Justice en jachère

Les récentes tribulations du troisième Dupond, bombardé il y a un an ministre de la Justice, pourraient, à certains égards réjouir une partie de l’opposition. On appréciera sans doute le sens civique de ses chefs de file qui n’en font pas trop de gorges chaudes, du moins devant les journalistes.

Elles compliquent un peu plus, quoi qu’il en soit, les affaires du gouvernement. La Macronie apparaît en effet dans une mauvaise passe. Une perquisition policière de 15 heures à la chancellerie de la place Vendôme, l’ouverture de deux coffres-forts, qui se révélèrent vides, voilà qui revêt un caractère exceptionnel.

Au-delà des personnes et des motifs, de telles démarches entachent sérieusement dans le pays l’image de l’institution judiciaire elle-même. Sans retenir nécessairement l’idée, supposée infamante, de conflits d’intérêts, sans même considérer le parquet national financier, invention datant de 2013 sous le règne de Hollande, soit lui-même exempt de toute suspicion, c’est évidemment le désordre qui trouble la confiance dans la machine elle-même. Qu’il s’agisse du garde des Sceaux ou des magistrats, qui manifestement et à bon droit l’exècrent, on n’investit guère de confiance dans leur sérénité et, encore moins dans leur impartialité.

Or, ces affaires interviennent au moment où le pouvoir exécutif s’apprête à organiser pour septembre d’improbables et stériles États généraux de la justice, avec un garde des Sceaux de plus en plus sujet à interrogation.

N’oublions pas que son administration coiffe aussi bien la vie pénitentiaire, élément crucial de la lutte du pays contre le djihadisme, que l’action de la police judiciaire, etc. Depuis le XVIIIe siècle on aime à théoriser sa nature de « troisième pouvoir ».

De plus, si Dupond-Moretti croit intelligent de caractériser l’insécurité comme une simple impression de téléspectateurs gavés de faits divers, reconnaissons que certains de ceux-ci font réfléchir. Ainsi à Marseille où, en quelques jours six jeunes gens dont une jeune fille de 17 ans, ont été tués dans des règlements de comptes liés aux trafics de drogue, comment ne pas considérer que la délinquance et le crime progressent de façon, hélas, bien réelles ?

Tout ceci vient à point nommé pour illustrer un propos récent de la première présidente de la Cour de cassation Mme Arens. Exerçant la plus prestigieuse fonction de notre magistrature, elle parle sans ambages « d’un système à bout de souffle », de « désespérance collective », formules qu’elle a utilisées en présence du chef de l’État. Elle n’hésite pas à déclarer qu’elle n’a jamais « été aussi inquiète pour la justice ». Le procureur général François Mollins, plus connu du public, qui l’accompagnait confirmait son propos auprès du président de la république.

Tout cela est évidemment très grave et reflète aussi la paupérisation matérielle de la justice en France, son manque de moyens, et sa faiblesse dans ce qui devrait une lutte commune concrétisant l’effort de la police.

« On » a voulu faire un coup médiatique en faisant un ministre d’un homme qui avait toujours dénoncé lui-même l’absurdité d’une telle hypothèse. « On » s’est donc, une fois de plus, gravement trompé : l’institution judiciaire avait besoin d’autre chose, d’un autre souffle, que celui d’un personnage qui, en 2019, défenseur d’Abdelkader Merah, condamné à 30 ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroristes, c’est-à-dire pour sa complicité avec son frère le terroriste toulousain Mohammed Merah, non seulement croit utile de proférer « ce procès n’est pas équitable », estimant que son client « a été traité comme un animal », et affirme que les juges l’ont condamné sans preuves.

Dupond-Moretti, caricature de l’avocat d’Assises tonitruant tel qu’on l’imagine au cinéma, semblait intéressant aux communicants : les communicants au pouvoir ont montré leur mépris du Droit.

L’image la plus forte et la plus durable de l’Histoire de France nous vient de saint Louis, rendant la justice sous son chêne. Bainville, à la fin de sa vie regrettait que la monarchie en France, et plus précisément la royauté, si elle rassemblait en sa faveur tous les arguments de raison, n’eût plus pour elle, pensait-il, les forces de sentiment. Si un prince me demandait quelle stratégie serait de nature à rétablir en France un gouvernement doué de raison, il me semblerait important de proscrire l’idée du « coup de force », mise en avant en 1907 par l’Action française, pour lui recommander au contraire de se réapproprier l’image du Grand Juge, impartial et réconciliateur.

De même, dans la quête de l’Europe rêvant depuis tant de siècles de se reconstruire sur les ruines de l’Empire romain, l’œuvre la plus durablement féconde, quoique méconnue des faux lettrés peut être attribuée à l’empereur Justinien (482-565) : il ne fit pas seulement construire la basilique de Sainte-Sophie, longtemps la plus grande de la Chrétienté ; si son empire dura plus de mille ans et si son influence vit encore on le doit avant tout à sa Codification du droit romain, devenu byzantin puis occidental.

Mais le Droit écrit ne suffit pas : il faut que l’institution judiciaire, accordée à l’action des forces de l’ordre et sur l’administration pénitentiaire, l’applique et compose l’alchimie régalienne de l’Ordre.

Avec les clowns qui nous gouvernent, aussi bien Pinocchio que son troisième Dupond, nous en sommes certes très, très loin.

JG Malliarakis 

https://www.insolent.fr/

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