La citadelle de Renaud Camus

Voué aux gémonies par les chantres du politiquement correct, Renaud Camus n’en est pas moins un écrivain talentueux, dont les ouvrages sont de puissants antidotes à la « déculturation » qu’il dénonce par ailleurs.

Ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Camus » aura au moins eu pour mérite d’attirer l’attention de nouveaux lecteurs – et non des moindres, tels Paul-Marie Coûteaux, Élisabeth Lévy ou Alain Finkielkraut – sur l’oeuvre de l’un des plus grands écrivains français vivants dont seule une poignée de happy few se délectait jusqu’alors.

La curée dont fut victime cet homme seul et libre aurait-elle donc été plus parfaite s’il n’avait eu des goûts « achriens » ? Probable : amoureux des femmes, Auvergnat de souche (sic), catholique de culture sinon de foi, son compte n’eût pas été seulement bon mais excellent. (On ne louera pourtant jamais assez les mérites de l’Homme républicain dont chacun sait qu’il n’a ni origine, ni langue, ni religion, ni préjugés, ni traditions, ni coutumes, ni usages, ni moeurs.)

Ligues de petite vertu

Souvenez-vous, les puissantes cohortes de catins germanopratines se constituèrent en ligues de très petite vertu pour écraser l’infâme auquel une émission de France Culture avait semblé par trop communautaire. Le regard sombre, la mine pensive, BHL pointa les ravages de l’éternelle « idéologie française » ; avec l’air entendu d’un ironiste chinois, Sollers dénonça la « France moisie » et regretta une nouvelle fois que les Plantagenêts n’aient pas triomphé des Capétiens, ce qui nous aurait évité le gouvernement de Bordeaux et l’armistice. Haro sur le disciple de Barrès, sectateur de la terre et des morts – soumis à la petite et à la grande questions, le coupable finit d’ailleurs par avouer que, lycéen, il avait fondé une revue, Les Taches d’encre, en hommage au Prince de la jeunesse (il n’y a pas de hasard) ! Sus au fidèle de Maurras halluciné par une anti-France surgie en extrême droite ligne de sa psychose – que ne s’est-il allongé sur le divan de la divine Roudinesco ! Mort au nostalgique du Volksgeist et du Blut und Boden dont la germanophilie est bien connue de nos services ! La reductio ad hitlerum analysée par Léo Strauss fonctionna à merveille : le suppôt du national-socialisme devait être lynché par les amis du genre humain et les défenseurs de la tolérance en vertu de l’immarcescible principe révolutionnaire selon lequel il ne saurait y avoir de liberté pour les ennemis de la liberté. Que le monde serait donc habitable s’il n’était peuplé que de vigilants anti-racistes peinturlurés aux chatoyantes couleurs de la diversité ! C’est bien simple, si Renaud Camus et quelques autres beaufs atrabilaires n’existaient pas, la gazelle viendrait se blottir contre le lion et les cobras feraient guili-guili aux nouveaux nés qui leur offriraient leur plus beau sourire.

Le parti de l’In-nocence

Banni, exilé, ostracisé, relégué, le châtelain de Plieux, en La Varende gascon définitivement « provincialisé » par le 6e arrondissement souverain (quel gâchis, après les années gauche-POL, poppers-Warhol, structuralo-textuelles…), aurait dû ruminer amertumes, ressentiments et aigreurs, visité seulement par quelques jeunes gens aux cheveux blonds et ras – mais au système pileux développé – auxquels, la larme à l’oeil, il aurait projeté Les Damnés.

Las… Non seulement le fantasmatique hobereau survécut au règne des droits de l’Homme et au jugement dernier de la Démocratie tel que formulé par les oligarques au nom du peuple français (dont le dos est aussi bon que les épaules sont larges), mais sa graphomanie obsessionnelle s’aggrava, encouragée peut-être par les nouveaux admirateurs que lui valurent ses déboires. Les chiens aboyèrent, sa caravane de voyageur enraciné passa, en quête – par exemple – de lieux où l’esprit continuerait de souffler (on nous pardonnera cette réminiscence mal inspirée) en France, certes, mais également en Grande-Bretagne, en Irlande, au Danemark et en Norvège. C’est ainsi qu’il partit saluer en leurs demeures d’aussi bons… esprits que Carlyle, Giraudoux, Knut Hamsum ou Barbey d’Aurevilly ; le fil des jours s’écoula aussi au rythme de son Journal marqué par des ennuis calorifères, bancaires et testiculaires certes mais, surtout, par une vision infiniment noble de l’existence caractérisée par la hauteur de vue et d’esprit, la droiture, la fidélité, l’urbanité, bref, par la civilisation dont chacun de ses livres constitue une enclave dans cet océan de laideur et de barbarie que sont devenues, après des siècles de défiguration – et pour des raisons différentes – la France réelle et la France légale. Saint-Exupéry écrivit Citadelle dont Pierre Boutang proposa une si juste lecture ; Vialatte jugeait urgent de faire naître des îles… Urbanité, disais je, mais aussi courtoisie, politesse, civilité même, si ce mot n’était hélas pollué par l’usage que toutes les crapules « citoyennes » en font. Le combat désespéré pour l’ordre et la beauté poussa Renaud Camus à jouer le jeu de la démocratie en fondant un parti politique en 2002, le parti de l’In-nocence, de la « non-nocence » ou « non-nuisance » dont la récente parution de l’Abécédaire des communiqués de presse permet de suivre la ligne.

