Contribution à une généalogie de l’héroïsme 7/7 (fin des notes)

  • 11. Jean-Pierre Vernant a très justement souligné ce lien essentiel entre jeunesse et héroïsme dans son article sur La belle mort et le cadavre outragé : « La mort héroïque saisit le combattant quand il est à son faîte, son akmê, homme accompli déjà (anêr), parfaitement intact, dans l’intégrité d’une puissance vitale pure de toute décrépitude. Aux yeux des hommes à venir dont il hantera la mémoire, il se trouve, par le trépas, fixé dans l’éclat d’une jeunesse définitive. En ce sens, le kléos áphthiton que conquiert le héros par la vie brève lui ouvre aussi l’accès à une inaltérable jeunesse. Comme Héraclès doit passer par le bûcher de l’Œta pour épouser Hébè et se qualifier ainsi comme agêraos (Hésiode, Théogonie, 955), c’est la « belle mort » qui fait le guerrier tout ensemble athânatos et agêraos. Dans la gloire impérissable où l’introduit le chant de ses exploits, il ignore le vieil âge, comme il échappe, autant que peut un homme, à l’annihilation de la mort » (dans L’individu, la mort, l’amour, Folio-Histoire, 1996, p. 57).

  • 12. Si le héros grec recherche la « belle mort », c’est uniquement dans le but de s’assurer l’immortalité de la renommée ; s’il y avait un autre moyen, moins coûteux, pour y parvenir, il y recourrait sans hésiter un instant, tant est grand son amour pour la vie. C’est du moins ce qu’affirme Sarpédon dans l’Iliade (XII, 322-328). Il s’agit là en somme d’une sorte de pacte, de marché (la mort en échange de l’immortalité), semblable à celui que les guerriers d’élite vikings passent avec Ódinn : le paradis guerrier de la Valhöll en contrepartie de l’engagement à combattre à ses côtés lors du Ragnarök.
  • 13. Naissance de la tragédie, § 3.
  • 14. Aurore, § 199.
  • 15. Voir Nietzsche, Crépuscule des Idoles, « Divagations d’un Inactuel », § 47. L’ancien « code d’honneur » reposait en effet essentiellement sur la cruauté et la vengeance, que ce soit chez les Vikings, tels qu’ils apparaissent dans les Sagas, ou dans l’Angleterre du haut Moyen Âge, si on en croit le Beowulf.
  • 16. Cf. par ex. Iliade, XIII, 447-453 et XXI, 84-86. Il diffère donc aussi de la vénération du héros, qu’on trouve chez les Romantiques (chez Carlyle en particulier), de ce que Nietzsche appelle la « prostration romantique » devant le héros (Aurore, § 298, « Le culte des héros et ses fanatiques »).
  • 17. République, 377 bc. Platon rejette ainsi pêle-mêle les récits d’Homère, d’Hésiode et de tous les autres poètes, sous prétexte qu’« ils représentent mal, par la parole, ce que sont les dieux et les héros » (377 e). La visée du législateur Platon, qui accorde une grande importance à l’éducation, est au contraire directement morale : « il faut accorder une grande importance à ce que les premières choses qu’ils (les enfants) entendent soient des histoires racontées de la façon la plus convenable possible pour amener à l’excellence » (378 e).
  • 18. Cf. Le culte des héros, A. Colin, 1928, p. 19 : « Le plus grand de tous les Héros, c’en est Un – que nous ne nommons pas ici ! Qu’un silence sacré médite cette matière sacrée… » On peut penser au contraire, comme le souligne Nietzsche, que Jésus « représente l’exact opposé d’un sentiment héroïque » (Fragments posthumes, XIV, 1888, 15 [9]) : « Jésus, dans ses instincts les plus profonds, est un anti-héros : il ne lutte jamais » (ibid., 14 [38]).
  • 19. Il peut en effet y avoir dans le sacrifice de soi une véritable jubilation, une jouissance supérieurement égoïste.
