Guerre des drones : pourquoi n’avoir pas écouté le CER quand il le fallait ?

(Drone Patroller)

Ce n’est pourtant pas un phénomène nouveau mais un symptôme des conflits hybrides. Il a pourtant pris de court et inquiète nombre d’armées dans le monde. Les spécialistes le désignent sous l’appellation de « salve » de drones, ou d’« essaim ». Il s’agit en réalité du détournement d’engins sans pilote, de toute taille, jusque-là surtout utilisés pour des missions de renseignement ou des frappes ciblées, à des fins d’assauts groupés, armés, voire kamikazes. Un acte II de la guerre des drones, qui se répète depuis deux ans sur plusieurs théâtres d’affrontements et engendre une discrète course contre la montre des états-majors – y compris en France – pour y faire face.

Rappelons toutefois que, si nos dirigeants politiques nous avaient lus au cours de la petite dizaine d’années qui vient de s’écouler, ils ne seraient pas aussi surpris par le phénomène tant nous avons insisté sur la part croissante de ces engins volants dans l’armement. Depuis la surveillance des frontières et des mers qui nous entourent jusqu’aux dangers courus par nos centrales nucléaires, en passant par les indispensables exécutions ciblées d’un certain nombre de nos ennemis… Tout a été énoncé et discuté dans les pages du blogue du CER. Mais, aujourd’hui… c’est une urgence !

Cette nouvelle donne tactique était effectivement en germe depuis plusieurs années. Mais cette réalité a pris une acuité particulière quand ces méthodes ont été observées lors du conflit dans le Haut-Karabakh, qui opposa l’Arménie à l’Azerbaïdjan à l’automne 2020. La hantise que ce scénario se reproduise ailleurs a notamment conduit la France à considérer cette éventualité comme une urgence opérationnelle pour l’armée de terre et les forces spéciales, jugées vulnérables. La lutte antidrone a ainsi été inscrite au rang des priorités de la révision de la loi de programmation militaire 2019-2025, présentée au Parlement les 22 et 23 juin.

A la différence d’autres conflits, la guerre dans le Haut-Karabakh a consacré une utilisation massive de drones, combinée à des tirs de missiles sol-sol et d’obus d’artillerie. Ils ont parfois même été détournés sous forme d’engins-suicides appelés « munitions maraudeuses ». Le tout constituant des salves aux effets dévastateurs. Le phénomène était inédit dans le cadre d’un conflit interétatique, opposant des armées de troisième rang. Les Azerbaïdjanais ont prouvé au passage leur maîtrise de ces techniques, et ce dans des opérations en réseau (exploitant les réseaux informatiques militaires) qui étaient jusque-là l’apanage des Occidentaux. Les Arméniens ont payé un lourd tribut à ces nuées d’engins bourdonnants aux trajectoires imprévisibles, dirigées contre leurs positions. Et tout cela grâce à des armes fabriqués… en Turquie.

« Avant le conflit, l’armée azerbaïdjanaise était déjà parvenue à une bonne maîtrise des drones, car elle avait été formée par Israël et par la Turquie, deux puissances à la pointe de cette technologie », explique Jean-Jacques Patry, chargé de mission à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). « Mais, ce qui a donné la supériorité aux Azerbaïdjanais lors de cette guerre, c’est l’utilisation de toute la gamme des drones : de l’engin tactique en appui de frappes d’artillerie et aux troupes au sol, aux machines volant à haute et moyenne altitude pour effectuer des missions de reconnaissance dans le cadre d’une vraie campagne interarmées », précise le chercheur.

C’est en 2014, dans le Donbass, dans ce bassin houiller que la Russie dispute à l’Ukraine, que seraient apparues les prémices de ces salves de drones observées plus tard dans le Haut-Karabakh. Alors que les drones étaient jusque-là surtout employés par les Etats-Unis et Israël pour des éliminations ciblées, dans le cadre d’opérations de contre-terrorisme, les milices prorusses du Donbass s’en sont servi en appui de leurs opérations classiques, en coordonnant le repérage de leurs cibles avec des salves de roquettes, souligne M. Patry.

