Contribution à une généalogie de l’héroïsme 3/7

En effet, la souplesse morale de l’ancienne aristocratie n’est pas une invention poétique. Elle s’incarne par ex. en Thémistocle ou, pour élargir le propos à des civilisations autres que la grecque, en Hannibal, le grand stratège carthaginois (7), qui sut garder unie une grande armée de mercenaires pendant de nombreuses années en plein territoire ennemi. Or ce n’est pas en raison de son excellence morale que son autorité ne fut jamais remise en cause ; cela n’a pu « procéder d’autre chose, comme le montre Machiavel, que de son inhumaine cruauté ; c’est elle qui, en même temps que son immense virtù, l’a toujours fait paraître aux soldats vénérable et terrible, et sans elle, ses autres vertus n’eussent pas été suffisantes à produire ces effets. Et ceux qui écrivent sans y bien regarder de près, s’émerveillent de ce qu’il a fait, d’un côté ; et de l’autre, condamnent ce qui en a été la principale cause » (8).

Cette application du modèle mythique a l’avantage de mettre en relief un autre élément essentiel à l’héroïsme, tout aussi immoral que la ruse ou la fourberie et qu’on trouverait sans mal chez Achille ou Ulysse : la cruauté.

Contrairement en effet à l’imagerie complaisante véhiculée par les auteurs courtois, le véritable héros n’a rien d’un protecteur « désintéressé » des faibles : il sert ses propres intérêts plutôt que ceux de la collectivité. L’héroïsme authentique est éminemment individuel ; toute définition collective qu’on en donne peut être légitimement soupçonnée d’obéir à des arrière-pensées de manipulation politique du courage individuel, au service de causes abstraites et « sacrées » comme le salut de la patrie, la religion, la paix dans le monde, etc. (9)

Cela explique la place centrale qu’occupe la notion de destin (individuel) chez les Grecs, les Vikings ou les Arabes. En recherchant la gloire, le héros païen cherche à s’égaler aux dieux dans leur jeunesse triomphante — ce qui explique que le destin d’Héraclès s’achève en apothéose et par un mariage avec Hébè. La consécration suprême pour le héros grec ou scandinave consiste ainsi à se faire célébrer, à acquérir l’immortalité de la bonne renommée ; il peut s’estimer comblé si son destin fait l’objet d’une Épinicie de Pindare ou d’une Saga. Les récompenses sont ici individuelles et non anonymes. Si l’idéal du héros viking, de l’einheri, en effet, est d’accéder à la Valhöll, la récompense du héros grec est d’accéder aux Îles des Bienheureux, c’est-à-dire de s’assurer l’admiration de la postérité.

Le héros étant à l’origine un guerrier (10), il n’est pas étonnant qu’ait été ainsi magnifiée la mort au combat, cette « belle mort » qui intervient dans la force de l’âge et au faîte de la gloire (11). L’exemple d’Achille est à cet égard révélateur. Son destin, condition de sa renommée posthume, est de mourir jeune ; mais son héroïsme n’a rien de gratuit : entre les 2 types de vie opposés qui lui sont proposés — une vie longue mais sans gloire et une vie glorieuse mais brève —, il choisit en effet cette dernière : il y a là une sorte de pesée ; si Achille opte en définitive pour une vie héroïque, ce n’est pas par enthousiasme juvénile ni par naïveté, mais bien plutôt par intérêt bien compris.

Il semble d’ailleurs regretter ce choix dans l’Odyssée, dans le « royaume des ombres » dont il est pourtant le roi, ce qui montre assez la vive répugnance du véritable héros d’avoir à quitter l’existence (12). La « belle mort » n’a donc rien d’un sacrifice. Aussi faut-il se garder de reprocher à Achille ce regret tardif et y voir plutôt un hymne à la vie. « Il n’est pas indigne du plus grand des héros, comme l’écrit Nietzsche, d’aspirer à survivre, fût-ce comme journalier » (13).

C’est qu’à l’inverse du héros moderne, empreint de christianisme, le héros grec n’a aucun dédain pour la vie et n’y renonce pas de gaieté de cœur. Son héroïsme a de ce fait une valeur supérieure, étant donné qu’il a tout à perdre, alors que le héros chrétien n’a, pour sa part, rien à perdre :

« Les Grecs étaient bien éloignés de prendre la vie et la mort à la légère pour un outrage, comme nous le faisons sous l’effet d’un esprit d’aventure et de sacrifice hérité de la chevalerie ; ou encore de rechercher les occasions qui permettent de risquer l’une ou l’autre dans un jeu glorieux, comme dans les duels ; ou d’estimer la conservation de la bonne renommée (honneur) plus haut que l’acquisition d’une mauvaise renommée, si cette dernière est compatible avec la gloire et le sentiment de puissance ; ou de rester fidèles aux préjugés et aux articles de foi de leur classe s’ils les empêchaient de devenir tyrans. Car tel est le secret sans noblesse de tout bon aristocrate grec : par jalousie très profonde il traite chacun de ses compagnons de classe sur un pied d’égalité, mais il est à chaque instant prêt à bondir sur le pouvoir despotique comme un tigre sur sa proie : que lui importent alors les mensonges, les meurtres, les trahisons, la patrie livrée pour de l’argent ! » (14)

Le héros païen, loin d’être exemplaire, est donc une figure de l’excès, de l’hybris. C’est une sorte de criminel triomphant, indépendant et cruel, qui ne recule pas devant aucune atrocité ou félonie si elle lui permet de vaincre et d’acquérir cette renommée si chère à une civilisation où la représentation est reine. La cruauté, la « méchanceté » sont chez eux une conséquence de l’excès de vitalité (15) plutôt que la marque de leur perversion morale. Inutile d’ajouter qu’aux yeux d’un moderne, les héros d’Homère manquent outrageusement de « dignité » : on les voit sans cesse en train de pleurer ou se quereller, au sujet, par ex., du partage du butin de leurs razzias, comme de vulgaires voleurs…

Le culte des héros ne prend d’ailleurs que tardivement le caractère d’œuvre pie qui sera le sien par la suite. La forme aberrante du héros comme modèle, parangon de vertu, est évidemment absente chez les Grecs. Un Héraclès, un Ulysse ou un Achille n’ont pas pu avoir cette fonction d’édification pour la simple raison qu’étant des figures de l’excès, ils ne pouvaient décemment servir d’exemple à des citoyens, desquels on exigeait avant tout autre chose la mesure. À l’origine, le « culte » des héros est donc simplement une manière privilégiée d’honorer les ancêtres glorieux, un témoignage de reconnaissance (16) en quelque sorte.

On assiste de ce fait, avec le déclin de cette admiration respectueuse des ancêtres et des grandeurs passées, à une moralisation progressive de l’héroïsme, qui trouve son expression la plus achevée dans l’idéologie chevaleresque. On trouve les premiers germes de cette moralisation dans la République de Platon, qui subordonne les récits héroïques à une visée éducative, fondée sur le critère du τ πρέπον [to prepon, convenance], qui préfigure déjà l’exemplarité plus tard dévolue au héros :

À suivre

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