Quand la bombe démographique africaine explosera

Entretien avec Bernard Lugan, « Monsieur Afrique »

Propos recueillis par Francois Bousquet

On connait le mot d’Auguste Comte « La démographie, c’est le destin » – et le destin se confond souvent avec la tragédie. C’est en Afrique qu’il se joue. Avec un taux de croissance de 4 %, la population africaine double tous les 20 ans. Nul mieux que Bernard Lugan, directeur de L’Afrique réelle et auteur d’ouvrages de référence, n’était désigné pour répondre à nos questions.

Éléments : Comment se présente la situation démographique de l’Afrique ?

Bernard Lugan. Dans les années 1950-1960, la population du continent africain était d’environ 275 millions d’habitants, soit 9 % de la population mondiale. Dans les années 1990, les Africains étaient 650 millions et ils totalisaient alors 12 % de la population mondiale.

En 2050, 40 % des naissances mondiales seront africaines; et en 2100, avec plus de 3 milliards d’habitants, le continent abritera un tiers de la population mondiale, dont les trois quarts au sud du Sahara. Avec un taux de croissance de 4, %, la population africaine double tous les 18-20 ans. En Somalie, le taux de reproduction est de 6,4, enfants par femme et de 6,1 en RDC. Au Niger, où le taux de fécondité est de 7, les femmes souhaitent avoir 9 enfants et leurs maris 11 (Jeune Afrique, 28 décembre 2014); or, il faut savoir que la population de ce pays désertique qui était de 3 millions d’habitants en 1960 atteindra 40 millions en 2040 et 60 millions en 2050. Comme il sera impossible de les nourrir, la seule issue sera l’émigration vers l’Europe. Le phénomène touche également l’Afrique du Nord. En Algérie, le programme de planification familiale des années 1990-2000 avait permis de faire baisser l’indice synthétique de fécondité de 4,5 enfants par femme en 1990 à 2,8 en 2008. Avec la réislamisation du pays, depuis 2014, il a rebondi à 3,03. En Égypte, dans un discours prononcé le 9 juin 2008 lors du Deuxième congrès national sur la population, le président Moubarak déclara que la pression démographique était la « mère de tous les maux », la huitième plaie d’Egypte en quelque sorte. Avec une population ayant dépassé les 90 millions, qui plus est concentrée le long du Nil sur quelques dizaines de milliers de km2, avec un indice de fécondité de 3,1 par femme et un taux de croissance naturelle de 18,5 pour 1000, la catastrophe égyptienne est effectivement annoncée.

Éléments : La «bombe P », l’une des hantises des années 70, à pu être à peu près partout désamorcée, sauf en Afrique noire. Y aurait-il une exception africaine ?

Bernard Lugan. Oui, car partout ailleurs dans le monde, la tendance a été inversée. L’apogée de la démographie mondiale a ainsi été atteint dans les années 1970 avec un taux de 2,1 % d’augmentation annuelle. Puis le taux d’accroissement a baissé 41.7 % dans la décennie 1990, Asie incluse. Avec environ 4 %, l’Afrique n’a donc pas suivi ce mouvement. Résultat : non seulement la démographie ruine l’Afrique, menace les équilibres politiques, mais encore elle produit des masses de pauvres, donc une bombe sociale et politique, car 850 millions d‘Africains vivent actuellement dans la pauvreté, des millions d’entre eux ne survivent que par l’assistanat (l’Aide pour le développement pour toute Afrique a augmenté en 2015 de 6,9 %, soit 131,6 milliards de dollars) et 150 millions sont à la limite supérieure de la pauvreté.

Le plus inquiétant est que les projections actuelles de population africaine partent du postulat de la baisse de l’ISF (Indice synthétique de fécondité), lequel permet d’évaluer le nombre d’enfants mis au monde par une femme en âge de procréer. Or, toutes les données postulent une baisse de 50 % de l’ISF africain en 30 ans. Dans la décennie 1990, il était de 6,7 enfants par femme et il est aujourd’hui postulé qu’il baissera à 3,4 en 2020. Les experts peuvent ainsi annoncer que la démographie africaine passera a 2,1 % en 2020. Or, ce postulat baissier ne semble pas se vérifier puisque, depuis la fin de la seconde moitié de la décennie 1990, l’ISF a certes très légèrement fléchi au Kenya ou au Zimbabwe, mais dans le même temps il a augmenté en Ethiopie, au Mali et en RCA, passant respectivement de 6 à 7,5, de 6 à 7 et de 5 à 6.

