Le symbolisme du loup 4/4

[Ci-contre : Hati & Sköll, Kate Redesiuk, 2009]

Des confréries de ce type se rencontrent aussi en Germanie (les guerriers-loups mentionnés dans le Mabinogi de Math), en Italie (les lucaniens, Hirpini et Hirpi Sorani [loups du Soracte ; Hirpi = nom du loup en Samnite]), en Crête, etc. Au-delà des noms, variables selon les peuples, les comportement et caractéristiques des membres de ces confréries sont identiques et doivent se soumettre, afin d’y accéder, à une rude initiation magico-guerrière.

Le premier des rites, peut-être le plus important, est de revêtir la peau d’un loup, ce qui vaut à un changement d’état de personnalité. Dans les textes védiques, le changement de la “vieille peau” marque le commencement d’un nouveau cycle ou d’un nouvel homme. Dans la Völsunga Saga scandinave, les héros Sigmund et Sinljoetli se parent d’une peau de loup, leur permettant alors de comprendre le langage des loups et d’accomplir des exploits surhumains. Le guerrier transcende de ce fait son individualité pour accéder à une réalité supra-humaine mettant en action des forces supra-individuelles propres à sa fonction. À cela s’ajoute l’absorption de boissons sacrées comme le haoma, le soma et l’amrita qui confèrent immortalité et permettent la transformation physique en loup. À ces rites magiques et quasiment chamaniques, nous ajouterons des rites plus directement guerriers, impliquant un comportement typiquement lupin.

C’est le cas pour les meurtres rituels qu’on rencontre dans toutes les initiations de ce type, accompagnés d’anthropophagie et/ou d’omophagie, à l’exemple du mythe de Lycaon, destinés à récapituler le sacrifice originel de la divinité créatrice du monde (démembrement du Géant Ymir scandinave, de l’Ouranos grec, du Purusha védique, de l’Osiris égyptien, etc.), et la rapine, qui terrorise les non initiés, mais qui permet l’assimilation des futurs guerriers aux loups. Enfin, le membre de ces sociétés devait subir des épreuves physiques redoutables ayant pour but de tester la maîtrise, le courage et la volonté du guerrier. Généralement il s’agit de vaincre un fauve (ours, taureau, sanglier, etc.), avec ou sans armes. Selon Tacite, ces pratiques avaient lieu chez les Germains. Les Courètes grecs devaient vaincre et enchaîner un taureau dans une grotte. L’ensemble des pratiques, rites et mise en condition débouchait sur la fureur héroïque. Celle-ci se présente comme une augmentation, à l’aide d’une transe ou d’un emportement, de qualités (courage, ardeur, habileté, endurance, etc.) possédées par le guerrier-loup. Cette fureur permet à celui-ci d’acquérir une énergie transcendant ses capacités humaines. Voir le héros celtique Cúchulainn, dont précise le Táin Bó Cúailnge, la fureur guerrière faisait fondre la neige à trente mètres de lui. Les Scandinaves appelaient cet état la fureur des Berserkir. Le développement de cette fureur sacrée, et donc la diffusion d’une chaleur ou d’une énergie de grande intensité, est lié à la création d’un nouveau cycle ou d’un homme neuf, ce qui rejoint les aspects destructeurs, régénérateur et fécondants liés au symbolisme général du loup.

Pour terminer, précisons que ce sont ces pratiques et surtout leur résultat — la transformation d’un homme en loup —, liés aux confréries guerrières, qui, devenus incompréhensibles à la majeure partie des hommes, et ce dès l’Antiquité, donnèrent naissance au mythe dégradé du loup-garou et du lycanthrope, l’homme-loup, mythe qui devait terroriser pour des siècles les campagnes du continent eurasiatique.

Bernard Marillier, Antaios n°12, 1997.

Références bibliographiques de l’article :

  • HB. Alexander, Le Cercle du monde, Gallimard, 1962
  • D. Bernard, L’homme et le loup, Berger-Levrault, Paris, 1981
  • Jacques Bonnet, Le loup vert, auto-édition, Roanne, 1984
  • Régis Boyer, La religion des anciens Scandinaves, Payot, 1981
  • Geneviève Carbone, La peur du loup, Gallimard, 1991
  • Jérôme Carcopino, La Louve du Capitole, Les Belles-Lettres, 1925
  • J. Chevalier & A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, 1982
  • JP. Clébert, Dictionnaire du symbolisme animal, Albin Michel, 1981
  • G. Clotu, Symboles, mythes et légendes des Indiens d’Amérique, Genève, 1972
  • Mircea Eliade, De Zalmoxis à Gengis-Khan, Payot, 1970
  • Mircea Eliade, Initiation, rites et sociétés secrètes, Gallimard, 1979
  • Géticus, La Dacie hyperboréenne, Pardès, 1987
  • Marcel Granet, La religion des Chinois, Paris, 1922
  • Jean Haudry, Les Indo-Européens, PUF, 1981
  • Henri Jeanmaire, Couroi et Courètes, Bibliothèque universitaire de Lille, 1939
  • C. Levalois, Le symbolisme du loup, Archè, Milan 1986
  • Adrien de Melotte de Lavau, Le loup dans la légende et l’histoire, Liège, 1938
  • JP. Roux, La religion des Turcs et des Mongols, Payot, 1984
  • E. They, Le Ragnarök, Archè, Milan 1980
  • J. Vertemont, Dictionnaire des mythologies indo-européennes, Faits & Documents, Paris, 1997
  • Geo Widengren, Les religions de l’Iran, Payot, 1968.

  Sur l’auteur :  Bernard Marillier (né le 2 août 1957 dans une famille originaire d’Anjou et de Bourgogne, décédé le 23 janvier 2013 à 57 ans) est un pédagogue explorant de nombreux champs : tradition européenne, histoire des religions en tant que fait identitaire, littérature engagée, emblématique (vexillologie, héraldique), symbolisme. Ancien rédacteur en chef de la revue Kalki, fondée en 1985 par les éditions Pardès et dévolue à l’éthique chevaleresque et à la Tradition, il a rédigé de nombreux articles et ouvrages.

Notons chez Pardès : Armorial des maîtres de l’Ordre du Temple (2000), Le loup (1997), Le svastika (2002), Mishima (2005). Dans la collection B.-A.-BA : Au-delà (2000), Cathares (2002), Chevalerie (1998), Indo-Européens (1999), Jeux Olympiques (2000), Mon, héraldique japonaise (2000), Samouraï (1999), Shintô (1999), Templiers (1998), Tradition Grecque (2 vol., 2002), Vikings (2001). Et aux éditions Cheminements : Le sanglier héraldique (2003), Le cerf : symboles, mythes, traditions, héraldique (2007).

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/73

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