Contribution à une généalogie de l’héroïsme 1/7

[ci-contre :  Hercule et l’Hydre, Rudolph Tegner, 1918-1919]

« Une vie heureuse est impossible. Ce qu’il est possible de réaliser de plus élevé, c’est une vie héroïque. » Schopenhauer 

L’héroïsme ne saurait pour nous, hommes modernes, être dissocié d’une certaine conception de la noblesse, pour laquelle l’honneur est préférable à la vie. Nous le définissons ainsi volontiers comme un esprit de sacrifice, un don complet de soi, une grandeur d’âme qui ne saurait tolérer aucune sorte de bassesse. Cette définition tardive de l’idéal héroïque, qui exclut comme infamante ou dégradante toute forme de ruse ou de tromperie (la fin ne saurait ici justifier les moyens ; ce sont bien plutôt les moyens utilisés qui sanctifient la fin), restreint l’héroïsme aux seules actions pouvant servir d’exemple, susceptibles d’édifier ou d’entraîner l’admiration, aux dépens par ex. des actions manifestant de la grandeur mais moralement condamnables.

Il ne suffit donc pas d’être courageux pour mériter le titre de héros, dans la mesure où le courage peut être mis au service de fins immorales. À nos yeux, un « vrai » héros se doit d’être avant tout moralement irréprochable. C’est même là la condition de son « exemplarité » : il doit être « désintéressé », animé par une foi inébranlable en un idéal de justice et se consacrer entièrement à une « noble » cause, au point de la faire passer avant sa personne.

Toutefois, si l’on s’en tient à cette définition, mâtinée de christianisme, de l’héroïsme, il faudrait réviser le statut de bon nombre des héros de l’antiquité — sinon de tous ! Ils sont loin en effet de présenter une moralité aussi irréprochable que celle que nous attendons encore aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment, d’un héros. Un Ulysse, un Héraclès ou un Hannibal ne sont rien moins que des parangons de vertu, et si leur vaillance et leur grandeur sont au-dessus de tout soupçon, il n’en va pas de même pour leur moralité…

Ni la « fourberie » (sans connotation péjorative) ni la ruse, ni même ce qui,  pour nous, relèverait de l’humiliation ne sont, pour les Anciens, incompatibles avec l’héroïsme ou synonymes de lâcheté, bien au contraire ! Le « désintéressement » du héros moderne leur eût sans doute paru incompréhensible, ou même suspect. Car ils mettaient précisément à l’actif du héros sa capacité à tromper, à ruser ; ils le trouvaient admirable en cela. Pour eux, la noblesse n’excluait pas la fourberie ; celle-ci n’est pas indigne du noble.

C’est en ce sens que « nous sommes plus nobles » que les Grecs, comme l’affirme Nietzsche dans un beau passage d’Aurore :

« Fidélité, grandeur d’âme, pudeur de la bonne renommée : ces trois termes réunis en une seule attitude d’esprit — voilà ce que nous appelons aristocratiquedistinguénoble, et par là nous dépassons les Grecs. (…) — Pour comprendre que la mentalité des plus nobles Grecs serait nécessairement considérée comme basse et à peine convenable dans le cadre de notre noblesse encore chevaleresque et féodale, il suffit de se souvenir de cette formule consolatrice qui vient aux lèvres d’Ulysse dans les situations ignominieuses : « Endure cela, cher cœur ! Tu as déjà enduré pire, comme un chien ! » Ajoutons-y, comme exemple d’application du modèle mythique, l’histoire de cet officier athénien qui, menacé avec un bâton par un autre officier devant l’état-major au complet, repousse cet affront en disant : « Frappe si tu veux ! Mais écoute-moi ! » (C’est ce que fit Thémistocle, cet Ulysse retors de l’âge classique, qui était bien l’homme à adresser à son « cher cœur » dans cet instant ignominieux ces paroles de consolation dans la détresse). » (1)

Rien n’est en effet plus étranger aux Grecs que l’idéal chevaleresque. Achille ou Agamemnon sont plus des pirates (2) que des chevaliers. Cet « ennoblissement » est sans aucun doute dû au christianisme, qui a opéré une moralisation de l’héroïsme, dans le but de l’épurer de tout caractère « bas », « mesquin », « sordide », de tout aspect en somme incompatible avec le modèle christique du don total et sans contrepartie de soi et du refus absolu de toute forme de tromperie. La figure du héros a même fini par se confondre avec l’idéal, pourtant concurrent au départ, du saint (3) — le héros étant lui aussi, au terme de cette réévaluation de l’héroïsme, curieusement offert à l’admiration pieuse et présenté comme modèle à imiter.

Cependant, en moralisant de la sorte l’héroïsme et en brouillant aussi inconsidérément la nette frontière qui sépare le héros du saint, on lui fait perdre toute spécificité et on le cantonne dans une sphère éthérée, idéale, loin, très loin de la réalité humaine. En se sanctifiant, en devenant exemplaire, le héros dégénère.

Il est nécessaire dès lors de procéder à une généalogie de l’héroïsme dans le but de montrer que c’est la condamnation morale de la fourberie et du mensonge qui a donné à l’idéal héroïque cette signification étroite et réductrice qu’il revêt encore pour nous — car, bien que l’honneur n’ait plus cours aujourd’hui, nous avons encore la nostalgie de l’honneur…

***

Nous sommes en effet encore profondément dépendants — prisonniers même —, d’une conception morale de l’héroïsme héritée du christianisme. Dignité et honneur sont pour nous les attributs majeurs du héros ; il ne peut manquer à l’une ou à l’autre sans perdre aussitôt son aura. Un héros qui recourt à des moyens immoraux, même « pour la bonne cause », se discrédite à jamais à nos yeux ; ne pouvant plus prétendre donner le bon exemple, il est irrémédiablement déchu de son rang. Dès lors, les rôles sont (trop) clairement définis : la grandeur et la perfection morale sont l’apanage du héros, alors que la bassesse et l’immoralité sont le fait du lâche.

Il suffit toutefois de remonter à un stade anté-chrétien de l’héroïsme pour faire voir l’insuffisance de cette répartition manichéenne des rôles. Si l’on s’attache par ex. à la représentation que s’en faisaient les Grecs, on constate que le héros n’a pas à fournir de gages de sa moralité. C’est même tout le contraire : leurs héros ne dédaignent pas de recourir à la ruse, à la tromperie quand elles sont requises, c’est-à-dire le plus clair du temps ! C’est leur absence totale de scrupules qui leur permet de s’élever au rang de héros, alors que ce qui est avant tout requis du héros moderne, c’est l’obéissance aux normes morales en vigueur.

Ce n’est pas un hasard à cet égard si le héros grec par excellence est Ulysse polytropos, si c’est lui qui incarne le mieux « l’idéal grec » :

« Qu’est-ce que les Grecs admiraient chez Ulysse ? Avant tout l’aptitude au mensonge et aux représailles terribles et rusées ; une façon d’être à la hauteur des circonstances ; de se montrer s’il le faut, plus noble que le plus noble ; le pouvoir d’être ce que l’on veut ; la ténacité héroïque ; l’art de mettre en œuvre tous les moyens ; avoir de l’esprit — son esprit fait l’admiration des dieux, ils sourient quand ils y pensent — : tout cela constitue l’idéal grec (…) » (4)

À suivre

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