Vérités et légendes de la Résistance

Le Figaro Magazine – 11/01/2013

De nouveaux travaux d’historiens abordent sans tabous l’histoire de la Résistance intérieure de 1940 à 1944.

      Jusqu’à la fin des années 1960, la France vivait dans l’exaltation de la Résistance : celle-ci, sous l’Occupation, aurait incarné la volonté du pays tout entier. Gaullistes et communistes se faisaient conjointement les gardiens de cette vision. La mort du général de Gaulle, en 1970, puis le déclin graduel du Parti communiste, conjugués au réveil de la mémoire juive et à l’affirmation de la spécificité de la Shoah allaient profondément bouleverser l’interprétation des événements.

Au cours des décennies suivantes, certains historiens, mais aussi le cinéma ou la littérature, inversant la tendance, préféraient dépeindre une France des années noires vouée à la collaboration et complice de l’antisémitisme. « Le pays changeait progressivement de paradigme mémoriel, remarque Olivier Wieviorka. Ces mutations affectèrent le statut dont la Résistance jouissait dans la conscience nationale. »

     Quarante ans plus tard, le temps de l’histoire est-il venu ? Les ultimes témoins s’éteignant, les passions s’éloignant, les enjeux mémoriels se déplaçant à nouveau, il devient possible de raconter cette période en évitant la légende dorée comme la légende noire, tout simplement sans rien cacher de la complexité des faits. C’est ce à quoi s’attache Wieviorka, précisément, avec une Histoire de la Résistance (1) qui ne craint pas de bousculer quelques tabous.

En réalité, il y eut plusieurs Résistances

Membre de l’Institut universitaire de France et professeur des Universités à l’Ecole normale supérieure de Cachan, l’auteur est un spécialiste de la période 1939-1945, à laquelle il a déjà consacré une dizaine de livres. Dans cette synthèse, il étudie la genèse et le développement de la Résistance, ses hommes et son organisation, ses idées et ses buts, ses méthodes et ses moyens, ses succès et ses échecs. Et surtout sa diversité, car le concept de « Résistance » est trompeur : en réalité, souligne l’historien, il y eut plusieurs Résistances.

     Au départ, tout provient d’isolés qui forment leurs propres équipes. En zone occupée, le réseau monté par Honoré d’Estienne d’Orves (qui dépend de la France libre) est démantelé dès janvier 1941, son chef étant exécuté en août. De même pour le réseau du musée de l’Homme (Boris Vildé, Anatole Lewitsky), décapité à l’hiver 1941. D’autres réseaux se fondent néanmoins, comme Libération-Nord, sous la houlette de Christian Pineau. Mais c’est en zone libre, hors de l’intervention des Allemands, que la Résistance prend corps avec plus de facilité. A chaque fois, on trouve l’impulsion de fortes personnalités : Henri Frenay (Combat), François de Menthon et Pierre-Henri Teitgen (Liberté), Philippe Viannay (Défense de la France), Emmanuel d’Astier de La Vigerie (Libération-Sud), Jean-Pierre Lévy (Franc-Tireur). La toute première Résistance, celle de 1940-1941, comprend des personnalités de gauche ou des démocrates-chrétiens mais, contrairement à une idée reçue, les hommes issus de la droite nationaliste des années 1930 y sont nombreux. Le plus célèbre est peut-être le fondateur du réseau Confrérie Notre-Dame, Gilbert Renault, alias le colonel Rémy, qui est maurrassien, cas également de Pierre de Bénouville, d’Alain Griotteray ou de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin. Les réseaux qu’ils animent sont tous des réseaux de renseignement. Beaucoup travaillent pour ou avec les services spéciaux anglais (ainsi Alliance) ou américains (à partir de 1942), ce qui irrite de Gaulle et n’est pas sans provoquer des frictions avec le BCRA, les services de renseignement de la France libre, et leur chef, le colonel Passy, comme le montre Sébastien Albertelli (2).

     Olivier Wieviorka rappelle qu’il existe un fossé entre la France libre, installée à Londres puis à Alger, et la Résistance intérieure, qui n’est pas nécessairement gaulliste, loin s’en faut. « Un mur d’incompréhension n’a cessé de nous séparer », écrira plus tard Henri Frenay. Outre le débat sur l’opportunité d’oeuvrer directement avec les Alliés, l’immense majorité des résistants de l’intérieur veulent rompre avec le personnel de la IIIe République, tandis que de Gaulle manifeste la volonté d’intégrer des hommes politiques d’avant-guerre au sein de son embryon de gouvernement, et de placer tous les partis sous son autorité.

De Gaulle devra s’imposer à la Résistance intérieure

Le chef de la France libre devra donc s’imposer à la constellation de mouvements nés en dehors de lui. Il parviendra à ses fins, en reprenant les rênes de l’ensemble de la Résistance, tâche assurée par Jean Moulin, arrivé à Londres en octobre 1941. En avril 1943, les trois groupes les plus importants – Combat, Franc-Tireur et Libération – se fédèrent en Mouvements unis de Résistance. Un mois plus tard, Moulin est nommé délégué du général de Gaulle pour toute la France, et placé à la tête du Conseil national de la Résistance.

     Sur des sujets aussi controversés que le rapport entre de Gaulle et les communistes (à la fois rivaux et alliés), le caractère minoritaire de la Résistance, le rôle militaire limité de celle-ci, le silence des mouvements face aux persécutions antisémites, Olivier Wieviorka avance sans tabous. Il n’esquive pas non plus l’existence des « vichysto-résistants », ces hommes qui occupaient des postes dans l’administration de l’Etat français, mais s’efforçaient de s’opposer aux exigences de l’occupant. L’exemple de Jean Benedetti, préfet sous Vichy et déporté par les Allemands en 1944, dont le neveu raconte aujourd’hui l’itinéraire héroïque (3), nous ramène, une fois de plus, à la complexité de l’histoire.

Jean Sévillia

(1) Histoire de la Résistance, 1940-1945, d’Olivier Wierviorka, Perrin.

(2) Les Services secrets de la France libre, de Sébastien Albertelli, Nouveau Monde éditions.

(3) Un préfet dans la Résistance, d’Arnaud Benedetti, CNRS éditions.

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