Contribution à une généalogie de l’héroïsme 2/7

Sachant ainsi que « sans les archers, jamais Troie ne serait prise », Ulysse n’hésite pas un instant à utiliser le naïf Néoptolème pour dérober à Philoctète, le pitoyable ermite de Lemnos, son arc et ses flèches. La fin ici justifie les moyens même les plus scélérats. On ne peut lui reprocher son immoralité, puisqu’il ne relève pas du code courtois de l’honneur. En effet, si le critère dernier qu’on adopte est l’efficacité et non l’observance de normes morales, comme chez les Grecs, il n’y a pas lieu de trouver choquante ou même répugnante une telle façon de procéder, bien qu’elle manque assurément de panache. Un Grec ne comprendrait pas ainsi qu’on réprouvât les méthodes d’Ulysse, dans la mesure où elles lui permettent d’atteindre le but recherché. Il ne craint pas d’applaudir des actions qui entraîneraient aujourd’hui l’opprobre ou l’infamie pour leurs auteurs, même en cas de succès.

Et s’il l’emporte (de manière parfaitement déloyale !) sur Ajax, pourtant plus fort et plus vaillant que lui, dans l’épisode de l’attribution des armes d’Achille mort, c’est que l’héroïsme ne se réduit pas pour les Grecs à la seule force physique mais qu’il a besoin, pour s’élever à l’idéal, du concours de la ruse et de la dissimulation. N’y a-t-il pas en ce sens quelque chose de profondément admirable dans la patience héroïque (il a attendu dix ans ce moment !) que le rusé Ulysse impose à son cœur, de retour dans son palais d’Ithaque, pour ne pas se découvrir trop tôt et compromettre ainsi ses chances de reprendre sa place de roi ? Ce n’est pas qu’il manque de courage (il se battra contre les prétendants quand il estimera le kaïros [moment décisif] venu), mais il est conscient du fait que se laisser emporter par une colère pourtant parfaitement légitime l’exposerait à échouer contre les prétendants unis à sa perte. Y a-t-il pire humiliation cependant pour un roi que d’être traité en mendiant dans son propre palais ? Imagine-t-on un Roland ou un Cyrano ravaler ainsi son orgueil et attendre patiemment son heure ?

Pour Ulysse, cette ultime humiliation, qu’il n’est pas sans éprouver au plus profond de sa chair — l’adresse émouvante à son cœur semble indiquer que celui-ci, siège du courage et de l’impétuosité, se rebelle ici contre son légendaire esprit —, pèse toutefois de peu de poids au regard de sa froide détermination à atteindre son but.

Si ce type premier d’héroïsme n’exclut donc pas la vaillance ou même la bravoure, il n’en fait pas pour autant la valeur suprême (la force physique est admirable en tant que telle, mais elle n’épuise pas l’idéal ; Ulysse est à cet égard supérieur à Achille), mais la subordonne à l’habileté, au sens du réel, c’est-à-dire en dernière instance à l’efficacité.

Toutefois, comme il n’est pas question ici de grandeur morale mais de réalisme, qu’est-ce qui permet véritablement d’élever Ulysse, un simple aventurier en apparence — juste plus doué que les autres —, au rang de héros ? C’est le fait que la noblesse n’est pas ici tributaire de l’excellence morale ni la ruse et la rouerie l’apanage du seul lâche. On s’explique de ce fait que le noble Ulysse châtie durement le plébéien Thersite pour son appel ouvert à l’insurrection contre les chefs de l’expédition achéenne. Bien qu’il soit évidemment mal placé pour donner des leçons de morale, la bassesse de ce dernier lui répugne. On ne saurait donc sous-estimer, en rappelant le caractère amoral de l’héroïsme grec, le courage qu’il requiert et l’aspiration aristocratique à la gloire qui le sous-tend. Ulysse est en effet également conscient de la noblesse des fins qu’il se propose et de la lâcheté de ceux qui ne cherchent qu’à préserver leur vie, sans aspirer, comme tout être noble, à la gloire. S’il transige volontiers sur les moyens, il se montre en revanche intraitable sur les fins… Ulysse est à la fois rusé et noble : il n’y a là qu’une apparente contradiction. Il faut donc se garder de conclure de la mesquinerie des moyens parfois requis pour atteindre une fin noble à la bassesse du personnage qui les met en œuvre.

Aucun héros grec n’hésite d’ailleurs à payer de sa personne quand cela s’avère nécessaire — car la gloire ne réside pas dans l’action elle-même (comme chez le héros romantique, pour qui l’héroïsme sert de prétexte à des postures sublimes et spectaculaires), mais dans la fin recherchée. Le Φανεσθα [phainestai, mettre à jour] est en effet lié chez les Grecs à la « belle mort » [kalòs thánatos], à la mort glorieuse (c’est-à-dire au terme naturel de l’entreprise héroïque) et non à l’action en tant que telle, qui peut parfaitement manquer d’éclat sans que cela ne nuise à la réputation du héros. C’est ainsi qu’Héraclès, un des plus grands héros de la Grèce, ne recule pas devant l’action en apparence la moins glorieuse et la plus triviale qui soit : le nettoyage des écuries d’Augias. Que le grand Héraclès se soit mué pour l’occasion en palefrenier est considéré par les Grecs comme tout aussi héroïque que ses plus hauts faits d’armes, comme le rappelle Nietzsche :

« Accomplir les actions les plus décriées, dont on ose à peine parler, mais qui sont utiles et nécessaires, — c’est également héroïque. Les Grecs n’ont pas eu honte de mettre au nombre des grands travaux d’Hercule le nettoyage d’une écurie ». (5)

Voir de tels travaux de l’ombre être qualifiés d’héroïques ne peut étonner que qui souscrit à une conception plus « noble » de l’héroïsme, qui ne tient ; pour mémorables que les actions qui ne relèvent pas du quotidien, qui sont de l’ordre de la prouesse. Cela revient à cantonner l’héroïsme dans une sphère pure, idéale, débarrassée de toute contingence sensible. Les héros répondant à cette définition seraient sans nul doute peu à l’aise dans l’univers homérique — ou scandinave —, où même les dieux font ripaille et rivalisent en complots !

On pourrait toutefois objecter que les héros homériques sont eux-mêmes des créatures de l’imagination, peut-être aussi éloignées de la réalité que le héros pur et désintéressé du christianisme. Mais si Héraclès ou Ulysse sont bien des figures idéales, des représentations imaginaires, on peut malgré tout penser que celles-ci reflètent fidèlement l’éthique ou les valeurs, sinon de la société grecque dans son ensemble, du moins de sa fraction aristocratique (6).

À suivre

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