Le symbolisme du loup 3/4

[Ci-contre : Hati & Sköll, Kate Redesiuk, 2009]

Rome a connu un important rite fécondant : les Lupercales, dont l’étymologie renvoie à “loup”, et ircus, “bélier” ou “bouc”. Le 15 février — mois des purifications, qui deviendra celui du Carême et de la Purification de la Vierge dans le Catholicisme —, la confréries des Luperques sacrifiait, dans la grotte du Lupercal, au nord-ouest du Palatin, un bouc ou une chèvre, et un chien. Puis, munis de lanières taillées dans la peau des caprins, ils se répandaient dans Rome en flagellant les femmes, leur assurant ainsi la fécondité.

Animaux génésiques par excellence, le bouc, le bélier et la chèvre symbolisent la fécondité, l’énergie et la nature prodigue. Si la chèvre a un aspect plus féminin, par son association avec la foudre fécondante et sa nature nourricière à l’exemple de la chèvre Amalthée nourrice de Zeus enfant sur le Mont Ida, le bélier et le bouc possèdent un aspect masculin et sexuel plus marqué, souvent lié au feu donneur de vie. Le bélier zodiacal marque le début de l’équinoxe de printemps (21 mars), succédant au loup, animal hivernal. C’est la période qui voit la mutation du loup en bélier, autrement dit la nature, sortant de sa “stérilité hivernale”, se réveille et redevient prodigue de ses fruits. Le chien, quant à lui, est un substitut du loup et fait référence au démembrement du Géant cosmique ; alors que la grotte symbolise la matière, obscure et fertile, d’où naîtra le nouveau soleil. (…) L’aspect nourricier de la louve se retrouve chez plus d’un peuple païen : on pense immédiatement à la Louve du PalatinMater Romanorum, la Mère des Romains, fils de Mars et de la Louve. Elle allaite les jumeaux Romulus et Remus, leur apportant puissance et vertus spécifiques qui firent la grandeur de Rome.

Les peuples-loups

L’ascendance lupine, collective ou individuelle, est fréquente dans l’aire indo-européenne, ainsi que chez les peuples ouralo-altaïques et auprès de certaines tribus indiennes nord-américaines. Si les Mongols, les Turcs et les Romains se disaient “fils du loup” ainsi que nous l’avons noté, d’autres peuples ne le furent pas moins. En Italie, nous trouvons les Lucaniens, dont le principal héros-loup fut, selon Pline, Lucius assimilé à Apollon Lycien. Pour ces peuples, le loup fut un totem et le centre de leurs pratiques cultuelles et initiatiques, basées sur des rites sanglants et héroïco-virils. Sur la terre grecque, les peuples-loups des Louvites, des Lycaoniens et des Lyciens furent parmi les plus célèbres. Les auteurs anciens nous apprennent qu’ils se nommaient eux-mêmes “loups”, qu’ils vénéraient le loup et vivaient “à la manière des loups”. Il est probable qu’il s’agit-là d’un legs des Doriens, ultime peuple indo-européen à avoir envahi la Grèce à la fin du IIème millénaire AC. Peuple rude et guerrier, les Doriens sont présentés par certains auteurs antiques comme des “loups”, dans toutes les acceptions du terme. Vers le nord-est et l’est, on trouve les Daces (les Roumains actuels), les Gètes ou les Thraces dont le nom, daoi, signifie, selon Strabon, “loups” ou “ceux qui vivent comme des loups”. Hérodote [VII, 64] nous cite les Haumavarkā [ou Sakāhaumavargā. En grec : Amyrgioi Sákai : Saces Amyrgiens, c’est-à-dire les Saces du roi Amorgès], les “loups du haoma”, proches de la Caspienne et appartenant à la famille indo-européenne (Scythes). Le haoma [soma en sanskrit ; en certaines zones désigne le houblon] est précisément une boisson sacrée procurant force et extase. Elle était utilisée dans le cadre de rites chamaniques ou guerriers.

Tous les peuples issus d’un ancêtre loup ou vivant à la manière des loups, étaient indo-européens ou du moins en contact étroit avec les Indo-Européens, dont la société était fortement hiérarchisée, et dont le culte était centré sur des pratiques de nature masculine et héroïco-virile axées sur une initiation “lupine” et le nomadisme, du moins un nomadisme originel, qu’ils pratiquèrent durant des millénaires, peut-être à la suite d’un cataclysme ayant rendu inhabitable leur terre d’origine : le Nord. Dans ces conditions, le loup, jadis apprécié pour ses qualités, devint une bête maudite et honni, ennemi des peuples sédentaires. Incarnation des forces du Mal surgissant dans le monde. Le Christianisme, à défaut d’éradiquer l’Esprit du loup toujours renaissant, car représentant la force vitale, tenta de le circonscrire dans certaines limites par la pratiques des exorcismes et en rejetant l’image du loup dans le monde — interdit aux hommes de la vraie foi — de l’infra-humain des forces maléfiques (sorcières et loups-garous, possédés) vouées à une persécution sans pitié.

Les confréries de guerriers-loups

Grand fauve de l’hémisphère nord doté de grandes qualités (endurance, ruse, courage, rapidité et abnégation), le loup est le chasseur par excellence. Aussi, et par glissement symbolique, il devint tout naturellement le symbole de la caste guerrière de nombreux peuples dont les qualités étaient proches de celles du chasseur. De ce fait, le loup fut adopté comme figure emblématique par maintes troupes guerrières ou militaires. On le trouve, aux côtés de l’aigle, du taureau, du sanglier, à la tête des légions romaines (la louve de la Legio II Italica), des unités celtes, daces (le loup-dragon), sur les vexilles mongols, turcs (le Loup d’or), perses, grecs, etc. Mais c’est surtout avec les confréries de guerriers ou “sociétés d’hommes” que l’identification guerrier/loup fut la plus patente. Les traces de telles sociétés, héritières des confréries de l’âge du bronze, voire du néolithique, se rencontrent dans beaucoup de récits de peuples indo-européens ou indo-européanisés, mais aussi chez les Amérindiens et certains peuples asiatiques (Chine et Japon). Ces confréries constituaient l’élite des castes guerrières des peuples dominants ayant conquis des populations autochtones sédentaires, agricultrices et pacifiques. Les plus célèbres de ses unions furent les Berserkir, “guerriers à enveloppe d’ours”, ou Ulfhednar, “hommes à peau de loup”, que mentionnent la Saga des Ynglingar ou le Hrafnsmál. Le skalde Thorbjörn Hornklofi nous les décrit ainsi au combat : « Là hurlaient les Berserkir — la bataille éclatait — peaux de loups hurlant sauvagement, les javelots tournoyaient » ; tandis que la Saga des Ynglingar nous dit qu’ils étaient « enragés comme des chiens ou des loups, mordant leurs boucliers (…). Ils tuaient les gens mais eux, ni fer ni feu ne les navraient ».

À suivre

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