Éléments : Peut-on parler de configuration malthusienne ? Des ressources qui, à défaut de croitre arithmétiquement, augmentent moins vite qu’une population qui, sans progresser géométriquement, s’emballe…

Bernard Lugan En 1970, 200 millions d’Africains n’avaient pas accès à l’électricité et aujourd’hui ils sont plus de 500 millions. Et pourtant, en un demi-siècle, des dizaines de milliers de kilomètres de lignes furent tirés, mais les naissances sont allées plus vite que l’électrification. Cet exemple se retrouve dans tous les domaines. Au lieu d’être le « levier du développement », la démographie africaine est donc tout au contraire son principal frein. Cela a été indirectement reconnu par les Nations Unies dans un rapport de 2014 dans lequel il est écrit que le recul des naissances pourrait provoquer un « miracle économique » au sud du Sahara. Depuis les indépendances, le PNB du continent a augmenté de près de 4 % en moyenne, mais, ramené à l’évolution de la population, ce taux tombe à moins de 2 %. Or, en 2000, les signataires des Objectifs du millénaire pour le développement considéraient que la pauvreté ne pourrait reculer à moins de 7 % de croissance durant de longues années. Comme aujourd’hui, la croissance africaine est globalement d’environ 2 %, le continent n’a pas cessé de s’enfoncer.

Éléments : Vous ne croyez donc pas au développement de l’Afrique ?

Bernard Lugan. Le développement est un mythe. C’est également l’alibi permettant aux dirigeants des pays de l’UE de ne pas prendre les mesures de simple police qui pourraient encore éviter que le trop plein démographique africain se déverse dans le vide démographique européen. Face à la réalité qui est que les actuelles migrations vont peu à peu déboucher sur une colonisation de peuplement qu’ils refusent de nommer, les dirigeants européens s’accrochent au mythe du « développement » postulé être un ralentisseur migratoire. Or, comme je l’ai expliqué dans mes livres, notamment dans Osons dire la vérité à l’Afrique (Le Rocher, 2015), il s’agit d’une illusion. Pour trois raisons principales. Primo, à supposer qu’il ait une efficacité, le développement ne pourrait avoir que des effets à très long terme. Or, il y a urgence. Secundo, tout a déjà été tenté en ce domaine. Or, en dépit des sommes colossales qui y ont été déversées par les pays « riches », au lieu de se « développer », le continent africain s’est au contraire appauvri. Tertio, comme la croissance économique africaine (entre 1,4. % et 1,6 % en 2016), est inférieure à la croissance démographique (3-4 %), comment prétendre « développer » un continent qui, d’ici a 2030, verra sa population passer de 1,2 milliard a 1,7 milliard, avec plus de 50 millions de naissances par an ?

Dans les années 1970-1980, un des mythes du développement était l’urbanisation car il était postulé que cette dernière ferait baisser le taux de croissance de la population. Or, en Afrique, l’urbanisation n’a pas entrainé de baisse notable ou même significative de la fécondité. Le taux d’urbanisation africain qui était de 14 % en 1950 est passé à 40 % en 2013 et il sera supérieur à 60 % en 2050. L’Afrique sera alors un continent urbain, univers de bidonvilles constituant autant de pôles de pauvreté et de violence. D’ici à 2050, l’Afrique comptera ainsi entre 300 et 500 millions de citadins de plus, une partie par croît naturel, l’essentiel à la suite de l’exode rural. Toutes les politiques de développement seront alors réduites à néant. Ce n’est donc pas de « développement » dont l’Afrique à besoin, mais d’un strict contrôle des naissances. À défaut, des dizaines de millions d’Africains continueront à rêver de venir s’installer en Europe où les femmes n’enfantent plus et où les vieillards seront bientôt majoritaires. Vue d’outre-Méditerranée, l’Europe est une terre à prendre.

Éléments : Le planning familial ne se heurte-t-il pas à de profondes résistances ?

Bernard Lugan. L’ethno-historien que je suis se borne à constater que la grande nouveauté qu’est la surpopulation n’a pas été intégrée aux schémas comportementaux africains, qui fonctionnent encore selon les critères des sociétés traditionnelles, antérieures à la colonisation, et dans lesquelles les populations prélevaient sur un milieu aux ressources alors inépuisables. À la différence de l’Asie, monde de hautes pressions démographiques dans lequel les populations avaient intégré le phénomène, notamment par la civilisation de la rizière, Jusqu’aux XVI-XVIIe siècles, l’Afrique fut un monde de basse pression démographique dans lequel la lutte pour l’espace était inconnue. Or, et par deux fois, l’intervention directe ou indirecte des Européens bouleversa la situation, mais les Africains ne s’adaptèrent pas à ces nouveautés. Une première augmentation de la population se produisit à la suite de l’introduction des plantes américaines par les Portugais. Maïs et haricots devinrent ainsi la nourriture de base dans toute l’Afrique australe et dans l’Afrique inter-lacustre, les patates douces et le manioc partout ailleurs. Le résultat fut un considérable essor démographique. Aussi bien en Afrique de l’Ouest qu’en Afrique de l’Est et australe, les traditions et l’archéologie indiquent ainsi que des milieux nouveaux furent défrichés à partir de la fin du XVIe siècle. Dans la région des grands lacs de l’Afrique centre-orientale, la forêt primaire fut défrichée à partir du XVIe siècle. En Afrique australe, les traditions des Nguni du Nord (Zulu et apparentés), aussi bien que celles des Nguni du Sud (Xhosa et apparentés) indiquent le même ordre de grandeur chronologique.

