L’abîme des dettes européennes.

Hommage à Jean de La Fontaine

La pandémie au Covid-19 a remis les pendules à l’heure en matière d’orthodoxie financière au sein de l’Union européenne (UE). Fini les règles tyranniques imposées par quelques Etats au reste de l’Union, comme ce fut le cas vis-à-vis de la Grèce en 2015 par exemple.

Résultat, à la fin du premier trimestre de cette année, la dette publique de la zone euro a culminé à 100,5 % du produit intérieur brut (PIB), franchissant pour la première fois la barre des 100 %, selon les chiffres publiés jeudi 22 juillet par Eurostat. En France, où les montants d’endettement sont généralement plus élevés en début d’année – l’Agence France Trésor plaçant plus de dette auprès des investisseurs en cette période –, elle s’est élevée à 118 % du PIB, contre 100,8 % un an plus tôt. En Allemagne, elle s’est établie à 71,2 % du PIB et en Espagne, à 125,2 %. Elle a dépassé la barre des 150 % en Italie (160 %) et en Grèce (209 %). Pas de quoi pavoiser…

Ces hausses sont liées, bien sûr, à la récession déclenchée par la crise sanitaire. Celle-ci a gonflé les déficits publics en raison du tassement des recettes et, surtout, des mesures d’urgence et de relance déployées pour soutenir l’économie. En France, le « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron a creusé le déficit jusqu’à 9,2 % du PIB en 2020. L’évolution imprévisible du Covid-19 complique les prévisions, mais d’après le gouvernement, ledit déficit devrait se stabiliser autour de 9 % sur l’ensemble de 2021. La dette publique, elle, pourrait baisser un peu, pour avoisiner 117,2 % du PIB.

Voilà qui ne manquera pas d’alimenter les débats tricolores, à moins d’un an de l’élection présidentielle. « Cette hausse est très forte, mais elle est à relativiser, et n’a rien à voir avec celle observée après la crise [financière] de 2008 », insiste Jean-François Robin, directeur de la recherche chez Natixis. D’abord, parce qu’elle est généralisée : l’ensemble des pays industrialisés ont vu leurs ratios d’endettement gonfler dans des proportions similaires, d’une quinzaine de points. « Cela limite les risques de “stigmatisation”, à savoir qu’un pays soit pris pour cible par les spéculateurs parce que la dette y aurait augmenté bien plus qu’ailleurs », ajoute M. Robin. C’est ce qui était arrivé à la Grèce en 2010.

Surtout, les taux d’intérêt sont aujourd’hui très bas : ceux à dix ans de la France tournent autour de 0,5 %, alors qu’ils dépassaient 4 % en 2008. « Cela change complètement la donne, explique Eric Dor, économiste à l’Iéseg, une grande école de commerce. Le taux moyen d’emprunt est aujourd’hui très inférieur à la croissance : dans ces conditions, il n’est pas difficile de stabiliser l’endettement. » Si le niveau de dette publique mondiale était de 95 % du PIB en 2020, contre 59 % en 1995, les taux d’intérêt payés par les Etats ont été divisés par deux, en points de PIB, sur la même période. « Dit autrement : la baisse des taux a été plus importante que la hausse de la dette », résume Jean-François Robin.

Vous l’aurez compris, il reste à savoir si les taux resteront durablement bas. Cela dépendra en grande partie de l’évolution de la croissance et de l’inflation. Certes, l’indice des prix a un peu remonté ces derniers mois (1,9 % en juin dans la zone euro, contre 0,9 % en janvier), en raison des tensions sur certaines matières premières et de la pénurie de certains composants informatiques. Mais combien de temps durera cette hausse ? « La politique très accommodante de la Banque centrale européenne limite les risques de remontée des taux », ajoute Nadia Gharbi, économiste chez Pictet AM. Dans ces conditions, estime-t-elle, les inquiétudes à court terme sur la dette sont excessives. « En revanche, je suis bien plus préoccupée par les discussions à venir autour des règles budgétaires européennes. »

En mars 2020, face à la pandémie et au besoin de soutenir les économies, la Commission européenne a en effet suspendu le pacte de stabilité jusqu’à la fin de 2022. Celui-ci est un cocktail de règles complexes, contraignant notamment les Etats membres à maintenir leur déficit public sous la barre des 3 % du PIB, et à ramener leur dette sous la cible de 60 % du PIB. Problème : si ces règles sont de nouveaux appliquées telles quelles en 2023, nombre de pays seront contraints de lancer des mesures de rigueur pour pouvoir rentrer dans les clous. « Au risque de briser la reprise, et de commettre la même erreur qu’en 2011, lorsque les politiques d’austérité avaient fait replonger la zone euro en récession », prévient Nadia Gharbi.

C’est pourquoi nombre d’économistes, notamment en France, militent pour une révision du pacte de stabilité. Par exemple, en excluant les investissements d’avenir du calcul du déficit public. Ou en instaurant de nouvelles règles portant plutôt sur les dépenses publiques. Une perspective qui n’enthousiasme guère les capitales du nord de l’Europe (les fourmis), redoutant que certains Etats du sud (les cigales) profitent d’un tel assouplissement pour relâcher leurs efforts

« Le sort du pacte de stabilité dépendra en grande partie du résultat des élections [fédérales] allemandes de septembre, jugent les économistes d’UBS, dans une note sur le sujet diffusée le 21 juillet. Si les Verts allemands sont ouverts à une réforme du pacte et pourraient faciliter un accord avec la France et l’Italie, les conservateurs et les libéraux y sont opposés. » 

En attendant, certaines voix s’inquiètent déjà de voir la France basculer du côté des mauvais élèves. « Il serait aventureux de faire reposer notre stratégie de finances publiques sur le maintien éternel des taux bas », a prévenu le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, le 9 juillet. Dans sa traditionnelle « lettre au président », il a appelé à limiter la croissance des dépenses publiques à 0,5 % par an, contre 1,1 % par an en moyenne sur la dernière décennie. De quoi ramener la dette publique à 105 % dans dix ans, d’après ses calculs.

Pour sa part, la Cour des comptes redoute la trajectoire de la dette hexagonale, « en décalage avec la plupart de nos partenaires européens », note-t-elle dans son rapport sur les finances publiques, paru le 22 juin. Elle observe que la dette tricolore serait quasi stable jusqu’en 2024, alors que « les dettes italienne et espagnole reculeraient de plus de 7 points de PIB et que les Pays-Bas et l’Allemagne verraient leur dette reculer d’environ 3 points de PIB ». Toute la question sera de savoir si le surcroît de dette française sera utilisé à bon escient, en particulier pour financer la transition écologique et soutenir le système de santé, mis à rude épreuve par la pandémie.

Le prochain quinquennat s’annonce à très haut risque financier et économique. Donc social…

Le 26 juillet 2021.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/

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