  • 20. Cf. L’Enfer, chant XXVI, 58-63 (je souligne) : « Ils pleurent tous les deux (Ulysse et Diomède) dans cette double flamme l’astuce du cheval qui fraya le chemin par où vint des Romains le généreux ancêtre (Énée est en ce sens le bien qui procède du mal, dans la pure tradition théologique du felix culpa !). Ils pleurent l’artifice auquel Déidamie doit de verser toujours des larmes pour Achille, et le Palladium qu’ils avaient dérobé ».
  • 21. Cf. Le Paradis, VI, 45-48.
  • 22. Dante va en effet jusqu’à rapprocher Énée de Saint Paul…
  • 23. Cf. L’Enfer, chant XXVI, 94-96 : « (…) ni le très grand amour que j’avais pour mon fils, ni l’amour filial, ni la foi conjugale qui devait rendre heureux le cœur de Pénélope n’ont été suffisants pour vaincre en moi la soif que j’avais de savoir tous les secrets du monde, tous les vices de l’homme, ainsi que ses vertus ». Cette ambition diabolique le fait ainsi reprendre la mer après son retour à Ithaque !
  • 24. Voir aussi Histoires florentines, III, 13 : « Quant à la conscience, nous n’avons pas à nous en soucier, car chez des gens comme nous, tous plein de peur, peur de la faim, peur de la prison, il ne peut pas, et ne doit pas y avoir de place pour la peur de l’enfer… Seuls échappent à la servitude les hommes sans peur et sans foi ni loi ; seuls échappent à la misère les rapaces et les fraudeurs. Dieu, la nature ont placé ces biens à la portée de ces gens-là, plus accessibles à la rapine et aux fourbes manœuvres qu’à une honnête industrie. Voilà pourquoi les hommes s’entre-mangent, et pourquoi c’est toujours le plus faible qui est mangé. »
  • 25. Jean Flori, L’idéologie du glaive : Préhistoire de la chevalerie, Droz, 1983, p. 3 (je souligne).
  • 26. Chroniques, Prologue (je souligne) : « Afin que les grandes merveilles et les beaux faits d’armes qui sont advenus pendant les grandes guerres de France et d’Angleterre et les royaumes voisins (…), soient bien enregistrés et vus et connus dans les temps présents et à venir… », et afin d’« éclaircir par beau langage pour donner exemple aux gens qui désirent avancer par grands faits d’armes ».
  • 27. Pour Boileau par ex., « la seule pensée d’un affront suffit à rendre malade un homme de cœur ».
  • 28. Aphorismes sur la sagesse dans la vie, PUF/Quadrige, 1985, pp. 62-63.
  • 29. La Renaissance italienne représente à cet égard un arrêt dans ce processus d’ « humanisation » du chevalier noble. On peut penser aussi au revirement de Macbeth qui, confronté à son destin, est un instant tenté par le suicide (sourdement conçu comme une sorte d’expiation de ses péchés), pour aussitôt se reprendre magnifiquement :
    « Why should I play the Roman fool, and die
  • On mine own sword ? whiles I see lives, the gashes
  • Do better upon them. » (Macbeth, V, VII, 30-32).
  • 30. Fragments posthumes d’Humain, trop humain, 1876-1877, 23 [140].
  • 31. Tout le discours de Polyeucte converti tourne en effet autour de cette idée dé la supériorité de l’idéal chrétien sur la grandeur illusoire de Rome. Cf. par ex. IV, 3, 1191-1193 :
    « J’ai de l’ambition, mais plus noble et plus belle :
  • Cette grandeur périt, j’en veux une immortelle
  • Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin ».
    Dans l’Examen de 1660, Corneille oppose d’ailleurs sa « sainteté » à la « médiocre bonté » humaine, qui se voit reprocher sa « faiblesse ».

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/38

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