Pour nous en tenir à ces deux ensembles régionaux sur lesquels nous sommes particulièrement bien documentés, nous constatons que la réponse des hommes à l’essor démographique eut des applications différentes. Dans la région inter-lacustre, milieu de dualisme entre la civilisation de la vache et celle de la houe, les pasteurs tutsi limitèrent leur croît démographique en l’alignant sur celui des bovins. Chez eux, les pratiques abortives ou les comportements sexuels adaptés permirent de limiter l’essor de la population. Alors que les Tutsi étaient généralement polygames, cette polygamie ne déboucha pas sur une explosion démographique. Ayant choisi d’être minoritaires par rapport aux agriculteurs hutu qui les entouraient, il fallut aux Tutsi prendre le contrôle politique des premiers afin que le fait d’être minoritaires ne soit pas un handicap pour eux. C’est alors que, selon l’adage de l’ancien Rwanda, afin de « sauvegarder les biens de la vache (les pâturages) contre la rapacité de la houe », un système de contrôle des hommes fut instauré au profit du bétail, donc des Tutsi. La réponse de ceux des Hutu qui se sentirent emprisonnes fut alors de migrer vers la crête-Congo-Nil pour la défricher. À la différence des Tutsi, les Hutu, pourtant monogames, affirmèrent leur différence par une démographie galopante, parce qu’il fallait des bras pour défricher la forêt.

En Afrique australe, chez les Nguni du Sud (Xhosa et apparentes), à partir là encore du XVIe siècle, à chaque génération, le surplus de la population partait défricher des espaces nouveaux. La soupape de la surpopulation était ici la conquête de terres vierges. Or, le mouvement fut bloqué à la fin du XVIIIe siècle lorsque le front pionnier xhosa rencontra le front pionnier hollandais. Chez les Nguni du Nord, à partir du début du XVIIe siècle, quand il n’y eut plus d’espaces vierges à défricher, la réponse à l’accroissement démographique fut la guerre afin que les plus forts se taillent un espace vital aux dépens des plus faibles. Comme la culture guerrière nécessitait une solide organisation, le phénomène déboucha sur l’étatisation, dont l’accomplissement fut l’État zulu.

Dans les exemples choisis, nous venons donc de voir que ce fut quand il n’y eut plus d’espace vierge permettant au croit humain de s’établir que l’État apparut. Ce phénomène est bien connu depuis la naissance de l’Égypte dynastique. Il y a cinq mille ans, le « miracle égyptien » fut d’abord une réponse adaptée à un milieu particulier. Or, l’État égyptien constitue une exception, car, partout ailleurs sur le continent, comme l’espace existait, il n’y eut pas nécessité d’encadrer la démographie : seuls survivaient les groupes nombreux capables d’aligner des guerriers pour se défendre et des bras pour défricher ou cultiver, d’où la philosophie de la virilité et de la fécondité.

Éléments : Autre chapitre, loin d’être négligeable : la colonisation…

Bernard Lugan. La colonisation eut des conséquences directes sur la démographie africaine. En un siècle, la médecine coloniale a multipliée la population par 7. Les colonisateurs débarrassèrent les Africains de la lèpre, de la rougeole, de la trypanosomiase (maladie du sommeil), du choléra, de la variole, de la fièvre typhoïde, et ils introduisent massivement la quinine afin de lutter contre la malaria. Au nom de leur universel « amour des autres », les colonisateurs provoquèrent le cataclysme démographique d’aujourd’hui.

Éléments : Vous n’êtes guère optimiste, à la différence d’africanistes patentés souvent affectés d’un indécrottable panglossisme. Quelles sont néanmoins les perspectives que vous envisagez ?

Bernard Lugan.. Je n’en vois pas. En Afrique, ni les peuples ni leurs dirigeants n’ont voulu et ne veulent prendre en compte le suicide démographique qui va emporter leur continent car, comme l’a écrit Bechir Ben Yamed : « Trop d’Africains […] pensent qu’une démographie généreuse est un don de Dieu » (Jeune Afrique, 6 juillet 2014). Comme l’a fait remarquer en son temps Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères sous Pompidou : « Dès que le taux de croissance démographique est égal ou supérieur au taux de croissance économique, on le sait bien maintenant, le fameux “développement” devient impossible. Un exemple : si la France avait conservé sa fécondité du XVIIIe siècle, elle aurait aujourd’hui 437 millions d’habitants ! »

À consulter : <bernardlugan.blogspot.fr>

Bernard Lugan, Algérie, histoire à l’endroit, 32 € (à commander sur son site).

Bernard Lugan, Osons dire la vérité à l’Afrique, éditions du Rocher, 224 p, 21 €.

L’Afrique réelle, la lettre africaine de Bernard Lugan (sur abonnement).

Éléments N°167 Août-Septembre 2017

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