13 juillet 1793 : Charlotte Corday

« II suffirait peut-être d’un geste pour que tout commence de s’orienter autrement. Un geste issu du génie surprend les hommes. Ils ne peuvent y résister. Le vent tourne sur la nier, ô fille des Vikings. Dieu dans le ciel attend, mais il ne peut remuer si au moins une de ses créatures libres. ne lui fait signe ». En ces quelques lignes, rapportées dans le beau livre, le livre fondateur que Jean Mabire lui a consacré, Pierre Drieu La Rochelle a donné le sens profond du tragique destin de Charlotte Corday.

Marie-Charlotte De Corday d’Armont est une Normande, née en 1768. Arrière-petite-nièce du grand Pierre Corneille, elle a été élevée dans le culte des auteurs anciens et nourrie, donc, d’un univers où la tragédie est mère d’un héroïsme marqué de stoïcisme. Une telle école apprend l’horreur de la médiocrité et façonne des âmes d’airain. Mais ces nobles fréquentations n’empêchent pas la jeune Charlotte de se passionner pour les philosophes de son temps, en tête desquels arrive tout naturellement Jean-Jacques Rousseau. Voilà de bonnes raisons d’accueillir favorablement cette Révolution qui affiche, telle une nouvelle religion, le culte de la liberté.

Tout bascule, pour Charlotte Corday, lorsqu’elle apprend l’exécution du roi, les flots de sang que fait couler à Paris la Terreur. Se peut-il donc que de beaux et nobles principes débouchent, en prétendant la justifier, sur l’horreur institutionnalisée ? A Caen, où elle habite, Charlotte voit arriver Pétion, Barbaroux, Guadet et d’autres Girondins en fuite, essayant de sauver leur vie. Les atroces récits qu’ils livrent d’une voix lasse, vaincue, horrifient la jeune Normande. Ainsi, voici ce qu’ont fait de son bel idéal des doctrinaires fanatiques, s’enivrant eux-mêmes de leurs discours sanguinaires jusqu’à perdre toute raison ? Il faut les punir par un geste exemplaire, capable de réveiller le pays.

Sans parler à quiconque de sa détermination, Charlotte Corday prend la diligence pour Paris. Elle a choisi une cible emblématique : ce sera Marat, ce Marat qui réclame dans son journal l’Ami du peuple, toujours plus de sang, après avoir provoqué les massacres de Septembre, la mort du roi et l’adoption d’un terrorisme systématique et aveugle.

Souffrant d’une maladie de peau qu’il soigne par des bains d’eau sulfureuse, Marat ne quitte plus guère son domicile et n’est donc pas facile à joindre. D’autant que sa compagne Simone Evrard, qui lui voue une passion dévorante, veille jalousement sur lui et écarte les importuns. Refoulée à plusieurs reprises, Charlotte Corday finit par forcer la porte de Marat en affirmant qu’elle apporte une liste de Girondins en fuite réfugiés à Caen. La veille, elle a acheté un long couteau de cuisine et rédigé une Adresse aux Français où elle adjure ses compatriotes de rejeter la sanglante dictature des Montagnards.

Introduite auprès de Marat, qui lit son courrier dans sa baignoire, Charlotte lui tend son placet et, calmement, le poignarde d’un coup mortel. Jugée et condamnée quatre jours plus tard, elle est aussitôt conduite à la guillotine et meurt avec un courage qui impressionne l’assistance.

Elle a laissé, en testament, quelques mots : « Il faut rester là à crier la vérité jusqu’à ce qu’on vous assomme. Il ne faut jamais s’en aller ». Nous ne nous en irons pas, Charlotte Corday …

P.V  National Hebdo du 10 au 16 juillet 1997

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