Le cheval dans les traditions indo-européennes 2/3

Dans la perspective païenne, les têtes des chevaux sacrifiés, consacrées aux dieux, étaient chargées de vertus magiques. En té­moigne, par ex., la légende du cheval de Falada, symbole même de la fidélité et dont la tête, clouée au-dessus d’une porte d’enceinte, parle à sa maîtresse captive lorsque celle-ci franchit la porte. Protec­teurs, les chefs des chevaux étaient fixés, chez les Scandinaves, à des perches appelées Neidstangen et on les tournait, la bouche maintenue largement ouverte par des tiges de bois, dans la direction d’où devait venir l’homme auquel on voulait du mal (23). De même que pour l’hippophagie, l’Église mena un long combat pour faire disparaître de telles pratiques.

Le pape Grégoire le Grand, au VIe siècle, exhorte la reine Brunehaut à réprimer « les sacrifices sacrilèges faits au moyen de têtes d’animaux » (24) et le concile d’Orléans (541) excommunie tous ceux qui porteraient un culte coupable aux têtes de che­vaux (25). Comble d’ironie, le futur saint Germain, avant de passer du bon côté, avait la curieuse habitude de suspendre aux branches d’un arbre, au centre de sa bonne ville d’Auxerre, des têtes d’animaux ; ce qui exaspérait l’évêque Amator, qui profita d’une absence de Germain pour faire abattre l’arbre dressé comme un défi à la normalisation chrétienne. Curieuse tentative de récupération chrétienne, sans doute, de la vénération attachée au chef du cheval, on distingue à l’église de Pérignac (Charente Maritime), près du portail de la façade ouest, 20 masques de chevaux à l’archivolte de l’encadrement d’une fe­nêtre (26). Aujourd’hui encore on rencontre en certaines régions d’Al­lemagne du nord 2 têtes de chevaux entrecroisées placées au pignon des maisons (27) : belle illustration de la vigueur qu’ont con­servée certaines traditions païennes, malgré interdits et tabous.

Les peuples ressentent le besoin de faire figurer les symboles de leurs croyances sur les objets qui meublent leur vie quotidienne. Présent, en ronde bosse et au naturel, sur de nombreuses fibules proto-historiques (28), le cheval figure fréquemment sur des bijoux de la Tène, sur des monnaies celtiques, puis se retrouve dans l’art provin­cial romain (29). Représenté — continuité révélatrice d’une filiation culturelle — sur des objets d’époque mérovingienne, il constitue le corps de plusieurs petites fibules de bronze doré trouvées en Bour­gogne et en Suisse, datables du VIe siècle (30). Sur un vase de terre grise provenant d’Île de France (vers 600), une frise obtenue à la roulette déroule une curieuse procession équestre (31). Couverts de cercles oculés ou inscrits dans des rouelles ajourées (trouvées en Flandres, en Italie du nord, en Westphalie), les chevaux représentés sur des objets du haut Moyen Âge ont un caractère phylactérique évident. Certaines fibules et rouelles, de même que des plaques-boucles (Bour­gogne et Picardie), sont ornées d’un cavalier aux bras levés ou étendus, « figuration très ancienne du héros cavalier, témoin de croyances appartenant à un fonds commun de l’humanité indo-euro­péenne » (32), image d’une chevauchée funèbre correspondant à ce que Fernand Benoît a appelé l’héroïsation équestre (33). Un cavalier armé de la lance tient une place particulière dans l’iconographie germanique : représenté sur une garniture de bouclier de facture lombarde (34), des rouelles trouvées en pays alaman (35), des stèles (36), il s’agit du dieu Wotan, que l’on retrouve, monté sur son cheval Sleipnir et accompagné de ses 2 corbeaux Hugin et Munin, sur les appliques de bronze de Wendel, en Suède (37). Chez les Celtes, c’est une déesse, Épona, qui est toujours montée sur un cheval, cependant que dans la mythologie grecque les coursiers les plus connus sont ceux qui tirent le char solaire, le char d’Apollon. Sur l’ensemble de l’aire d’expansion des Indo-Européens, le symbolisme équestre est présent (38).