Le drone, peu coûteux, entre alors dans l’attirail des « armées pauvres » et de milices, à l’instar de l’organisation Etat islamique, qui a eu recours à des drones kamikazes à partir de 2016, notamment lors de la bataille de Mossoul. Moyennant un peu d’inventivité et l’acceptation de dégâts collatéraux, preuve est faite qu’utilisé de façon groupée, il peut compenser le manque de moyens techniques hors de prix pour nombre d’états-majors. La Turquie est l’une des premières à le comprendre. La province syrienne d’Idlib, dernier fief de la rébellion contre Bachar Al-Assad, où Ankara est en confrontation ouverte avec Damas, devient, à partir de 2016 – et jusqu’à ce jour –, son principal laboratoire.

Ce que les milices soutenues par les Russes ont entrepris de façon ponctuelle dans le Donbass, l’armée turque le met en œuvre à l’échelle d’une région. En tant que membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), Ankara a acquis un savoir-faire en matière d’opérations en réseau, qu’il a ensuite adapté pour développer des salves de drones, synchronisant parfois jusqu’à une centaine de machines, associées à de puissantes capacités de guerre électronique. Cela lui a permis, par exemple, de neutraliser des systèmes de défenses sol-air syriens, de détruire à l’artillerie une centaine de véhicules lourds ou encore de mener des attaques de drones kamikazes.

A partir de 2019, c’est un pays tout entier, la Libye, qui se transforme en terrain d’expérimentation. Durant la deuxième guerre civile libyenne (2014-2020), qui voit plusieurs puissances (notamment les Emirats arabes unis, la Turquie et la Russie) se livrer une guerre par procuration, l’utilisation stratégique des drones franchit un nouveau palier. Les salves d’engins sans pilote, associées au déploiement de mercenaires – Syriens au service d’Ankara ou contractuels russes du Groupe Wagner – fournissent un succédané de puissance aérienne. La Libye est « probablement le plus grand théâtre de guerre de drones au monde », s’alarmait, en septembre 2019, l’émissaire des Nations unies, Ghassan Salamé.

Les drones turcs – opposés à des modèles chinois importés par les Emirats – ont un rôle déterminant dans l’échec de l’offensive lancée, au printemps 2020, par le maréchal Khalifa Haftar (soutenu par la Russie et la France) contre le gouvernement de Tripoli de Faïez Sarraj, reconnu par l’ONU. L’envoi d’engins en altitude, capables d’identifier les lieux de regroupement des hommes d’Haftar, puis l’engagement continu de drones armés pour les neutraliser ont empêché une victoire qui aurait pu bouleverser le destin de la Libye. Bon nombre de ces appareils sont détruits lors des combats, mais ces pertes matérielles sont alors considérées par Ankara comme inéluctables et secondaires.

Observant à distance ces affrontements, les états-majors français réalisent aussitôt qu’il leur faut renforcer la protection des troupes au sol. Alors qu’en France le processus industriel pour l’acquisition d’armement, y compris de défense comme la lutte antidrone, peut s’avérer très lent, l’armée de terre, notamment, obtient le feu vert pour développer ses capacités en interne. Elle va s’appuyer sur son propre laboratoire d’innovation : le Battle-Lab Terre, inauguré en janvier, sur la base de Satory, à Versailles.

Jusqu’à présent, les troupes de l’opération « Barkhane », déployées au Sahel depuis 2014 pour lutter contre l’expansion djihadiste, n’ont pas été officiellement confrontées à ce type d’attaque, mais le risque qu’elles soient ciblées par des drones est désormais jugé plausible. En quelques mois, des unités ont donc été équipées de fusils capables de brouiller leurs fréquences. Les experts de la base de Satory ont par ailleurs développé en urgence un système de radar raccordé à une mitrailleuse, baptisé « Icare », pouvant détruire des drones à distance. Il doit équiper, d’ici à la fin de l’année, des véhicules de l’avant blindé. Ces moyens restent toutefois, hélas, très contingentés. Alors que, si les experts nous avaient écoutés il y a huit ou dix ans, nous aurions pris suffisamment d’avance dans le domaine pour ne pas courir ces risques… (notre moteur de recherche – mot-clé « drones » – vous en fournira les preuves)

« On n’en est qu’au début », prévient-on à l’état-major de l’armée de terre. « Le conflit du Haut-Karabakh doit nous ouvrir les yeux sur un changement de paradigme », résume pour sa part Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem). D’autant qu’une partie de la défense sol-air de courte et moyenne portée est considérée comme obsolète par les spécialistes. Ces systèmes de missiles pouvant être tirés depuis des batteries mobiles n’avaient plus vraiment d’usage dans les conflits asymétriques récents. Conçus notamment pour viser des hélicoptères, ils devraient rapidement être remplacés.

