2 novembre 1847 : le camarade Sorel

Né à Cherbourg le 2 novembre 1847, au sein d’une famille de la bonne bourgeoisie, le Normand Georges Sorel a eu tout d’abord un parcours qui avait tout pour satisfaire sa famille : études brillantes, débouchant sur l’Ecole polytechnique – un cadre hors de pair pour repérer et donner leur envol aux meilleurs esprits. Puis Sorel a exercé jusqu’à quarante-cinq ans les fonctions d’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées. Une carrière austère, mais permettant à une intelligence aiguë, inventive, audacieuse de se frotter aux réalités. La chose est précieuse car trop d’hommes de talent se perdent en se coupant du contact avec le réel.

Ayant ainsi accumulé une féconde expérience, Sorel démissionne pour se consacrer à des études et réflexions. personnelles, qui vont nourrir pendant trente ans un nombre impressionnant d’articles et de livres publiés en français, en allemand ou en italien (ce qui permet à Sorel de toucher l’élite des intellectuels organiques de son temps). Il faudrait pouvoir citer tous les ouvrages de Sorel. Les illusions du progrès, La décomposition du marxisme, De l’utilité du pragmatisme sont, entre autres, des textes qui restent précieux. Mais son ouvrage à juste titre le plus connu est ses Réflexions sur la violence. Ce livre a été lu, médité, annoté tant par Lénine que par Mussolini. À lui seul il justifie l’affirmation de Zeev Sternhell : « Vacher de Lapouge et Sorel ont joué dans l’histoire des idées un rôle plus significatif que celui de Guesde ou de Jaurès. »

Sorel s’inscrit dans le vaste mouvement de contestation fondamentale de l’individualisme libéral qui anime, à la charnière du XIXe et du XXe siècle, tout un pan de l’intelligence française. Sur cette ligne de front, le « gauchiste » Sorel côtoie sans complexe les nationalistes les plus cohérents, c’est-à-dire ceux qui savent bien que le bourgeoisisme est l’ennemi principal. Aux vétérans communards ou bonapartistes vient se joindre, à l’orée d’un nouveau siècle, une jeune génération révolutionnaire. À tous Sorel apporte un message d’une grande force de conviction, élaboré avec la rigueur et l’efficacité apprises à Polytechnique. Il s’agit d’attaquer et de rompre ce consensus centriste, auquel se sont ralliés les socialistes parlementaires (rien de nouveau sous le soleil… ) et qui engendre immobilisme politique, décadence intellectuelle et morale. Dans la foulée d’un Renan, Sorel affirme la nécessité, pour les âmes fortes, de se libérer du mirage matérialiste qui est le soubassement du capitalisme. Un capitalisme qui sait utiliser à merveille l’illusionnisme égalitariste : « Dans les pays de démocratie avancée, on observe dans la plèbe un profond sentiment du devoir d’obéissance passive, un emploi superstitieux de mots fétiches, une foi aveugle dans les promesses égalitaires. » Pour que la « plèbe » devienne le peuple, affranchi et responsable, il lui faut se libérer tant du capitalisme que du marxisme, cette imposture basée sur « les immenses avantages que procure une exposition obscure à un philosophe qui a réussi à se faire passer pour profond ».

La libération populaire passe par la violence et il faut des mythes pour, après avoir réalisé la mobilisation collective des esprits, les déterminer à agir. Ces axes de la réflexion sorélienne suscitent encore aujourd’hui la mise au pilori de Sorel, accusé d’être un préfasciste. C’est une bonne raison, pour ceux que les excommunications et les exorcismes laissent impavides, de lire et de relire Sorel.

P. V National Hebdo du 29 octobre au 5 novembre 1998

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