Le cheval dans les traditions indo-européennes 1/3

L’automobiliste prudent qui met un fer à cheval dans son coffre ou le paysan qui le cloue au-dessus de sa porte d’entrée seraient bien en peine d’expliquer un geste qui suscite l’ironie des esprits forts et que les clercs taxent avec empressement de superstition. Ce faisant, ils se placent pourtant dans le droit fil d’une tradition millénaire, repo­sant sur la vénération que les peuples indo-européens ont manifesté de tous temps à l’égard du cheval, l’animal sacré par excellence.

Beaucoup d’historiens, négligeant par a priori idéologique le facteur décisif que fut l’esprit d’entreprise de ces peuples, attribuent à des raisons purement techniques, dont l’utilisation du cheval, la supé­riorité historique des Indo-Européens sur les groupes humains qu’ils ont soumis dans leur marché vers le sud et l’est, à travers l’Europe et l’Asie (1). Si l’on doit donner comme raison première de l’expansion indo-européenne la volonté de puissance des peuples qui l’ont réalisée, il est bien vrai que les populations du Proche-Orient ont été frappées de terreur devant les chevaux et les chars de combat utilisés par les conquérants indo-européens. Ce sont les aristocrates indo-européens régnant sur le peuple hourrite qui, en Mésopotamie du nord, appor­tèrent au IIe millénaire ce décisif progrès technique, cependant que l’Égypte apprit à connaître le cheval avec l’arrivée des Hyksos.

Le prestige qui s’attache au cheval chez les Indo-Européens se manifeste par une coutume s’affirmant, avant même les vagues d’ex­pansion indo-européenne vers l’Orient, au IVe millénaire avant notre ère. Il s’agit de l’ensevelissement de la monture au côté de son maître, dans des sépultures où se retrouvent aussi armes et bijoux qui marquent le rang du défunt. Marija Gimbutas signale (2) la présence de restes de chevaux dans les Kurgans, tumuli de terre ou de pierres utilisés par les peuples qui, venus par la vallée du Danube, ont mis fin à la civilisation vieille-européenne de la mer Noire, et du Caucase, et qu’elle considère comme les premiers Indo-Européens, suivie en cela par Stuart Piggott et C. Chard. Pour les peuples subjugués par les invasions indo-européennes, le cheval apparaît tout naturellement lié aux hommes venus du nord. La mythologie des Hellènes en porte d’ailleurs témoignage, puisque l’Iliade mentionne que les fiers cour­siers aux longues crinières sont nés de Borée. Or Borée, fils d’un Titan et de l’Aurore, est la personnification du vent du nord.

Lorsque l’expansion indo-européenne submerge l’empire égyp­tien, au XVIIe siècle avant notre ère, le règne des Hyksos qui en résulte est à ce point caractérisé par l’utilisation du cheval que Jean-Rémy Palanque peut écrire : « Avec eux commence l’âge du fer, qu’on peut aussi appeler l’âge du cheval, car outre ce métal nouveau, précieux pour l’armement comme pour l’outillage, ils apportent cet animal nouveau, attelé au char de guerre comme à la charrue » (3). L’archéologie apporte de précieuses indications sur des pratiques liées très tôt, semble-t-il, au culte du cheval chez les Indo-Européens et reposant sur l’hippophagie sacrée. La consommation rituelle de viande de cheval apparaît en effet pratiquée chez les Hyksos, ainsi qu’en témoignent des restes de sacrifices de chevaux retrouvés à Gaza (Palestine) sur un site hyksos, l’examen des ossements ayant montré que ces chevaux sacrifiés avaient été découpés et mangés au cours d’un banquet rituel (4).

D’autres témoignages archéologiques illustrent la place tenue par le cheval dans les civilisations indo-européennes édifiées en Orient, tels le bas-relief hourrite de Tell-Halaf (XVe siècle avant notre ère), représentant un cavalier armé, ou le fragment de mors en bronze de Luristan (Iran) qui date, lui, du VIIIe siècle avant notre ère, le motif du cheval et du cavalier apparaissant dès le XIIIe siècle dans le nord de l’Iran, d’où il se répandit, à travers les montagnes, dans les steppes. Après les Hittites, auteurs des premiers traités connus portant sur le dressage des chevaux, les Perses eurent la réputation de cavaliers émérites et de grands éleveurs de chevaux. Sur une tablette d’or écrite, avec des caractères cunéiformes, en vieux-perse et trouvée à Hamadan, le roi perse Ariaramme (vers 640-590) affirme avec fierté : « Ce pays des Perses que je possède, pourvu de beaux chevaux et d’hommes braves, c’est le grand dieu Ahûramazda qui me l’a donné ». Monter à cheval et tirer à l’arc, telles sont, dans la tradition perse, les qualités premières du guerrier. C’est dans l’empire perse qu’apparaît l’élevage sélectif des chevaux et la réputation de certaines contrées en ce domaine est telle que la Cappadoce (conquise par les Perses au VIe siècle avant notre ère, ancien cœur de l’empire hittite, protec­torat romain dès le premier siècle avant notre ère) fournissait encore en coursiers le bas-empire romain friand de courses de chevaux, cependant que, sous Justinien, la remonte de l’armée romaine se faisait grâce aux haras de l’est de l’Asie mineure (5). La lourde cavalerie cuirassée des cataphractaires qui était utilisée dans les armées byzantines était d’ailleurs imitée des Perses (6). Le caractère aristocra­tique attaché à la cavalerie et, d’une façon plus générale, à tout ce qui concerne le cheval, semble bien avoir été caractéristique des sociétés indo-européennes (7).

