La spiritualité païenne au sein du Moyen Âge “catholique”4/4

De plus, la légende établit une “parenté” significative entre ce roi des Croisés et le mythique « Chevalier au cygne » (l’Hélias français, le Lohengrin germanique) qui, à son tour, se réfère à des symboles impériaux païens (que l’on pense à sa connexion généalogique symbolique avec César lui-même), solaires (voir les relations étymologiques entre Hélias, Hélios et Elie) et pagano-hyperboréens (le cygne qui conduit Hélias ou Lohengrin au « siège céleste » est le même animal emblématique qui ramène Apollon parmi les Hyperboréens et revient fréquemment dans les traces paléographiques du culte nordico-arctique préhistorique). Une telle conjonction d’éléments fait que Godefroy de Bouillon fut un signe de plus — en relation avec les Croisades elles-mêmes — donnant le véritable sens de cette force secrète qui, dans la lutte politique des empereurs germaniques et dans le triomphe même d’un Othon Ier, ne révèle que sa manifestation extérieure la plus visible.

Le Graal et la Dame

En outre, le Temple se trouve au centre de la chevalerie non seulement en tant que Temple de Jérusalem, mais également en tant que Temple du Graal. Le Graal, à bien des égards, incarne l’aspect ésotérique de la chevalerie, mais l’ensemble des légendes qui s’y référent ne fait qu’évoquer sa secrète signification.

Déjà dans la forme chrétienne de cette légende, le Graal, le vase mystique aux propriétés merveilleuses, qui ôte tout besoin de nourriture terrestre et procure une éternelle jeunesse, aurait été transporté, après la Cène, par les anges au Ciel, d’où il ne serait redescendu qu’au moment où apparut enfin sur terre une race de héros capable de lui faire bonne garde. Le chef de cette lignée fit construire pour le Graal un Temple à l’image de celui de Jérusalem, et institua l’ordre du Graal, composé de douze chevaliers appelés les “chevaliers parfaits” et même “célestes”. Or, si cet objet mystique, dont la quête est l’idéal le plus élevé du chevalier — et qui, d’un certain point de vue, incarne la tradition spirituelle jadis perdue ou devenue invisible (le Graal ravi dans les “cieux” — que l’on se souvienne du rapport entre coelum, ciel et celare, cacher) pouvait se rattacher à l’orthodoxie de Rome et à la tradition sacerdotale de l’Église, si l’on songe que cette tradition est directement postérieure au Christ, comment peut-on expliquer l’idée que le Graal ait pu disparaître, ainsi que l’idée qu’il ait été nécessaire que se lève une nouvelle race, non pas de prêtres mais de héros, de chevaliers, afin que le Graal puisse revenir à nouveau sur terre, dans son Temple ? Il est clair qu’ici, encore une fois, il est fait allusion à une autre spiritualité, à quelque chose qui ne se trouve pas dans l’Église et pour laquelle la tradition de cette dernière n’est d’aucune utilité.

D’autre part, la légende du Graal n’est que l’adaptation chrétienne d’une tradition pré-chrétienne, païenne. Les deux objets mystiques de la légende du Graal, la coupe et la lance, se retrouvent, en effet, au nombre de ceux que la race divine des Tuatha Dé Dannan (vraisemblablement les hommes dits de Cro-Magnon, que l’on appelle parfois les “Hellènes du Paléolithique”) aurait emporté avec elle en quittant Avalon pour l’Irlande. Dans l’île d’Avalon, “où la mort n’existe pas”, résiderait d’autre part le roi Arthur, à qui l’on attribue l’institution de l’ordre des Chevaliers du Graal ; et les représentations du château dans lequel il aurait gardé — selon l’antique légende celte — un récipient prodiguant une nourriture sans fin (qui, par la suite, prendra le nom de Graal), coïncident souvent avec celles du siège symbolique du “roi universel”, du palais du Prêtre Jean, de l’Asgard de l’Edda, siège des Ases et des fondateurs des maisons royales nordiques, et avec de nombreuses autres représentations allégoriques du “lieu” de l’autorité spirituelle suprême, maîtresse des deux pouvoirs.

