (24) M.G.H., Epistolae, t. II.
  • (25) M.G.H., Concilia, sect. III, I. (26) E. Salin, op. cit.
  • (27) Coutume qu’on trouve déjà dans l’architecture viking. Cf. la. maison reconstituée à l’entrée du camp de Trelleborg (Danemark) dont une photo se trouve dans le n°16 de la revue Nouvelle École.
  • (28) Dechelette, Manuel d’archéologie préhistorique, II.
  • (29) Herbert Kuhn, Die vorgeschichtlische Kunst Deutschlands.
  • (30) E. Salin, op. cit.
  • (31) Ibid. (32) Ibid.
  • (33) F. Benoit, « L’héroïsation équestre », in Annales de la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence, 1954.
  • (34) Trouvée à Stabio (Tessin) et datant du début du VIIe siècle. Musée historique de Berne.
  • (35) Aklinberg (Suisse), Braünlingen (Bade) et Oberessliegen (Wurtem­berg). Elles datent du VIIe siècle.
  • (36) Stèles de Hornhausen. Début VIIIe siècle. Musée de Halle.
  • (37) Seconde moitié du VIIe siècle.
  • (38) À signaler les énigmatiques chevaux blancs d’Angleterre, figures de grandes tailles dessinées sur les pentes des collines crayeuses de certaines régions, en grattant le gazon jusqu’à ce qu’apparaisse la craie. Plusieurs hypothèses ont été formulées quant à l’origine et à la raison d’être de ces chevaux géants (rappel, par ex., que le cheval était l’emblème des Saxons), sans qu’il soit possible de trancher. Voir à ce sujet l’article de Patrick Ferryn, « Chevaux blancs, géants et légendes d’Angleterre », Kadath n°15 (nov. 1975).
  • (39) Mircea Eliade écrit à ce sujet : « La polarité lumière-obscurité, solaire-chtonique a donc pu être saisie comme les deux phases alter­nantes d’une seule et même réalité » (Traité d’histoire des religions, 1970).
  • (40) Nous ne pouvons mieux faire, à ce sujet, que renvoyer le lecteur à l’article très documenté de Jean-Jacques Mourreau, « La chasse sau­vage, mythe exemplaire », paru dans le n°16 de la revue Nouvelle École (janvier 1972) puis réédité, en tiré à part, par les éditions Copernic. Dans cet article le symbolisme ambivalent du cheval est bien mis en valeur et illustré par de nombreux exemples.
  • (41) Ce que nous avons dit plus haut quant à la place du cheval dans les sépultures illustre évidemment cela.
  • (42) J. J. Mourreau, op. cit.
  • (43) Musée National de Copenhague.
  • (44) Voir à ce sujet, pour des développements que nous ne pouvons fournir, faute de place, les ouvrages d’Henri Dontenville, Mythologie française, Paris, 1973 ; Histoire et géographie mythiques de la France, Paris, 1973 ; La France mythologique (avec collab.), Paris 1966 ; articles dans le Bulletin de la Société de Mythologie française.
  • (45) En raison du terrorisme intellectuel imposé par l’Église à la société médiévale, tout personnage doté de connaissances échappant au moule ecclésiastique est censé être magicien. Le mot, qui se veut péjoratif, est donc chargé d’une valeur très négative. Les traditions populaires ne se plient pas toujours à cette convention…
  • (46) Charlemagne est peut-être le meilleur exemple de l’appui fourni par le pouvoir politique médiéval, à certains moments, à une christia­nisation forcée des populations. Songeons au massacre, à Verden, de plusieurs milliers de prisonniers saxons qui avaient refusé le baptême.
  • (47) Voir notre article « La signification de l’arbre dans les traditions européennes », Études & recherches. n°1 et 2.
  • (48) Jacob Grimm, op. cit., rapporte que la coutume s’est longtemps maintenue en certaines régions d’Allemagne de jeter une tête de cheval dans le feu de la Saint-Jean.
  • (49) Germanie, X, 4.
  • (50) Op. cit., p. 624-628.
  • (51) Livre I, 189 ; III, 84.
  • (52) Christianisé, ce thème donne la légende selon laquelle à Dockum, en Frise, une fontaine jaillit un jour sous le sabot du cheval de saint Boniface.
  • (53) Chant XVII, v. 426 sq. (54) Chant XIX, v. 399, sq. (55) XXII, 3, II.
  • (56) De div., I, 35.
  • (57) Énéide, III, v. 537.
  • (58) R. Hindringer, Zeitschrift für Volkskunde, 5, 1931, p. 10.
  • (59) M. G. SS rer Mer. IV, 254, 8-20.
  • (60) Éditions Potvin, Mons, 1866, v. 19816 sq.
  • (61) Herbord, Dialogus de vita Ottonis episcopi Babenbergensis, II, 33.
  • 62) Le cheval étant, dans les traditions indo-européennes, noir, blanc ou rouge (par ex., dans un trésor celtique retrouvé à Neuvy­en-Sullias, dans le Loiret, se trouvait un cheval votif accompagné d’une inscription à Rudiobus, le rouge), on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec la signification trifonctionnelle de ces 3 couleurs : le blanc, couleur de souveraineté, le rouge, couleur des guerriers, le noir, couleur de fécondité et des producteurs.

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/85

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