L’Iliade place dans la bouche des héros, tant grecs que troyens, des discours guerriers où le cheval — de même que le char de guerre qui en est inséparable — est fréquemment exalté. Ainsi, Agamemnon lance à ses compagnons : « Que chacun aiguise bien sa lance et mette son bouclier en état, qu’il donne à ses chevaux rapides une bonne ration, et se prépare à l’assaut, en examinant bien son char de toutes parts » (8). Il est promis aux vaillants qu’ils retourneront un jour « dans Argos nourricière de chevaux et en Achaïe où les femmes sont belles », cependant que les Troyens, adversaires valeureux, sont fréquemment appelés — marque d’estime — « les dompteurs de chevaux ». Pour faire honneur à la dépouille de Patrocle, son « ami sans reproches », Achille sacrifie 4 cavales sur son bûcher funéraire. Les Troyens, quant à eux, trouvent tout naturel que les Grecs aient édifié un gigantesque cheval en bois pour honorer leurs dieux avant de se rembarquer.

À Rome, le rite sacrificiel du cheval d’octobre tient une grande place dans la vie religieuse de la cité. Georges Dumézil, qui a consacré récemment une étude très fouillée à cette tradition (9), en résume ainsi la signification (10) :

« On sacrifie sur le Champs de Mars, le jour même des Ides, c’est-à-dire au milieu, au “sommet” du mois, un cheval de guerre qui a prouvé sa valeur en remportant la victoire dans une course de chars. On le tue à coups de javelot, puis on coupe sa tête et sa queue. La tête, deux équipes se la disputent comme un ballon. Une équipe représente le quartier de la Voie sacrée. Si c’est elle qui l’emporte, la tête sera accrochée dans la maison royale, nom que la Rome républicaine avait conservé aux bureaux du grand Pontife. Si l’autre équipe l’emporte, la tête ira sur un bâtiment dans les faubourgs de la cité. Cela représente un certain échec pour le rituel et quelque chose de menaçant pour la ville ».

Quant à la queue, elle était confiée à un coureur qui se dirigeait aussi vite que possible vers la maison royale, située à environ un kilomètre du Champs de Mars. Il devait y arriver avant que le sang ne soit entièrement coagulé, pour pouvoir arroser l’autel des quelques gouttes contenues dans le moignon. Là aussi, l’aléatoire est présent et l’échec possible (…) Cette cérémonie s’explique au mieux par la com­paraison avec une des cérémonies royales de l’Inde. La plus auguste, la plus ambitieuse d’entre elles comporte précisément le sacrifice d’un cheval. Elle ne constitue pas une consécration, mais plutôt, pour le roi déjà régnant, la marque de sa suprématie sur ses voisins. En effet, le cheval qui sera sacrifié est lâché en liberté pendant toute une année. Il doit pouvoir parcourir les pays avoisinants sans être tué ou enlevé. S’il meurt par accident ou par maladie, le sacrifice n’est plus possible. Ainsi, en Inde, les risques sont courus par le cheval vivant, à Rome, par les morceaux de son cadavre.

On peut donc dire, et d’autres détails le montreraient, que les Indiens et les Romains ont utilisé, de façon différente, une même théorie des vertus de ce sacrifice, dont le lien à la souveraineté est indéniable. Cette fête, chez les Romains, capitalise, en effet, les résultats de la saison guerrière. Des victoires ont été remportées sur des champs de bataille. Il faut encore qu’elles profitent à l’État romain. Et le rituel assure ce passage de Mars à Jupiter.

Il est d’ailleurs possible de montrer que les diverses cérémonies royales indo-européennes ont survécu, sous des formes diverses, chez les Romains de la République, alors que leurs cousins de l’Inde les conservaient d’une façon plus systématique. Le sacrifice du cheval, à Rome, n’est que le vestige le plus voyant.