Avant d’être la coupe dont se servit Jésus pour la Cène, le Graal, idéalement, est le récipient magique donné par le fils de Llyr, Brân, à Matholwch, récipient qui a le pouvoir de ressusciter les “morts” et de guérir toute blessure, non sans relation avec de nombreux autres vases du même genre connus des légendes celtes, dont parfois il est dit qu’ils refusent le mets mystique non pas aux “pécheurs” mais, de façon plus “aryenne”, au lâche et au parjure. Mais il y a quelque chose d’encore plus “curieux”. Numa aurait reçu du « ciel » à titre de pignus imperii, de garantie de l’éternité de Rome — un bouclier sacré, correspondant à une ancienne vasque destinée à recevoir l’ambroisie, c’est-à-dire la nourriture non terrestre des immortels. Dans la Romanité païenne, le bouclier sacré était gardé par le collège des Salii ; ces derniers, en plus du bouclier, possédaient la lance et ils étaient au nombre de douze, comme les chevaliers du Graal et du roi Arthur qui, eux aussi, avaient en garde un objet inestimable : le Graal, la coupe du breuvage immortel et une lance. Voici qu’à nouveau, par des voies souterraines, réaffleure un symbolisme identique, une même tradition énigmatique liée aux formes d’anciennes civilisations héroïco-païennes.

Tout cela évoque d’une manière significative les “coulisses” de la chevalerie et de ses mystères — pour employer l’expression d’Aroux. Aroux, et avec lui Rossetti, bien que l’ignorance d’une certaine culture académique ne l’ait qu’à peine entrevu, avaient déjà ouvert la voie à d’autres découvertes ; ils avaient démontré l’existence d’un langage, chiffré et allégorique, dans les textes et les récits de la chevalerie et cela jusqu’à Dante et à ceux qu’on appela les Fidèles d’Amour. Grâce à ce langage, on ne dissimulait pas seulement des enseignements peu orthodoxes qui sortaient des limites imposées par le Christianisme mais également une radicale et parfois vive aversion pour l’Église. Ce n’est pas le lieu ici de développer ce sujet ; d’autant que, de nos jours, le regretté Luigi Valli a fourni à ce propos une remarquable contribution en montrant le double aspect, gibelin et initiatique, d’une littérature uniquement considérée comme « poétique » à l’époque du Stil nuovo. Nous nous limiterons à dire que quiconque penserait que la réaction contre l’Église, dont on trouve trace dans les sectes et les traditions secrètes jusqu’au temps de Dante, était due à la corruption et à la décadence de l’Église elle-même, se tromperait lourdement. Ici, il s’agit — une fois de plus — d’un autre idéal qui, de par sa nature même, s’oppose à celui que l’Église, corrompue ou non en tant qu’organe du Christianisme, c’est-à-dire d’une simple religion, n’a jamais pu représenter. Ici aussi, il y a opposition politique et, simultanément, opposition spirituelle. À cet égard, et avant de conclure, il convient d’évoquer le symbolisme chevaleresque de la Dame.

Comme chacun sait, le culte de la Dame fut propre à la chevalerie, et il fut poussé si loin que, si on le prenait à la lettre, il pourrait sembler aberrant, comme d’aucuns l’ont pensé. Le fait de se vouer à une Dame, de lui consacrer inconditionnellement sa fidélité, fut l’un des thèmes récurrents des cours chevaleresques. À la Dame on laissait juger de la valeur et de l’honneur des chevaliers et, selon la théologie des châteaux, il n’était pas douteux que le chevalier mort pour sa Dame participât au même destin d’immortalité bienheureuse assuré au Croisé mort pour la libération du Temple. Chose curieuse, voire quelque peu shocking, si l’on considère certains rites, on constate que la Dame du récipiendaire devait le déshabiller pour le conduire au bain afin qu’il puisse se purifier et revêtir ensuite — comme les néophytes des mystères païens — les vêtements immaculés de la Veillée d’armes et recevoir, enfin, l’investiture chevaleresque. Nous voyons, d’autre part, que les héros d’aventures parfois scabreuses dans lesquelles figure la Dame, héros comme Tristan (sir Tristem) et Lancelot, sont simultanément des chevaliers du roi Arthur en quête du Graal, c’est-à-dire des membres du même ordre mystique auquel appartient aussi Parsifal, que Kundry séduit en vain — et des chevaliers célestes, comme l’hyperboréen Chevalier au Cygne que méprise Elsa.

