L’Espagne a réussi, pourquoi la France n’y parviendrait-elle pas ?

Depuis lundi 17 mai, l’Espagne subit le déferlement de hordes migrantes, en provenance bien sûr du Maroc mais aussi de plusieurs pays d’Afrique sub-saharienne, dans son enclave de Ceuta. Ces barbares s’introduisent par voie terrestre mais aussi et surtout par voie maritime à partir du territoire marocain, à la nage ou en rafiots. Ils étaient hier, jeudi, plus de huit mille a s’être introduits dans l’enclave espagnole.

Mais les soldats du roi Felipe VI n’ont pas fléchi et, comme à leur habitude, ils les ont rattrapés et aussitôt renvoyés là d’où ils venaient ! Quel que soit leur âge, qu’ils s’agissent d’hommes ou de femmes, plus de 6 000 ont à ce jour été expulsés manu militari et contraints de rebrousser chemin.

Prise de court par cette arrivée massive et brutale, la préfecture de Ceuta a mobilisé des soldats antiémeute pour dissuader les candidats à l’exil. Accusé de les avoir délibérément laissés passer, sur fond de crise diplomatique avec Madrid, le Maroc a fini par renforcer son dispositif de surveillance dans la journée de mardi, alors que les tentatives de passage avaient déjà fait un mort.

Tentative de contournement par la mer des digues protégeant l’enclave de Ceuta

« Tout ça pour ça !lâchait l’un des migrants illégaux. Nous avons passé presque deux jours à Ceuta, étouffés par les gaz lacrymogènes, entassés par terre, avant d’être reconduits à la frontière. » Eh oui ! Ce sont les risques de toute invasion d’un territoire étranger. Les Espagnols l’ont compris depuis longtemps. Mais les Français… pas encore. Souvenez-vous d’ailleurs de notre article de 2015 faisant l’éloge de la défense de Melilla, l’autre enclave espagnole au Maroc : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2015/09/03/bulletin-climatique-quotidien-3-septembre-2015-de-la-republique-francaise/. Et souvenez-vous aussi qu’en 2014, nous avions élevé exceptionnellement le colonel Ambrosio Martin Villaseñor (qui commandait alors la Garde civile de l’enclave) à la dignité de Compagnon de l’Ordre du Mérite de Sainte-Jeanne d’Arc (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2014/05/11/consilium-consulte-n-2014001-portant-promotion-dans-lordre-royal-de-sainte-jeanne-darc/).).

Mais beaucoup ont poursuivi malgré tout, provoquant des scènes de chaos près de la frontière, côté marocain. Dans la nuit de mercredi à jeudi, de violents heurts ont éclaté avec la police. Plusieurs centaines de jeunes ont lancé des projectiles en direction des forces de l’ordre, fracassé des lampadaires et brûlé des panneaux publicitaires.

Des milliers de jeunes Marocains issus principalement du nord du pays mais aussi d’Afrique sub-saharienne se sont soudainement rués lundi vers le passage frontalier de Fnideq, marchant par dizaines sur les bas-côtés de la route, certains s’accrochant à l’arrière des voitures. La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre, à coups de vidéos publiées sur les réseaux sociaux. Une véritable marée humaine s’est alors déversée sur les plages mais aussi dans les terres, où des milliers de personnes ont progressé dans les collines verdoyantes. La plupart se sont ensuite faufilées à travers les grillages, à pied, ou ont traversé la frontière maritime à marée basse, sans être inquiétées par les forces marocaines.

Des familles entières sont venues de tout le pays. Amina est arrivée mardi de Sidi Othmane, en périphérie de Casablanca, avec son fils d’un an et demi. « J’ai vendu mes affaires pour payer le trajet et maintenant, nous n’avons plus rien pour repartir », se désole cette femme de ménage de 26 ans, au chômage, refoulée mardi après avoir franchi la clôture grillagée, son bébé dans les bras.

