Contribution à une généalogie de l’héroïsme 6/7

Le dédain de la vie que manifeste Polyeucte offre un contraste saisissant avec la plainte émouvante de l’ombre d’Achille et consacre la dégénérescence du héros, devenu un saint martyr… En excluant ainsi peu à peu de sa définition toute utilité et tout intérêt égoïste, l’idéal chevaleresque, de surhumain qu’il était devient, pour finir, un idéal inhumain.

***

Il n’est guère étonnant de ce fait que cet idéal — qui est toujours au fond le nôtre —, étant trop lourd à porter, ait engendré le scepticisme le plus aigu quant aux motivations déclarées de toute action en apparence héroïque — on ne peut s’empêcher de penser que son auteur n’est pas aussi désintéressé qu’il veut le paraître. L’échec de cet absolu de l’héroïsme a ainsi eu pour effet pervers de nous amener à soupçonner a priori l’existence d’arrière-pensées sordides chez tous ceux qui recherchent la gloire, la valeur d’une action étant fonction du respect qu’elle montre à cet idéal régulateur de l’honneur, auquel nous n’avons pas renoncé, malgré son inhumanité.

On comprend dès lors que l’époque moderne ait complètement renoncé à un tel idéal et ne croie plus véritablement aux héros. Même si la béate admiration pour les accomplissements qui transcendent la condition humaine demeure forte — elle trahit la persistance de la vénération pour les saints —, c’est la dérision qui l’emporte désormais vis-à-vis d’un idéal dont la grandeur s’est abîmée dans le ridicule.

La meilleure expression peut-être de cette habitude si répandue aujourd’hui de rire de tout ce qui aspire à la grandeur (et même du courage en général) est le « héros » du Voyage au bout de la nuit de Céline, Bardamu. L’apologie appuyée de la lâcheté de ce nouveau Thersite résume parfaitement l’âme moderne, qui a rejeté, en même temps que l’idéal chevaleresque — qui n’a pas tenu ses promesses —, tout héroïsme. La lâcheté n’est plus la chose la plus honteuse qui soit, puisqu’elle permet de rester en vie…

La moralisation de l’héroïsme aboutit ainsi aux grimaces du singe. ρακλς κα πίθηκος [Hêraklès kaï pithēkos : Héraclès et son singe], comme dirait Schopenhauer [cette formule, empruntée au Fondement de la morale où Fichte est ainsi moqué en regard de Kant, fait ici référence à son usage dans les débats récents entre habermasiens et Sloterdijk]. L’évolution du héros, inversant le cours ordinaire de la sélection naturelle, commence avec Hercule et se termine avec le singe (l’homme moderne). Rien d’étonnant dès lors à ce que l’idéal suprême aujourd’hui corresponde au choix rejeté par Achille, à savoir une vie longue et tranquille. La vie sans relief, sans aucun risque, est considérée comme le souverain bien, la panacée. Elle est sacralisée, même s’il s’agit de la vie diminuée, décrépite de la vieillesse ; le but est alors de la prolonger autant que possible, sans considération pour sa valeur intrinsèque. Le paradigme de l’héroïsme n’est plus Achille mais Jeanne Calment…

L’adoucissement général des mœurs et le sentimentalisme qui en résulte trouvent ainsi leur consécration dans le culte de la sécurité et de la prudence et dans l’aversion pour le danger, dans tout ce qui constitue en somme l’idéal mou du « bonheur ».

Voilà pourquoi il est urgent de rappeler, avec Schopenhauer, que toute vie heureuse est impossible. Mais qui a le courage aujourd’hui d’une vie héroïque ?

Yannis Constantinidès, Cahiers de La Torpille n°2, Kimé, 1999.

Notes :

  • 01. Aurore, § 199.
  • 02. Cf. Thucydide, I, 5 : « (…) les Grecs d’autrefois (…) se livraient à la piraterie ; (…) ils s’attaquaient aux villes démunies de fortifications et aux peuplades répandues dans des bourgades, les pillaient et tiraient de ces expéditions la plupart de leurs ressources ; car la piraterie ne comportait aucun déshonneur ; bien au contraire, elle n’allait pas sans rapporter quelque gloire ». Mais s’ils font pâle figure au regard de cette exigence morale élevée du héros courtois, gageons que ces nobles Grecs n’eussent pas manqué, pour leur part, s’ils l’avaient connu, de sourire du don quichottisme du chevalier chrétien… C’est très beau, auraient-ils peut-être pensé, mais ce n’est pas la terre !
  • 03. Dans son célèbre ouvrage sur Le culte dés héros, Carlyle, curieusement, considère que l’évolution qui conduit du héros païen au saint chrétien est naturelle, sans tenir compte de la contamination de l’idéal héroïque par l’exigence chrétienne de vertu.
  • 04. Nietzsche, Aurore, § 306.
  • 05. Aurore, § 430. On ne saurait, comme le moraliste Prodicos, affirmer de manière catégorique qu’Héraclès a suivi la voie de la vertu plutôt que celle du vice, mais ce ne fut pas en tout cas la voie la plus facile. En effet, les actions peu reluisantes exigent en un sens une plus grande force de caractère de la part du héros que les traditionnels actes de bravoure. On trouve un composé semblable de hauts faits d’armes et d’actions de peu d’éclat, voire sordides, dans la mythologie scandinave. Ódinn, « le Masqué », le fourbe, rappelle ainsi Ulysse par son penchant pour la ruse, la tromperie et la dissimulation. Et dans la Hymiskvida, on voit le grand Thórr se battre avec le serpent cosmique Midgardsormr alors qu’il était allé chez le géant Hymir chercher de la bière pour les dieux !
  • 6. Ces figures sont certes idéales, « mais qui serait capable de créer de tels idéaux à partir du monde actuel ? » (Nietzsche, Fragment posthume de 1870, 7 [122]). « Tels sont tes désirs, tels sont tes dieux (et tes héros) », pourrait-on dire pour compléter une phrase célèbre de Feuerbach dans L’Essence de la religion (§ XLVIII).
  • 7. On pourrait aussi penser à l’Ulysse arabe, Mu’awiya, qui sut, par ex., se tirer habilement d’une bien mauvaise posture lors de la bataille de Siffin contre `Ali, en mai 657, en invoquant le Prophète : « Face à la défaite imminente, les troupes de Mu’awiya eurent recours à un expédient : elles placèrent des corans à la pointe de leurs lances et s’écrièrent : « Que Dieu décide ! » (…) `Ali vit bien la ruse, mais fut contraint par les pieux de son camp à accepter une trêve. » (B. Lewis, Les Arabes dans l’histoire, Champs-Flammarion, 1996, p. 79).
  • 8. Le Prince, chap. XVII.
  • 9. C’est le cas par ex. de l’héroïsme japonais (du moins récent), héroïsme de groupe et non de l’individu isolé. La dimension de manipulation politique est évidente dans la pression que le groupe fait subir sur l’individu peut-être peu enclin au suicide mais contraint, sous peine de déshonneur, de montrer qu’il peut se hisser à la hauteur des autres…
  • 10. C’est là en effet le sens initial du mot hérôs d’après l’helléniste Morris West.

À suivre

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s