La vérité, c’est que derrière tout ceci se cachaient des significations plus profondes, destinées ni aux juges de l’Inquisition ni au public grossier, mais intelligibles symboliquement sous le couvert d’usages bizarres et de récits érotiques. Dans la plupart des cas, par Dame de l’ancienne chevalerie il faut entendre ce qui vaut également pour la Dame des Fidèles d’Amour, et relève, d’autre part, d’un symbolisme traditionnel bien précis. La Dame à laquelle on jure une fidélité inconditionnelle, et à qui on se voue en se croisant, la Dame qui conduit à la purification (que le chevalier considère comme sa récompense et qui le rend immortel quand il meurt pour elle), est au fond l’équivalent du Graal lui-même.

C’est — comme l’a démontré Valli — pour les Fidèles d’Amour, “l’intelligence” au sens transcendantal, la « sainte sagesse », la personnification, donc, d’une spiritualité transfigurante et d’une vie qui ignore la mort ; c’est, pour ainsi dire, un avatar de Hébé, l’éternelle jeunesse qui devient l’épouse du héros Héraclès, le “beau vainqueur”, au sein de l’Olympe, et d’Athéna, née du front divin, qui sert de guide à ce héros ; de la Freyja de l’Edda, déesse de la lumière, constamment convoitée par des êtres telluriques, les Elementarwesen, qui cherchent en vain à la conquérir ; de Sigrdrifa-Brynhilde, que Wotan destine à devenir l’épouse terrestre du héros qui traversera la barrière de feu (et, ici, nous pouvons rappeler le baptême du feu des Templiers) ; de la vierge Sophia, figuration qui, dans tout le cycle mythique traditionnel d’Orient et d’Occident, est en relation avec l’Arbre du Monde et de la Vie, personnifiant la force vitale originelle, la vie de la vie et même la puissance, conformément à la double signification du terme sanskrit çakti, à la fois épouse et puissance.

Avec l’Arbre, elle est présente non seulement dans les diverses légendes relatives à la conquête de l’immortalité ou de la sagesse par le héros mais aussi, et de manière plus significative encore dans notre cas, dans celles qui se rapportent au pouvoir royal et sacerdotal d’un “vainqueur” (cf. par ex. la légende italique du Rex Nemorensis). Y aurait-il donc une aspiration religieuse derrière toute cette symbolique féminine et érotique ? Nous ne le croyons pas. Dans la mesure où, en parlant de résurrection au sens religieux, on n’encourait évidemment pas, dans le cadre du christianisme, le danger d’être soupçonné d’hérésie, l’emploi d’un tel travestissement par la Chevalerie et les Fidèles d’Amour resterait tout-à-fait incompréhensible si, effectivement, il s’était agi de cela !

Quelque chose de différent, et d’incompréhensible aux profanes et aux adeptes du christianisme, devait y être caché : une autre aspiration, irréductible aux limites religieuses, tournée vers une plus haute sphère ; quelque chose qui, sans doute, appartenait aux grandes traditions du paganisme aryen, traditions qui ignoraient le pathos du péché et du salut, les terreurs de l’au-delà et le réconfort du Rédempteur ; qui, au lieu de la vérité « démocratique » transformant toute âme mortelle en âme immortelle, reconnaissait la double voie, le double destin, la double possibilité : d’un côté, la voie des ancêtres et des démons de la terre, l’Hadès, le glacial Niflheim, les eaux de la dissolution et de l’oubli, de l’autre, la voie des dieux — dêvayâna — et des héros, la religion olympienne des immortels, le Walhalla, les eaux du réveil, la « vie sans sommeil » de l’Avesta.

