La magistrale leçon d’histoire de Jacques Bainville

François Mitterrand aurait dû profiter de sa jeunesse réactionnaire pour lire les « Réflexions politiques » de Jacques Bainville.  Il y aurait appris à mesurer pleinement les conséquences de ses actes.

Il y a plus d’un demi-siècle que Jacques Bainville a quitté ce monde et la chape d’un profond silence a progressivement été jetée sur son œuvre. Bainville est quelqu’un dont il ne faut aujourd’hui plus parler, dont il ne faut pas citer le nom, et pratiquement jamais ce nom n’est plus prononcé ni dans les discours des politiciens, ni dans les bavardages des media. Bien rarement l’est-il, sinon même plus rarement encore, dans les savants travaux des universitaires.

C’est dire quelle heureuse surprise est la réédition de ses Réflexions politiques que vient de publier la maison belge DISMAS (1). Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais elle peut l’annoncer.

Cette réédition on ne peut plus soignée reproduit le florilège de pensées bainvilliennes qu’avaient établi deux hommes de grand goût aujourd’hui disparus, les frères Jacques et René Wittmann. Les éditeurs belges se sont honorés en rendant hommage à ces prédécesseurs.

Quelle est cependant la raison de l’oubli si généralement entretenu autour d’une œuvre qui n’a que très peu perdu de son actualité et en retrouve même tous les jours une nouvelle ?

La réponse est que son actualité persistante est précisément ce qu’on ne lui pardonne pas ; et quelques citations de ses Réflexions politiques le font aisément comprendre.

Premier exemple : « Un moyen de sauvegarder la paix, est de ne pas se mêler à tort et à travers des affaires d’autrui. Quand on veut la paix, on ne doit pas s’agiter à tous propos ni intervenir hors de propos. La neutralité est l’expression la plus éloquente d’une volonté pacifique. Nous laissons l’interventionnisme aux doctrinaires de la guerre des démocraties. »

Mitterrand, qui a beaucoup lu, n’a certainement pas assez lu Bainville dans sa jeunesse réactionnaire. Il serait grand temps pour lui de s’y remettre.

Second exemple : « On ne rompt pas à volonté avec le passé et une génération se débat toujours plus ou moins avec les conséquences dont les générations antérieures lui ont légué l’héritage

Voilà en quelques mots tout le drame présent de l’Europe de l’Est, le drame de l’URSS et, sous le poids d’un autre héritage, le nôtre après les trente années d’ineptie de nos gouvernements successifs.

Troisième exemple qui n’a pas vieilli d’un iota, car la situation décrite s’est même aggravée. Nous n’en sommes plus à déplorer la fin de la diplomatie secrète, nous sommes abrutis par le bastringue des media : « Au lieu de se passer entre quatre murs, les incidents diplomatiques sont gonflés par le vent de la publicité. Tout est projeté sur l’écran du monde. Les peuples sont à la fois juges, témoins et parties. Rien n’est négligé pour ébranler leurs nerfs… Une fausse nouvelle, et en voilà assez pour que l’arbitrage, les traités, la volonté de paix, tout s’en aille à la façon du lait de Pierrette dans un ‹Adieu, veau, vache, couvée› ». Les Français d’un certain âge auront connu cela en 1939 et sont en train de le réentendre, sans l’excuse cette fois du moindre motif.

Enfin, pour tout résumer, Bainville cite l’exclamation fameuse d’Oxenstiern, homme d’Etat de l’ancienne Suède : « Si l’on savait par quels imbéciles les affaires du monde sont menées ! ».

On commence à le savoir.

De ces quelques citations, la plus importante, pour tenter de pénétrer dans l’esprit même de Bainville, est probablement la seconde, car le mot-clé de toute sa réflexion y est prononcé : c’est le mot « conséquences ».