La valeur symbolique du cheval est double. Être chtonien, créature des ténèbres, il est le messager de la mort ; être solaire, porteur de lumière, il représente le triomphe de la vie. Il y a là toute la vision du monde indo-européenne, qui voit dans l’existence des con­traires — que le Moyen-Orient interprète en termes dualistes — non un antagonisme essentiel et éternel mais une alternance et une complé­mentarité qui sont la marque même de la vie (39). Annonciateur de mort, le cheval est psychopompe : dans la tradition germanique il transporte le guerrier défunt dans la Valhöll, le domaine réservé à ceux qui sont tombés l’épée à la main. Tout naturellement il est une figure centrale de la chasse sauvage, mythe exemplaire de la tradition indo-européenne (40). Mais cet animal nocturne, lié au monde des morts (41), est aussi le compagnon fidèle du soleil, ce soleil invaincu et invincible, source de toute vie, dont la représentation symbolique jalonne, depuis la préhistoire, la marche des peuples indo-européens. Chez les Grecs, Pégase est une parfaite illustration de cette ambiva­lence : « Pégase porte sa foudre à Zeus ; c’est donc un cheval céleste (Zeus réunissant, comme Odhinn, les fonctions guerrière et de souve­raineté). Mais son origine est également chtonienne, puisqu’il est né soit des amours de Poséidon et de la Gorgone, soit de la Terre fécondée par le sang de celle-ci » (42). Le char solaire de Trundholm (43), datant de l’âge du bronze, est sans doute la représentation la plus connue du rôle solaire joué par le cheval, mais ce thème se transmet tout au long de l’histoire des peuples indo-européens et on le retrouve, en plein Moyen Âge chrétien, pour illustrer l’Hortus deliciarum qu’Herrade de Landsberg, la pieuse abbesse du monastère de Trutten­hausen, composa au XIIe siècle pour l’édification de ses novices.

La littérature médiévale fournit aussi une illustration du thème du cheval solaire à travers la figure du cheval Bayart (44). Deux chansons de geste, Maugis d’Aigremont (connue par des manuscrits du XIVe siècle) et Renaud de Montauban (connue par un manuscrit du XIIIe siècle), nous présentent Bayart. Conquis par le magicien Maugis (45) et délivré ainsi d’un mauvais sort, Bayart est donné à Renaud qui vient d’être adoubé. Lorsque Renaud doit fuir à la suite d’une mauvaise querelle où il a dû défendre son honneur en tuant le neveu de Charlemagne, Bayart l’emporte, avec ses 3 frères, sur sa croupe qui s’est démesurément allongée pour la circonstance. Poursui­vis par la vindicte de Charlemagne, les 4 fils Aymon sont sauvés, au cours de multiples péripéties, par les pouvoirs extraordinaires du cheval Bayart, « qui entendoit parole comme si ce fût un homme ». De façon très significative, Charlemagne, le grand christianisateur (46) est plus acharné encore contre Bayart que contre Renaud et ses frères : le cheval est l’incarnation même des forces du paganisme et c’est lui surtout qu’il faut éliminer. Renaud ayant fait en fin de compte sa soumission, Charlemagne va pouvoir assouvir sa haine. Il fait précipiter Bayart, une meule au cou, dans la Meuse « qui froide est et courant ». Mais Bayart brise la meule, rompt ses liens, remonte à la surface et disparaît dans la forêt, ce refuge par excellence des païens pourchas­sés (47). Bayart « en Ardenne est entrée » et là il attend ceux qui viendront briser un jour le joug chrétien. Ce Bayart, qui est en fait, selon Henri Dontenville, baillar c’est-à-dire bélénique, créature de Belen (l’Apollon celtique) et donc directement lié à la figure de Gargantua, a donné son nom à de nombreux toponymes des cam­pagnes françaises, fontaines Bayartponts Bayartpas Bayart. Parrai­nage bien naturel pour un cheval qui fait des bonds énormes, franchit d’un saut les vallées et vient s’abreuver aux sources et aux fontaines sur lesquelles veillent les bonnes fées de la tradition celtique. Il est lié, nous dit La mort de Maugis, au solstice d’été (48) puisque, du fond de la forêt d’Ardenne, il se manifeste lors de la grande fête du soleil triomphant :

« Encore i est Baiars, se l’estoire ne ment,
Et encore l’i oit-on à feste sainct Jehan
Par toutes les anées hanir moult clerement ».

Le symbolisme équestre nous permet de mieux comprendre l’importance attachée, dans les traditions indo-européennes, à l’hippo­mancie : le cheval est doué d’un pouvoir divinatoire ; en liaison avec les dieux, il peut apporter aux hommes des informations que ceux-ci ne sauraient avoir par leurs propres moyens. Tacite écrit des Ger­mains :

« Une singularité de ce peuple est de tirer parti des présages et avertissements que donnent les chevaux : ils sont nourris par l’État dans ces bocages et dans ces bois, blancs et gardés purs de toute tâche mortelle; quand ils sont liés au char sacré, le prêtre et le roi ou le premier de la cité les accompagnent et observent leurs hennissements et leurs ébrouements » (49).

