Le grand retour de Proudhon

Entretien avec Thibault Isabel, Propos recueillis par Pascal Eysseric

Rédacteur en chef de la revue Krisis et collaborateur régulier d’Éléments, Thibault Isabel publie un ouvrage intitulé Pierre-Joseph Proudhon. L’anarchie sans le désordre, préfacé par Michel Onfray. Un livre qui ne dépoussière pas tant le « père de l’anarchisme » qu’il ne l’inscrit dans les grandes problématiques contemporaines : enracinement, localisme, autonomie individuelle.

Éléments : Proudhon est sans aucun doute l’un des auteurs les plus inclassables de la pensée politique française. Peu de grands éditeurs se risquent a publier des livres sur ce genre de personnage. Pourquoi Michel Onfray a-t-il choisi de vous accorder une préface et de faire paraitre votre ouvrage dans la collection qu’il dirige aux éditions Autrement ?

Thibault Isabel. Tout simplement parce qu’il œuvre depuis longtemps au renouveau de la pensée proudhonienne ! Michel Onfray a toujours défendu une conception populaire de la politique, qui ne soit pas inféodée à la France d’en-haut. Dans notre pays, le pouvoir est concentré entre les mains des élites de la capitale, massivement acquises au néolibéralisme et à la mondialisation sauvage. Le peuple ne parvient plus à faire entendre sa voix. Il devient donc urgent d’offrir de nouveaux espaces d’expression par la base. C’est très exactement ce que désirait Proudhon. Et c’est aussi ce que fait Michel Onfray à travers la collection « Universités populaires & Cie », qu’il dirige au sein des éditions Autrement : faire valoir des idées qui n’ont généralement pas droit de cité dans les grands médias.

Éléments : À la fois anticapitaliste et anticommuniste, Pierre-Joseph Proudhon élaborait en quelque sorte une doctrine de troisième voie. Bien qu’il ait vécu au XIXe siècle, a-t-il encore des armes à nous donner pour penser le monde d’aujourd’hui ?

Thibault Isabel. Depuis la chute du Mur de Berlin, les idéaux communistes se sont effondrés. Pourtant, le néolibéralisme ne suscite guère l’enthousiasme. La grave crise politique que nous traversons en est le signe. Les citoyens sont désemparés. Ils ne savent plus à quelle cause se vouer. Même les mouvements de protestation de la jeunesse manquent cruellement d’horizon idéologique construit. Le peuple voudrait se révolter, plus que jamais peut-être, mais il ne sait pas pour quoi. On vote contre, sans parvenir à s’enthousiasmer. Les présidents élus sont presque toujours choisis par défaut.

Pour faire souffler le vent de la rébellion, nous avons besoin d’un retour aux sources de la pensée antilibérale, et singulièrement d’un retour à Proudhon. Depuis la fin du XIXe siècle, le marxisme a régné d’une façon écrasante sur le monde intellectuel. C’est oublier que, pendant longtemps, Proudhon fut la tête de proue des milieux contestataires en France et en Europe Marx était alors considéré comme un philosophe mineur. Le proudhonisme permettait de penser une critique du libéralisme qui s’accommode du localisme, de l’enracinement, voire d’un certain conservatisme culturel. Tout en défendant le progrès social et la liberté humaine, le philosophe rappelait que nous nous inscrivons dans des communautés vivantes et que nous sommes les garants d’une continuité historique. L’avenir est devant nous, mais nous avons en même temps besoin de transmettre les héritages du passé. À l’ère de la mondialisation et de la crise du monde occidental, cette pensée retrouve donc une nouvelle actualité.

Éléments : Proudhon était-il de gauche ou de droite ?

Thibault Isabel.. Ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois. Proudhon a surtout anticipé des notions devenues centrales dans la pensée dissidente. Pour lui, une authentique révolte populaire transite par l’action directe du peuple et la participation à des initiatives solidaires : il fut le grand promoteur des mutuelles autogérées et des associations de quartier, qui recréent du lien entre les citoyens. Ce sont des idées transversales qui parcourent tout le spectre des positionnements politiques, de la gauche altermondialiste à la droite casapoundiste, par exemple. Il existe en fait des proudhoniens de gauche comme il existe des proudhoniens de droite.