Bainville fut un homme qui ne cessait de se rappeler que les causes produisent des effets et que nos actes ont des conséquences. Le livre prophétique qu’il publia en 1920, au lendemain même de la première guerre mondiale, s’intitulait Les conséquences politiques de la paix, et ces conséquences furent exactement ce qu’il annonçait qu’elles seraient.

Il avait regardé la nouvelle carte de l’Europe telle que l’avaient dessinée les dirigeants des trois grandes démocraties libérales victorieuses, la France, l’Angleterre, les Etats-Unis, et tout de suite il avait localisé les points où leur oeuvre craquerait.

– Réduite à son seul territoire allemand, l’Autriche avait toutes les chances être absorbée par l’Allemagne elle-même que les traités avaient humiliée, rognée, exaspérée, mais à laquelle ils avaient conservé toutes ses chances de naissance en consacrant son unité. Cette absorption sera l’Anschluss. Bainville le prévoit ainsi dès 1920 et l’Anschluss s’accomplira en février 1938.

– Second point faible de l’ordre nouveau : la Tchécoslovaquie. Cette mosaïque de populations était presque aussi disparate que l’ancienne Autriche-Hongrie mais, à la différence de celle-ci, privée de l’expérience et du doigté d’une antique dynastie qui sut faire vivre ensemble ces peuples divers. Elle comprenait un tiers de Slovaques qui n’aimaient pas les Tchèques et trois millions d’Allemands. Ceux-ci seront les fameux Sudètes qui la rendaient hélas ! indéfendable et Hitler l’occupera, sans avoir eu à tirer un seul coup de fusil, en mars 39. Bainville annonce cet « assujettissement » et emploie le mot.

– On avait enfin ressuscité la Pologne et, pour qu’elle eût accès à la mer, découpé, cette fois dans le vif de l’Allemagne, le fameux couloir de Dantzig qui séparait la Prusse Orientale du reste du Reich. Là encore un regard sur carte donnait le frisson : « Accroupie au milieu de l’Europe comme un animal méchant, l’Allemagne, écrivait Bainville, n’a qu’une griffe à étendre pour réunir de nouveau l’îlot de Koenigsberg. Dans ce signe les prochains malheurs de la Pologne et de l’Europe sont inscrits .» C’est là que s’allumera l’immense brasier de la seconde guerre mondiale.

Que l’on ajoute à ces prédictions dont l’infaillibilité fait déjà peur, deux autres prophéties contenues dans le même volume et qui, elles aussi, vont être confirmées par les faits (pacte germano-soviétique grâce auquel il sera procédé en 1939 au quatrième partage de la Pologne – défection de l’Italie qui n’ayant pas reçu de la paix ce qu’elle en attendait, commence de changer de camp en 1936, et entrera contre nous en guerre de 40), on avouera que c’est une étrange lecture que celle de ce livre. L’auteur y raconte ce qui va se passer dans vingt ans et ce sera en effet ce qui se passera.

Il y a cependant peut-être plus étonnant encore car, dans certains articles de Bainville recueillis en d’autres volumes, ses prédictions se sont réalisées à des échéances plus lointaines que vingt ans!

Qu’on ouvre le recueil La Russie et la barrière de l’Est, on y tombe sur un article du 20 décembre 1920 intitulé Les effets du sionisme, et on y lit : « Les Juifs de Pologne, de Russie, de Roumanie réclament un partage des fermes et l’expulsion des indigènes. M. Nathan Strauss, le milliardaire américain, dit crûment que « les Musulmans trouveront d’autres régions pour vivre ». Admirable moyen de réunir, en Asie Mineure et même plus loin, tout l’Islam contre l’Occident … 0n a rarement, et avec autant d’imprudence, préparé plus vaste incendie.» Pas besoin de descendre acheter le journal du jour au kiosque du coin de la rue. Nous sommes en 1990. Tout a été dit en 1920.