De même qu’au sommet de la société médiévale se trouvait l’idéal de l’Empire qui renouait avec la tradition païenne d’une suprême autorité “solaire” ; de même que le symbole du Temple et du Graal était un travestissement chrétien d’une idée supérieure à la religion ; de même que, dans les prémisses de l’éthique féodale et chevaleresque, on retrouve le type viril et païen de la spiritualité, et, dans les Croisades et dans les “épreuves des armes”, la doctrine antique de la mors triumphalis et de la victoria — de même est-il possible que le symbolisme de la Dame et de la relation entre elle et les chevaliers du Graal ait caché des éléments propres à la doctrine des initiations païennes, à celle de l’éveil et du passage, non pas mystique et sentimental mais réel, d’un mode d’être à un autre mode d’être, accompli selon une voie virile et héroïque, étrangère à toute évasion religieuse et à toute servilité devant le divin. Et que l’on ait voulu maintenir l’attitude solaire selon laquelle l’élément de la sagesse, de la vie spirituelle et de la puissance, auquel on se consacre et dont on est le « fidèle » jusqu’à la mort, doit néanmoins conserver des traits féminins vis-à-vis de la virilité spirituelle de l’initié en tant que valeur centrale. En définitive, la signification exacte de tout ceci, on la trouve, après les Fidèles d’Amour, derrière le symbolisme encore plus impénétrable de la littérature hermético-alchimiste, propre à la tradition qui, fait significatif, prit le nom d’Ars regia, d’art royal, et reprit les thèmes d’initiation de la royauté divine égyptienne elle-même et établit le « mythe » d’une “race immortelle et autonome”, celle des “sans-roi”, “héritiers de la sagesse des siècles”, “époux de la Dame” et “Seigneurs des deux pouvoirs”.

Tout ce qui précède ne constitue que quelques aspects d’un matériel documentaire autrement vaste, qui pourrait faire l’objet de plus amples développements, aptes à conforter notre point de vue. Les civilisations et les grandes époques historiques ont une face visible (une Oberwelt) et une face cachée (une Unterwelt) où gît la signification authentique des formes qui affleurent à la surface, mais qui, dans l’Histoire commune, sont considérées exactement de la même manière que la psychologie d’hier pouvait expliquer les formes de la conscience extérieure sans avoir la moindre idée des coulisses du subconscient et des processus internes dont ces formes ne sont que le résultat. Une méthode historique qui tiendrait compte de ce “sous-sol” de l’Histoire, de cette Unterwelt der Kultur, s’amorce à peine de nos jours, encore tellement encombrés d’ignorance “positive”.

En l’appliquant au Moyen Âge, il nous a semblé reconnaître dans ce moment de l’Histoire quelque chose de radicalement différent des suppositions de ceux qui n’y voyaient avec nostalgie qu’une sorte d’âge d’or de la tradition catholique, la réalisation la plus achevée de l’idéal de la “Chrétienté”. Il nous a semblé, au contraire, y reconnaître, prédominantes et indomptées, des forces d’une tout autre nature, des forces qui portent la marque des plus radieuses civilisations antiques, et convergent vers le glorieux symbole qui devait faire dire au grand gibelin, à Dante, que « le Christ lui-même fut romain ».

Julius Evola, Vito Nova, juillet 1932.

[première traduction : « Spiritualité païenne dans le Moyen Âge « catholique » », par Pierre Pascal, in : Hamsa n°5, 1976. Seconde traduction : « La spiritualité païenne au sein du Moyen Age « catholique » », par Gérard Boulanger, in : Kalki n°3, Pardès, 1987, pp. 11-20]

• Du même auteur : Métaphysique de la Guerre (1935).

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/67

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s