Mais nous ne devons pas seulement porter un regard rétrospectif sur Proudhon. Nous devons d’abord réactualiser ses idées afin d’élaborer de nouvelles alternatives. Voilà près d’un siècle que nous voyons s’opposer la droite libérale à la gauche communiste ou sociale-démocrate. Désormais, on sent bien que ce clivage est à bout de souffle, à tel point que les principaux représentants du système mondialo-capitaliste prétendent eux mêmes dépasser les partis traditionnels, comme le mouvement « En marche ! ». Proudhon nous offre l’opportunité d’aller beaucoup plus loin et de changer en profondeur notre logiciel politique, afin de sortir des impasses de la modernité.

Éléments : Fils de pauvre, autodidacte, Proudhon a sans doute été le seul théoricien révolutionnaire du XIXe siècle issu du milieu ouvrier. Est-ce que cela a eu une forte influence sur son œuvre ?

Thibault Isabel. Né le 15 Janvier 1809 à Besançon, d’un père tonnelier et d’une mère cuisinière, Pierre-Joseph Proudhon a passé toute son enfance à la campagne. Il a poursuivi des études grâce à une bourse, mais dut abandonner juste avant le baccalauréat pour travailler et nourrir ses parents. Il est alors devenu imprimeur, d’abord comme salarié, puis en s’installant à son compte. Proudhon avait horreur du salariat. Il ne voulait pas être au service d’un patron ni au service d’une bureaucratie publique, en tant que fonctionnaire. Il tenait à sa liberté. Au fond, son objectif a toujours été de promouvoir les « petits » contre les « grands » : les petits commerçants contre les grandes corporations internationales, les petits artisans contre les grandes usines délocalisées et les petits paysans contre les grandes exploitations intensives. Au lieu de redistribuer les richesses à travers une collectivisation des ressources, comme le préconisent les marxistes, Proudhon voulait mieux répartir le travail et préserver ainsi l’autonomie des individus.

Cette idée fait directement écho à notre situation présente. Le salariat s’est généralisé, même si l’ubérisation de l’économie est en passe de nous ravaler au rang de travailleurs précaires sous-traités par des multinationales omnipotentes. Le proudhonisme visait à affranchir les hommes du grand capital industriel et financier. En se liguant les uns avec les autres, par exemple sous forme de coopératives, les travailleurs indépendants pourraient préserver leur statut en se donnant les moyens de résister à la concurrence. Mais cela implique aussi d’établir des mesures drastiques pour contrebalancer le pouvoir des « 1 % les plus puissants » qui phagocytent désormais 99 % des ressources. Dans les années qui viennent, nous devrons faire appel à la pensée de Proudhon si nous voulons relever les défis de la dérégulation économique.

Éléments : Concrètement, quels leviers faudrait-il activer pour lutter contre la mondialisation ?

Thibault Isabel. Proudhon a forgé les outils indispensables à l’élaboration d’un véritable protectionnisme fédéral. Nous avons besoin de protéger économiquement les frontières de l’Europe afin de nous prémunir contre les grandes puissances étrangères, mais nous avons aussi besoin d’un protectionnisme régional afin de favoriser l’économie en circuit court. Proudhon, des le XIXe siècle, était déjà très hostile à l’essor de la finance et de la mondialisation. Selon sa propre formule, le capitalisme moderne « n’a pas de patrie ». Ce système est domine par des « oisifs cosmopolites » qui appauvrissent les salaries en délocalisant la production et en pratiquant le dumping social. Lorsque la main d’œuvre se plaint de salaires indigents ou de mauvaises conditions de travail, on menace d’installer les usines ailleurs ou de recourir à des immigrés ! La mondialisation de l’économie suscite un effondrement des repères identitaires. Plus la production se délocalise, plus elle détruit les cultures. Les peuples se disloquent et l’on voit proliférer une mentalité individualiste qui ruine tout sens de la fraternité. De là découlent aussi les réactions compensatoires et pathologiques que représentent les poussées communautaristes ou xénophobes de toute nature. Lorsqu’on fracture l’identité, elle réapparait sous des formes perverses.

Éléments : Aurait-il d’une certaine manière invente le souverainisme ?

THIBAULT ISABEL. Oui, à condition de rappeler qu’il n’était pas nationaliste, mais régionaliste. Il voulait empêcher la concentration du pouvoir à l’échelle de l’État-nation et des structures technocratiques supranationales en même temps que la concentration du capital entre les mains des grands patrons et des grands financiers : que ce soit sur un plan politique ou économique, il militait contre l’établissement d’une élite hors-sol que Christopher Lasch désignera un siècle plus tard sous le nom de « Nouvelle Classe ». C’est cette Nouvelle Classe qui profite de la concentration technocratique et capitalistique du pouvoir, au détriment de la population ordinaire. En relocalisant la production et les prises de décision, on empêchera les élites de s’arroger toutes les prérogatives, comme elles le font à Paris autant qu’à Bruxelles ou qu’au FMI. Dans le contexte actuel, les Européens doivent bien sur rester unis. Sans la puissance de l’Europe, et sans celle de la France, les régions ne seraient rien face aux géants américains et chinois. Mais nous devons rendre le pouvoir aux citoyens a partir du bas, en invalidant les coteries d’experts cooptés. Il faut créer une nouvelle Europe, quitte à sortir provisoirement de l’UE tant qu’on n’obtiendra pas gain de cause.