Jacob Grimm (50) a souligné dès le siècle dernier l’erreur de Tacite parlant d’une « singularité de ce peuple » et montré qu’il s’agissait, en fait, d’une tradition commune à tous les peuples indo-européens. Ainsi, Hérodote rapporte (51) qu’à la mort du roi perse Cambyse (522 av. notre ère) l’armée voulut choisir un roi tout en restant fidèle aux Achéménides. Sept jeunes princes furent désignés pour qu’un d’entre eux fût choisi par hippomancie. Le cheval de Darius fut le premier à hennir au lever du soleil, ce qui donna la couronne à son maître. Selon Hérodote, le palefrenier de Darius aida quelque peu le sort : il aurait amené le cheval à l’endroit choisi, la veille, où se trouvait également une jument. Le lendemain, recon­naissant le lieu, le cheval se mit à hennir joyeusement. Dans le monde grec, l’inspiration poétique étant considérée comme voisine de la divination, Pégase fait jaillir sous son sabot la source de la poésie (52). L’Iliade (53) raconte que les chevaux de l’Éacide sont les premiers à pleurer la mort de Patrocle, cependant que Xanthos, le cheval d’Achille, doué de la parole annonce au héros sa mort prochaine (54). À Rome, Tite-Live (55), Cicéron (56) et Virgile (57) témoignent du rôle mantique attribué au cheval. Dans l’Edda, Gudrun, épouse de Siegfried, va voir Grani, le cheval de son époux, pour savoir ce qu’il est advenu de Siegfried. Grani baisse son museau humide dans l’herbe, ce qui est le signe manifeste de la mort de son maître.

Il est remarquable de voir l’hippomancie intégrée par le christia­nisme médiéval. Le cheval blanc, attribut des saints dans nombre de légendes chrétiennes (58) désigne fréquemment, lors de la fondation des communautés chrétiennes, l’emplacement où l’on doit construire l’église. Dans La vie de saint Colomban la mort du saint est prédite par un cheval blanc et dans celle de saint Gall (59) le lieu de la sépulture convenant au vir Dei est désigné par 2 chevaux. L’hippomancie jouant un grand rôle dans les récits mythologiques celtiques, des traces en survivront jusque dans diverses versions des légendes du Graal dont l’origine est aujourd’hui reconnue comme celtique (cf. les ouvrages de Jean Frappier). C’est un cheval qui est souvent à l’origine de la révélation à laquelle accède un héros arthurien ou un chevalier à la quête du Graal. Ainsi Gauvain, dans l’une des continuations anonymes du Conte du Graal de Chrétien de Troyes, a-t-il hérité d’un cheval ayant appartenu auparavant à un chevalier inconnu qui a été tué, frappé par une main mystérieuse (60). Il reçoit même le conseil d’aller où le cheval veut sans essayer de le détourner de sa route. Par la suite Gauvain se trouve emporté par ce cheval à travers la gaste forêt (la forêt déserte). L’étrange monture l’amène contre son gré au château du Graal où Gauvain ne souhaitait pas aller. Le poète décrit longue­ment la lutte du chevalier récalcitrant contre le cheval qui sait où se trouve le mystère et possède la science du sacré.

Dans un autre passage de la tradition française relative au Graal Perceval rencontre un jour une mule blanche montée par une dame. Peu après il aperçoit une grande clarté dans la forêt anuitée. Il demande de quoi il s’agit, mais la dame et sa monture ont déjà disparu. L’œuvre de Chrétien de Troyes elle-même étant demeurée inachevée après la mort du poète, nous ne savons pas si Perceval serait, dans le Conte du Graal, parvenu à délivrer le roi méhaigné de la malédiction qui l’accable et s’il aurait trouvé le chemin du Graal en obéissant à son cheval. Mais une chose est sûre : le Parzival de Wolfram d’Eschenbach qui nous offre une version allemande achevée du roman de Perceval comporte une scène révélatrice de persistance des traditions hippomantiques jusqu’au XIIIe siècle. Après de longues années d’errance Parzival est toujours à la quête du Graal dont il n’a pas su comprendre le mystère lors de sa première visite au château du Graal (Munsalvaesche) où il se trouvait par hasard et sans le savoir. Il désespère de Dieu et vit dans un état d’âme proche de la révolte. Un jour il s’adresse à son cheval et lui dit : « Va maintenant selon le bon vouloir de Dieu ». Il lâche la bride et le cheval ira désormais où le porte sa fantaisie. Or il mènera en fait son maître à l’hermitage de Trevrizent, lequel révèlera à son visiteur tout ce qui éclaire son histoire : ses origines (Parzival apprendra de Trévrizent la parenté qui l’unit au roi du Graal, son oncle, frère de sa mère) et son lignage, le sens profond — en l’occurrence christianisé — du Graal. Cette rencontre ménagée par le cheval met le héros sur la voie du Graal. Le cheval est une sorte de médiateur de la grâce divine. Il est évident que son rôle est ici directement influencé par la tradition décrite plus haut, d’origine indo-européenne, puis celtique. C’est un récit celtique qui a servi de modèle au conte du Graal, tout comme pour les romans arthuriens (Érec et Énide, Yvain, Lancelot). Viktor Jung avait d’ailleurs dès 1911 montré la parenté qui unit les romans du Graal — dans leur structure — au conte breton de Peronnik l’idiot dans lequel seul celui qui possède et monte un poulain noir de 13 mois parviendra à travers le « bois trompeur » jusqu’au château enchan­té de Kerglas, car le poulain est le seul à connaître le chemin (que le poulain soit noir dans le conte breton s’explique par le caractère populaire de ce conte, le noir étant la couleur de la troisième fonc­tion).

À suivre

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