Ainsi le temps semble-t-il aboli pour Bainville. Il circule comme un esprit surnaturel dans ses trois dimensions; le passé lui fournit l’exemple de toutes les combinaisons possibles, il identifie dans le présent celles de ces combinaisons qui pour l’instant occupent le devant de la scène et, pour composer l’avenir, il choisit avec le tact le plus sûr, parmi les forces du présent et les rémanences du passé, celles dont les intensités ont le plus de chance de s’unir pour créer plus tard un nouveau présent. Historien de la lignée de Guizot, Bainville sait dégager de leur gangue historique trop particulière les séquences de faits, Il ne voit plus en eux que des causes et des effets, il constate des liaisons et des enchaînements purs.

Dans son discours de réception à l’Académie française que Bainville, sur le seuil de la mort, avait conçu comme son testament civique, il a dit : « Il est des œuvres et des pensées qui se prolongent au-delà de la tombe.» La France aura fait un grand pas sur le chemin de sa renaissance, le jour où ses élites auront réappris à lire son œuvre et à réfléchir sur ses pensées.

Encore faudrait-il qu’elles acquièrent quelque chose du sentiment le plus profond de cet homme, qu’elles se laissent guider comme il le fut par sa pitié, pitié pour la France, pitié pour les Français innocents que leurs maîtres ne cessent d’immoler sur l’autel des idées fausses et des idoles absurdes dont ils sont les desservants. Cette pitié était chez lui si consciente que je me permettrai d’évoquer un souvenir qui en témoigne. Ce fut pour avoir écrit ce mot de pitié à son sujet dans un article d’un modeste journal d’étudiants que Bainville m’a convoqué – petit jeune homme de lui inconnu – un jour de mai 1935 pour me dire quel plaisir, quel « grand plaisir » cet article lui avait fait. L’ignorance, la légèreté, le fanatisme criminel des gouvernants de la France lui faisaient « saigner le cœur ». Il était avare de confidences, mais on trouvera celle-ci dans ses Réflexions politiques. Même s’ils admiraient sa clairvoyance, souvent ses contemporains l’imaginaient sceptique parce qu’il était ironique, impassible, parce qu’il était bien élevé, et cet homme vivait dans l’angoisse, dans la pitié que lui inspiraient les Français.

IL DÉTESTAIT L’OPTIMISME NIAIS

Le génie est incommunicable et, même si nos élites se mettaient enfin à consulter cet oracle, nul n’aura ni la ductilité intellectuelle qui fut la sienne, ni son art des nuances, nul ne saura être comme il le fut aux aguets de toutes les hypothèses, de tous les possibles et en suivre le cheminement. Nul n’aura fait les mêmes lectures, les mêmes rencontres, nul ne bénéficiera des mêmes grandes amitiés (Daudet! Maurras !) dont l’intimité quotidienne confortait et relançait son effort.

Du moins cet homme nous-a-t-il vraiment tout dit de ce qui pouvait nous aider et, si nous le comprenions, nous sauver.

Il détestait l’optimisme niais, mais jamais il n’a désespéré; Il ne croyait pas à ce qu’on nomme la Fatalité et qui consiste à s’imaginer que si les hommes périssent par leur faute, ils devaient commettre cette faute. Ce à quoi il répondait : « La faute existe. Par conséquent elle pouvait être évitée

Plus on sait d’ailleurs que les événements que nous créons deviennent les causes d’événements ultérieurs, plus on sait que l’enchaînement et l’accumulation des fautes produisent leur effet, plus on sait aussi que nous pouvons, si nous le voulons, insérer, dans un enchaînement et une accumulation de causes malfaisantes, des causes nouvelles et bienfaisantes qui en modifieront l’issue, Théoricien du déterminisme. Taine, a écrit les Origines de la France contemporaine pour que son livre fût une cause qui pût agir sur notre destin et en redresser le cours. Bainville était de cette école.

(1) Dismas, éditions et librairie, 3 rue de Bayère B-5198 Anhée (Belgique)

« LE RÉEL RÉCOMPENSE TOUJOURS CEUX QUI OSENT LE REGARDER FIXEMENT. »

La tâche de la politique est de résoudre des difficultés sans cesse renaissantes. Elle est aussi de les prévoir et de ne pas se laisser prendre au dépourvu.