Le grand remplacement

Entre « grand remplacement » « des populations indigènes par des populations immigrées, contre-colonisatrices » et « grande déculturation » par refus ou haine de l’héritage, soit, de la transmission, donc, de la tradition, Camus brosse un tableau parfaitement réaliste de ce que l’on ose encore appeler la France, ce vieux pays transformé en grande surface administrative par les thuriféraires du contrat et du « plébiscite de tous les jours » (de ce point de vue-là, nous ne suivrons pas les analyses proposées par l’écrivain mais notre désaccord vise simplement des définitions, non des faits), ces « amis du désastre » qui, en bons progressistes, se félicitent chaque jour du « réensauvagement » des moeurs.

« Communiqué n° 921, 26 octobre 2009 – Sur le réensauvagement de la société en France. Le parti de l’In-nocence voit dans les ahurissants événements de Marseille et les combats de rue auxquels a donné lieu l’annulation d’un match de football entre une équipe marseillaise et une équipe parisienne une nouvelle manifestation, et particulièrement criante, de la rapide décivilisation en cours dans notre pays et du réensauvagement du territoire par le double effet du naufrage de l’Éducation nationale et de la diversité tant vantée, si justement crainte par tous les régimes de la France historique et qui montre en de pareilles circonstances son véritable visage, haineux et barbare. »

Lucide et courageux, l’auteur de Roman Roi pourfend la vulgate antiraciste et l’idéologie du métissage mais, également, défend notre patrie avec de beaux accents barrésiens et péguystes – ainsi de la grande pitié de nos églises, « édifices qui, tout au long de la période historique de la France, ont été l’un des principaux centres de gravitation de la vie des villages, le point de référence essentiel de la présence humaine dans le paysage sensible, enracinés qu’ils étaient dans la terre et tendus vers le ciel ».

Dans l’arène politique

Enfin, candidat à la présidence de la République, il présente les grands axes de son programme en matière de culture et communication – si « antinomique » soit l’association de ces deux mots –, de démographie, d’écologie, d’éducation, de politique européenne, de fiscalité, d’immigration et de politique internationale.

Constatant la disparition de la civilité, Renaud Camus atteste en définitive et d’un même mouvement celle de toute cité au profit… des « cités », voire, des abominables – sur un plan sémantique au premier chef – « quartiers ». La « France » se divise ainsi, d’une part, entre des meutes barbares dont aucune frustration – contrairement à ce qu’il se dit d’ordinaire – n’est venu tempérer le sentiment infantile de toute-puissance et, d’autre part, de folles monades démocratiques enivrées d’une volonté… de puissance enragée qui vont et viennent où leurs caprices les mènent, bardées de droits dont elles considèrent que l’extension illimitée constitue la raison d’être : quand l’ignoble « vivre ensemble » prospère, quand l’« autre » (« Autrui est un cul », écrivait justement Rebatet dans Les Deux étendards), dont l’exaltation contemporaine désespèrerait un saint, oblitère avantageusement le prochain – qui commence par l’entourage immédiat fût-ce le voisin de bureau, de palier ou de chambre –, la sociabilité est morte comme, avant elle, la socialisation. C’est ainsi qu’en moraliste, ce contemporain capital qu’est Renaud Camus a redécouvert l’une des vérités de la science politique la plus classique.

Louis Montarnal L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 16 décembre 2010 au 5 janvier 2011

3 Renaud Camus : Krakmo – Journal 2009, Fayard, 614 pages, 32 € ; Abécédaire de l’In-nocence, éditions David Reinharc, 590 pages, 29 €.

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