L’offrande du cheval est une coutume que l’on retrouve chez tous les peuples indo-européens. Nous avons déjà dit que Marija Gimbutas en a trouvé des manifestations dans la civilisation des Kurgans, dès le IVe millénaire avant notre ère. On la rencontre, maintes fois affirmée, dans les civilisations proto-historiques et histo­riques qui, à l’issue de l’expansion indo-européenne, s’étendirent de l’Atlantique à l’Indus. Hérodote (11), décrivant l’inhumation d’un prince scythe mort au Ve siècle avant notre ère, écrit que 50 serviteurs et autant de chevaux furent alors étranglés ; on empala sur de longues perches les chevaux vidés et empaillés ; les cadavres hu­mains furent mis en selle sur eux et empalés de même. Dans des puits funéraires d’époque gallo-romaine, on a retrouvé, dans la Vienne, des restes de chevaux (12) qui attestent que le cheval suit son maître dans la tombe en Gaule comme il le fait, au témoignage de Tacite (13), en Germanie. La pratique est fréquente chez les Francs (sépultures en Hesse, à Ulm, en Westphalie) et les Alamans, où l’on rencontre d’ordinaire les restes de l’animal aux pieds du squelette du guerrier, le cheval, accompagné du mors et des garnitures de la bride, étant souvent décapité, sans doute parce que l’on fixait au sommet du toit de la demeure son chef doué de vertus phylactériques (14). En France, l’archéologie a fourni des preuves de cette tradition aussi bien en Normandie et en Champagne qu’en Lorraine, le cas le plus célèbre étant sans doute fourni par la célèbre tombe du roi Childéric Ier, à Tournai, qui renfermait une tête de cheval (15). Il en va de même en Angleterre, en Scandinavie (fouilles récentes de Bornholm), en Russie (site de Prokovsk, VIe siècle de notre ère), en Transylvanie (site de Kolozvar, vers l’an mille) (16). E. Salin rapporte une survivance assez extraordinaire de la tradition : en 1781, à Trêves, le cheval d’un chevalier de l’ordre teutonique fut, selon les rites de l’ordre, immolé sur le cercueil du défunt (17). Chez les Grecs de l’époque homérique, des courses de chevaux faisaient partie des rites funéraires ; sur les pierres dressées du sépulcre de Kivik, en Scanie, datant de l’âge du bronze, sont sculptés des chevaux affrontés : par ce rapprochement, nous voyons au sud et au nord de l’Europe la même valeur symbolique attachée au cheval.

Valeur symbolique qu’exprime mieux que toute autre coutume la consommation de la viande de cheval. Présente chez les Hyksos, comme nous l’avons noté plus haut, l’hippophagie est chez les Ger mains, dans les premiers siècles de notre ère, une des manifestations les plus sûres de leur appartenance à la communauté païenne. Derrière un acte apparemment anodin, l’Église voit avec raison l’affirmation d’une vision du monde incompatible avec celle qu’elle propage. En effet, note R. L. M. Derolez, « lorsque les hommes se réunissaient pour un tel repas, on n’était jamais sûr qu’il ne s’agissait pas d’un sacrifice païen » (18). Aussi l’Église traque-t-elle, dès qu’elle en a les moyens, ce que le pape Grégoire III, écrivant à saint Boniface qui butte dans son apostolat sur des pratiques païennes encore solidement ancrées au VIIIe siècle en Germanie, appelle « une pratique immonde et exé­crable » (19). Déjà, au IVe siècle, La Passion de Saint-Saba estime que le paganisme des Wisigoths des bords de la mer Noire est décelable au fait qu’ils mangent de la « viande sacrée » (20). Dans les régions qui furent les derniers bastions de résistance — tout au moins officielle et au grand jour — du paganisme, la disparition de l’hippophagie fut considérée comme un signe marquant des progrès de la christiani­sation. Ainsi, c’est seulement au temps de saint Olaf (début du XIe siècle) que la consommation de viande de cheval fut extirpée de Scandinavie, en même temps que l’autorisation du culte païen en privé, alors que jusque-là l’Althing avait couvert de son autorité cette tradition (21). En ce qui concerne les Germains, Grimm note que la renonciation à l’immolation des chevaux, pour les manger ensuite, était le signe distinctif de ceux qui se convertissaient au christia­nisme (22). Les efforts de l’Église aboutirent, ici comme ailleurs, à une inversion des valeurs : la viande de cheval, auparavant nourriture sacrée, devint objet de répulsion au point qu’aujourd’hui encore, chez certains peuples européens, un mépris marqué s’attache à son utili­sation, sans que l’homme de la rue, bien entendu, soit capable de dire pourquoi. Au Moyen-Âge, seuls des marginaux, le plus souvent délin­quants affectés aux basses besognes, manipulaient la viande chevaline. À leur mort, le clergé n’acceptait pas que leur dépouille suivit le parcours habituel des funérailles normales, mais l’on devait passer, plus ou moins subrepticement, le cercueil au-dessus du mur du cime­tière. Pour avoir approché de trop près la viande diabolique, ces hommes restaient des maudits dans la mort après l’avoir été dans la vie.

À suivre

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