En politique, ce qui est inutile est souvent nuisible.

Tout ce qui est inutile est dangereux.

Tout s’arrange mais quelquefois mal.

En politique, il s’agit de ne pas se tromper, de ne pas regarder les choses à travers des lunettes colorées, selon les doctrines, les préférences et les illusions personnelles.

L’avantage qu’on trouve à ne pas changer son point de vue quand il est juste, c’est que les événements viennent s’y conformer.

La seule chose qu’on ne puisse déterminer en ce monde, c’est la vitesse des événements même quand l’arrivée de ces événements est une certitude absolue.

Ce qu’il y a toujours de plus difficile à comprendre ce sont les signes. Quand nous lisons l’histoire) nous connaissons la suite des événements et il est facile de dire : « Ce qui se préparait était clair. C’était évident. Comment ne l’a-t-on pas mieux vu ? Il fallait être aveugle pour ne pas le voir. » C’est un peu comme les batailles que l’on refait à tête reposée et où l’on sait à quelle heure viendra Blücher et à quelle heure Grouchy.

La difficulté â comprendre les signes ne doit pas être une raison de se décourager et de ne pas tenter de les saisir au passage, sans répondre qu’on les interprétera toujours bien.

L’expérience : voilà le grand mot et le vrai maître.

Ce ne sont pas seulement nos fautes qui nous suivent mais celles des autres, ce qui doit être un principe d’action, non de désespoir.

D’ordinaire en politique, les effets sont aperçus quand il commencent à se produire ; c’est-à-dire quand il est trop tard. Le principe de causalité, qui tourmente à peine les hommes, est encore plus indifférent aux peuples.

Les hommes, pour le plus grand nombre d’entre eux, n’imaginent rien.

La réussite n’est que dans la durée et dans la constance, unie à une vue sereine des choses qui ne dépendent pas de nous.

Presque rien ne se fait vite. Il faut vaincre des traditions, des intérêts. Il faut aussi pouvoir durer.

Si l’on veut que le temps travaille pour nous, il faut travailler avec lui.

Nous sommes beaucoup plus les artisans de notre destinée que nous-mêmes nous le croyons.

Il n’y a pas, dans la politique et dans l’histoire, d’événements inévitables, et le régime le plus absurde peut se prolonger s’il ne commet pas de fautes trop grossières

Chaque génération croit que le monde a commencé avec elle, et pourtant, quand on se penche sur le passé, on voit que bien des choses ressemblaient à ce qu’elles sont aujourd’hui.

La question d’Orient n’est ni plus ni moins compliquée qu’au XVIIIe siècle. Talleyrand et Choiseul trouveraient pour exercer leurs talents une aussi belle matière qu’aujourd’hui.

Dès que les circonstances changent, les leçons s’envolent.

Le réel récompense toujours ceux qui osent le regarder fixement.

Un ministre ignorant, ce n’est pas celui qui sait mal la géographie et la statistique dont les notions peuvent s’acquérir en une demi-heure. C’est celui qui n’a pas ou qui a perdu, à force de répéter mécaniquement des phrases toutes faites, le sens classique de la réalité humaine et de l’ironie.

Les peupliers ne montent pas jusqu’au ciel et rien ne va de plus en plus.

Sur cette terre, les hommes de bonne volonté peuvent avoir la paix, à condition que leur bonne volonté s’applique d’abord à voir les choses telles qu’elles sont avant de les voir telles qu’on voudrait qu’elles fussent.

Une des premières conditions du salut public, c’est l’accord sur les mots, inséparables des idées. Comment voulez-vous que des citoyens s’unissent en vue d’une action quelconque quand ils ne parlent pas le même langage, Le dernier mot de l’anarchie c’est peut être la logomachie.  Jacques Bainville

François Leger Le Choc du mois. Novembre 1990

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s