Éléments : Vous insistez dans votre livre sur le fait que Proudhon défendait une morale « païenne »…

Thibault Isabel. En effet ! Proudhon a été élève dans le catholicisme par sa mère, mais il a développé au fil du temps une profonde aversion pour le cléricalisme. La religion et la morale l’intéressaient malgré tout au plus haut point et, vers le milieu de sa vie, il a progressivement renoué avec la spiritualité des peuples traditionnels. Proudhon aimait particulièrement le taoïsme chinois. Il était convaincu que l’avenir ne s’éclairerait pour l’Europe qu’en renouant avec les sagesses anciennes, dans lesquelles il trouvait à juste titre une sorte d’« école de la guerre ». Les peuples antiques envisageaient le monde comme une lutte permanente entre des forces contradictoires. C’est en rompant avec le cadre lénifiant du christianisme universaliste et dogmatique que nous redécouvrirons !es vertus du combat pour les idées. Toute la pensée proudhonienne était en réalité l’expression d’un tel « paganisme ». Il s’agissait d’instaurer une démocratie radicale, apte à renforcer le polythéisme des valeurs. Proudhon aura été le premier adversaire de ce que nous appelons aujourd’hui la « pensée unique ».

Éléments : Les proudhoniens du XIXe siècle furent les fondateurs de la théorie anarchiste. Difficile de croire que l’anarchisme puisse être la solution au désordre ambiant… Voulez-vous rajouter du désordre au chaos actuel ?

Thibault Isabel. Tout dépend de ce qu’on entend par « anarchisme ». Depuis Mai 68, nous sommes habitués à concevoir l’anarchisme sous de l’individualisme libertaire, qui domine effectivement le paysage idéologique. Mais l’anarchisme des origines était d’une tout autre nature. Proudhon reprochait à l’État moderne d’« organiser le désordre ». Il entendait donc lutter contre le pouvoir bureaucratique, afin de restaurer un ordre plus rigoureux et plus juste. Proudhon n’était pas anti-démocrate, comme on l’imagine encore parfois; il était anti-jacobin. Il voulait instituer une démocratie authentiquement populaire, qui ne repose pas sur la tyrannie technocratique ou la tyrannie de la majorité, mais sur la liberté locale et la multiplication des contre-pouvoirs. C’est cela qu’il appelait « anarchisme ». Pour ma part, je préfère parler de « démocratie locale et fédérative », afin d’éviter tout malentendu.

Dans les grands États jacobins tels que le France, l’immense majorité des décisions sont prises par une élite dirigeante. Les pouvoirs locaux ont très peu d’autonomie. Les citoyens eux-mêmes ne sont pour ainsi dire jamais sollicités, sinon de façon épisodique et hypocrite. Quand on leur demande de se prononcer, comme lors du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, on n’hésite pas à balayer leur opinion d’un revers de main, à la manière de Nicolas Sarkozy aussitôt après son élection, qui a ratifie le Traité de Lisbonne en décembre 2007. Autrement dit, dès que le peuple vote mal, on oublie le peuple. La prétendue « démocratie participative ou référendaire » relève de la poudre aux yeux et dissimule le caractère hyper-centralisé du système. Si les citoyens attendent d’être sauvés par un homme ou une femme providentiel, ils seront toujours les dindons de la farce.

Proudhon voulait que la plupart des décisions soient prises par la base plutôt que par le sommet. Cela transite par une décentralisation de l’État ou, pour mieux dire, par la mise en place d’un véritable régime fédéral. Le coeur d’une démocratie réside dans les communes, certainement pas à l’Élysée ou à Bruxelles. En redonnant tout son sens à la politique de proximité et à la démocratie directe, on ne fera pas œuvre de désordre; on créera un ordre plus proche du peuple. 

Thibault Isabel, Pierre-Joseph Proudhon. L’anarchie sans le désordre, Autrement, 208 p., 16,08 €.

Éléments N°166 Juin-Juillet 2017

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