Des migrants subsahariens ont aussi profité de ce moment de confusion pour tenter le périple comme Mohamed, arrivé de Conakry (Guinée) en 2019 et installé dans un camp de fortune à Agadir. « C’est un miracle ! Il n’y a pas besoin de passeur, ni de savoir nager. Je vais enfin atteindre l’Europe ! », croyait-il savoir, mardi, après un long trajet depuis le sud du royaume. L’espoir s’est vite éteint pour le Guinéen de 30 ans, interpellé au pied du TGV, à Tanger, où la police guettait l’arrivée de migrants. Les Subsahariens qui ont réussi à atteindre la frontière ont quant à eux été embarqués de force dans « une quarantaine de bus destinés à les ramener dans leurs villes respectives », a assuré un agent des forces auxiliaires marocaines chargé d’organiser leur retour…

« Il est possible que les autorités aient voulu éloigner les migrants subsahariens pour que l’on ne confonde pas le coup de pression du Maroc sur l’Espagne et la dimension migratoire, analyse le sociologue Mehdi Alioua, spécialiste des migrations. Des Marocains qui entrent provisoirement dans une ville voisine, c’est une chose. Mais laisser des migrants subsahariens entrer en Europe poserait de graves problèmes, y compris pour le Maroc. »

Ce coup de pression intervient alors que le climat est particulièrement tendu entre Madrid et Rabat depuis la dernière bévue du Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez : l’hospitalisation, en Espagne, sous une fausse identité, du chef du Front Polisario, Brahim Ghali. Le ministère marocain des affaires étrangères avait alors haussé le ton et prévenu que l’Espagne devrait en assumer « toutes les conséquences », dans un communiqué le 8 mai, alors que Rabat est un allié stratégique de l’Espagne dans la lutte contre l’immigration clandestine. « Qu’attendait l’Espagne du Maroc, lorsque celui-ci a vu qu’elle hébergeait le responsable d’un groupe qui a pris les armes contre lui ? », a réagi le ministre des droits de l’homme, Mustapha Ramid, mardi, sur Facebook.

« Au-delà de la dimension migratoire, il y a avant tout une dimension de souveraineté, de frontières européennes à l’intérieur même du territoire marocain. Je pense que c’est le message que veut faire passer Rabat : tant qu’il y a des Marocains qui passent à Ceuta, c’est qu’ils devraient être chez eux »,explique l’enseignant-chercheur Mehdi Alioua, rappelant que la question coloniale liée aux deux enclaves espagnoles « n’est toujours pas réglée » et que l’identité transfrontalière reste très forte. C’est ce que nous évoquions déjà en, dans cet article de notre blogue, en 2016 : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2016/08/24/bulletin-climatique-quotidien-24-aout-2016-de-la-republique-francaise/

La question est d’autant plus sensible que le nord du Maroc souffre depuis plus d’un an d’une crise économique et sociale sans précédent. La fermeture de la frontière avec Ceuta et Melilla pour cause de Covid-19, en mars 2020, a asphyxié toute la région, dont l’économie dépend des échanges avec les enclaves espagnoles. Les habitants se sont retrouvés privés de revenus et, pour certains, séparés de leurs proches car, avant la crise sanitaire, la carte de résident leur permettait d’entrer à Ceuta sans visa. Depuis février, ils manifestent tous les vendredis pour réclamer la réouverture des frontières, en vain. Désespérés, eux aussi tentent de passer la clôture depuis lundi. Nous voyons là tout le problème des « mono-industries« .

Conscients de l’enjeu diplomatique derrière le relâchement des contrôles, les milliers de Marocains venus tenter leur chance à Fnideq ne décolèrent pas. « Nous avons été instrumentalisés à des fins politiques. Inciter les gens à émigrer, leur donner de l’espoir, pour finalement les jeter à la rue, voilà ce que vaut la vie au Maroc », s’indigne un garçon d’à peine 16 ans, refoulé de Ceuta mardi. Refusant de partir, lui et son groupe d’amis originaires de Tétouan, tous déscolarisés, dorment par terre, à quelques kilomètres de la frontière, et manifestent contre la hogra (« mépris ») du pouvoir, donnant à cette crise des airs de révolte sociale. Nous ne tarderons pas à les retrouver chez nous sous l’acronyme pompeux mais désolant de MNA (mineurs non accompagnés) et ils y sèmeront le désordre et la violence (Lire aussi ceci : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2021/05/07/les-mineurs-non-accompagnes-de-joe-biden/ ).

Mais, ainsi que vous pouvez en juger, une telle situation peut toujours se reprendre en mains. Il suffit d’en avoir la volonté politique et le courage exécutoire. C’est hélas tout ce qu’il manque à nos dirigeants politiques nationaux.

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