1er juillet 1925 : Pétain et De Gaulle

Lorsqu’il pénètre, le 1er juillet 1925, dans les fastueux appartements qui abritent, au 4 bis boulevard des Invalides, l’état-major particulier du maréchal Pétain, le capitaine Charles De Gaulle a trente-quatre ans. Sa carrière d’officier, sorti de Saint-Cyr en 1912, a été vite assombrie par un pénible épisode : fait prisonnier en 1916 à Verdun, il a fini la guerre en captivité.

Amer d’avoir ainsi vécu une partie du conflit en spectateur, De Gaulle exprime en novembre 1918, dans une lettre à sa famille, « le regret indescriptible de n’y avoir pas pris une meilleure part ». Il lui faut se réadapter, par un stage à Saint-Maixent destiné aux officiers rentrant de captivité. Il saisit au vol l’occasion de quitter la France, pour participer à une mission d’instruction d’officiers polonais : face aux menaces de l’Armée Rouge, les puissances occidentales ont décidé d’armer la Pologne.

De retour en France, De Gaulle est chargé d’un cours d’histoire à Saint-Cyr. Mais il a d’autres ambitions et, en mai 1922, il est admis à l’Ecole supérieure de guerre. L’Ecole est, normalement, pour les sujets doués, un tremplin naturel vers les hautes fonctions. Doué, De Gaulle l’est (il a d’ailleurs dans son dossier une appréciation – révélatrice – du commandant en second de Saint-Cyr : « Officier de haute valeur et qui le sait. ») Hautement convaincu, donc, de sa valeur, il entre vite en conflit avec l’enseignement reçu à l’Ecole de guerre. Car cet enseignement est basé sur la doctrine de la défensive : pour jouir au mieux des fruits de sa victoire, la France doit se protéger en s’installant derrière une solide muraille, fortement armée, et en refusant tout aventurisme. Cette doctrine est professée par le général Debeney, qui commande l’Ecole de guerre. Mais l’inspirateur en est le maréchal Pétain.

Le vainqueur de Verdun a, au lendemain de 1918, la haute main sur l’armée française. Vice-président du Conseil supérieur de la guerre, inspecteur général de l’armée, il contrôle l’état-major. Mais il est plus encore, comme le souligne Lacouture : « Pétain, dans la première partie des années vingt, c’est une sorte de divinité militaire. Il est à la fois le chef et le père, chargé de toutes les gloires et détenteur de tous les pouvoirs ( … ). Tout concourt à faire de lui beaucoup plus qu’un généralissime ou qu’un chef victorieux : une sorte de figure tutélaire où se reconnaît non seulement une armée, mais aussi une nation saignée à blanc par sa victoire. Aussi bien tout ce qui touche au métier des armes gravite-t-iI, ces années. là, autour de lui. » Pétain fait l’unanimité : Léon Blum dit de lui qu’il est « le plus humain des chefs ».

Pour avoir manifesté beaucoup d’indépendance d’esprit, De Gaulle sort mal noté de l’Ecole de guerre. Avenir bouché ? Le capitaine De Gaulle se retrouve affecté au 4e bureau de l’état-major de l’armée du Rhin, à Mayence (le 4e bureau est chargé de l’intendance : le peu exaltant « riz-pain-sel »… ). C’est de cet exil que le tire Pétain, en le faisant affecter à son état-major personnel.

De Gaulle a déjà été sous les ordres de Pétain : sa première affectation, à la sortie de Saint-Cyr, fut le 338 RI d’Arras, que commandait alors le futur maréchal. Celui-ci, à l’évidence sans rancune à l’égard du bouillant élève de l’Ecole de guerre qui a osé critiquer la « doctrine Pétain », est intervenu pour que soient relevées ses notes finales, peu glorieuses … Il a distingué, chez ce contestataire, un sujet hors du commun. En 1925, donc, la collaboration entre les deux hommes s’annonce fructueuse. Les orages viendront plus tard ..

P.V National Hebdo du 26 juin au 2 juillet 1997

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