A partir de janvier 2022, l’armée de terre va par ailleurs recevoir son premier système de drone armé : le Patroller, sorte de petit avion à hélices capable de voler jusqu’à 4 500 mètres d’altitude. La livraison, initialement prévue en 2019 (Lire « Enfin une bonne nouvelle militaire » : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2016/04/07/bulletin-climatique-quotidien-7-avril-2016-de-la-republique-francaise/), a été retardée pour des raisons techniques. Le Patroller devrait redonner de l’aisance à l’armée française, notamment dans des opérations menées au Sahel, où elle ne dispose pour l’heure que de drones américains ne pouvant être engagés sans l’accord de Washingon.

Sur un plan technologique, les salves de drones sont aujourd’hui perçues comme une étape intermédiaire entre la « dronisation » des forces armées régulières ou irrégulières partout dans le monde depuis les années 1990, et le développement éventuel d’essaims de drones de plus en plus autonomes. Actuellement, même déployés de façon groupée, les drones de fabrication turque ou chinoise restent téléguidés par un être humain. A ce stade, aucun de ces appareils n’est capable de surveiller, de détecter ou de cibler seul un objectif.

Les algorithmes d’intelligence artificielle pour une telle autonomie ne sont pas encore nés ni forcément souhaités. Ils sont en outre délicats à élaborer, y compris pour les Etats-Unis, qui y travaillent depuis une dizaine d’années. L’intention du Pentagone consistait à étudier les « essaims autonomes » pour contourner le déni d’accès de certaines zones, notamment en Chine et en Russie. Aujourd’hui, le Golden Horde est son projet le plus abouti : une combinaison de missiles, de munitions maraudeuses et de drones de guerre électroniques. Mais il faudra attendre « au moins une bonne décennie » avant qu’il ne se traduise par une quelconque réalité opérationnelle, estime M. Patry dans une note pour la FRS, publiée le 15 avril.

Dans le sillage des Etats-Unis, la Chine, Israël, la Turquie et la Russie sont les principaux pays à se positionner dans le secteur du drone, même si, en la matière, la propagande est fréquente. Pékin, qui a déjà inondé le monde de ses appareils de toutes tailles, notamment en Libye, œuvre ainsi à contrer Washington, en particulier en mer. Tel-Aviv s’est doté de capacités combinant drones de reconnaissance, tirs d’artillerie longue portée (150 kilomètres) et munitions maraudeuses, mais entend se perfectionner pour lutter contre l’Iran et ses alliés régionaux. Ankara a développé sa propre filière industrielle spécialisée dans les drones, et exporte à tout-va, tout en poursuivant la recherche.

En parallèle à cette course aux armements, qui laisse augurer une augmentation en nombre, en intensité et en autonomie des salves de drones, le débat éthique s’avère paradoxalement limité. Après avoir été vif dans les Etats-Unis de Barack Obama (2009-2017), en raison de l’emploi massif de drones pour des assassinats ciblés, il soulève la polémique au sein de la classe politique allemande, mais n’est porté, aujourd’hui dans le reste de l’Europe, que par quelques droits-de-l’hommistes.

Les salves de drones sont en fait à la croisée d’un autre débat, aux contours techniques encore plus épineux : les systèmes d’armes létales autonomes (SALA), parfois résumés par l’expression « robots tueurs ». Des discussions ont démarré, en 2014, dans le cadre onusien de la Convention sur certaines armes classiques. Depuis, un groupe d’experts se réunit chaque année, « mais, à la question faut-il interdire préventivement les SALA ? , aucun consensus entre Etats ne s’est dégagé », souligne M. Jeangène Vilmer, et les négociations piétinent.

Elles butent en particulier sur les secrets technologiques entourant la fabrication d’armes autonomes. Si le contrôle de la prolifération des armements classiques tient de la prouesse, celui des drones plus ou moins autonomes relèvera d’un défi encore plus complexe, prévient le directeur de l’Irsem. L’enjeu technologique des salves de drones ne concerne pas tant les appareils en tant que tels, que les lignes de codes informatiques permettant de les coordonner.

Et rejoint, par conséquent, un autre domaine militaire non moins épineux : LA CYBERGUERRE.

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