On a retrouve les Indo-Européens

Char solaire de Trundholm, retrouve au Danemark. Il est daté du premier âge du bronze, soit aux alentours de -1400.

L’éclairage de Xavier Delamarre, Propos recueillis par Alain de Benoist

Les études indo-européennes, en berne en France, reprennent des couleurs. Des chercheurs, avec à leur tête le linguiste Xavier Delamarre, ont lancé en 2014 une nouvelle revue savante, Wék’os, qui remonte le temps à travers nos racines grecques, latines, celtiques, germaniques, slaves, iraniennes, etc. Initialement publiée par Actes Sud, la revue parait désormais aux éditions Les Cents Chemins. La troisième livraison est annoncée pour la fin d’année.

Éléments : Vous avez lancé, en compagnie de Romain Garnier, membre de I’institut universitaire de France, une nouvelle revue d‘études indo-européennes intitulée publiée chez Actes Sud. C’est une revue de haut niveau, qui s‘efforce de réunir les meilleurs spécialistes de la discipline. Quels objectifs s’est-elle fixés ?

Xavier Delamarre. Wek’os est une revue d’études comparatives indo-européennes essentiellement consacrée a la linguistique, le cour du sujet, et à la mythologie comparée. Nous n’excluons pas de publier des articles d’archéologie ou d’anthropologie-ADN, mais ces sujets, plus périphériques, sont moins dans notre champ de préoccupation. Son objectif est de restituer les prototypes, les mots et les choses, ainsi que les mythes que cette langue a véhiculés. Wék’os veut dire « discours, parole, récit », c’est le prototype qui est à l’origine du grec épos « parole », qui a donne notre épopée, du védique vácas de même sens, et dont la racine a donné le latin vōx, vōcem « la voix ».

Éléments : Les études indo-européennes sont bien vivantes en Angleterre, aux États-Unis, en Allemagne, en Espagne, en Italie, etc. En Comparaison, la situation parait en France beaucoup plus atone, alors que notre pays fut la patrie d’Antoine Meiliet, d’Emile Benveniste et de Georges Dumézil. Comment l’expliquez-vous ?

Xavier Delamarre.. Elles sont aussi florissantes au Danemark, aux Pays-Bas, en Autriche, en République tchèque, en Russie et au Japon. C’est un fait notable. Rien qu’aux États-Unis, l’indo-européen est enseigne, entre autres Universités, à Harvard, à l’UCLA, à Stanford, à Cornell, au Texas… En France, l’indo-européen n’est enseigné, presque honteusement, qu’à l’École pratique des hautes études par une poignée de personnes très discrètes qui – à une exception près – publient peu, communiquent peu, et se refusent à faire des « reconstructions ». Cela est largement dû, je pense, au climat d’intimidation actuel. En France, un étudiant en linguistique peut croire que Ferdinand de Saussure est l’auteur du Cours de linguistique générale, qu’il n’a jamais écrit, et n’avoir jamais entendu parler du Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, son seul livre. Je connais plein d’étudiants et de jeunes chercheurs brillants et très érudits qui sont obliges de s’expatrier ou de publier à l’étranger.

Éléments : Quels sont les grands acquis de ces dernières décennies ?

Xavier Delamarre. La grammaire comparée, c’est-a-dire la pratique étymologique, est une science cumulative qui fonctionne selon le modèle du type « trials and errors », où les faits finissent par se mettre en place (ou voler en éclats) et à s’insérer dans un ensemble de représentations acceptées par la communauté des chercheurs. Elle bâtit sur les épaules de ses prédécesseurs, dont elle confirme, améliore ou précise les résultats, comme les sciences dites « dures », physique, mathématiques ou astronomie. Les lois qui la constituent permettent d’effectuer des prédictions, par exemple les laryngales retrouvées dans le hittite h ou les nombres ordinaux du gaulois établis d’abord par la grammaire comparée du celtique, puis confirmés par la découverte de comptes de potiers à La Graufesenque. Les laryngales sont au départ des phonèmes théoriques posés par l’analyse (Saussure) qui ont été confirmés par le déchiffrement des langues anatoliennes, très archaïques. Cela fait évidemment contraste avec les sciences dites « molles », archéologie, économie, sociologie, qui ont une fâcheuse tendance à changer de doctrine tous les trente ans et à présenter des « résultats » opposés aux précédents avec la même assurance.

Éléments : Comment analysez-vous l’accueil médiatique réservé à des auteurs comme l’archéologue Jean-Paul Demoule, qui voit dans les études indo-européennes une entreprise « idéologique ». Faut-il y voir la preuve de la difficulté qu’ont les archéologues à travailler de pair avec les linguistes ou doit-on y voir autre chose ?

XAVIER DELAMARRE. Il y a deux choses. L’archéologie d’un côté et Demoule de l’autre. L’archéologie ne traite pas de la même chose que la linguistique et la connexion entre les deux sciences a toujours été difficile. Les grands archéologues actuels, Jim Mallory, David Anthony, Kristian Kristiansen, n’ont pas de certitude affichée sur le « foyer d’origine » des Indo-Européens, et proposent seulement des probabilités raisonnables. L’indo-européen, c’est d’abord et avant tout une langue, tout comme le latin ou le sanskrit, que l’on décrit dans les moindres détails. Il n’y a pas de lien direct et évident entre la linguistique et l’archéologie : sait-on comment une hache de combat trouvée dans un tumulus au nord de la mer Noire était appelée par son porteur ? Le comparatiste américain Martin Huld a résumé cela avec humour à propos des momies europoïdes du Sing Kiang qu’on a supposées être les ancêtres des mystérieux Tokhariens : « Malheureusement, elles n’ont pas laissé de lettres dans leurs poches ». Mais le lien entre les deux sciences est inévitable : l’indo-européen n’est pas une abstraction mathématique, c’est une langue quia été parlée quelque part et qui est à l’origine de la plupart des langues de l’Europe et partie des langues de l’Asie.

Quant à Demoule, on peut le qualifier proprement de négationniste. Il dit : « Les Indo-Européens n’ont jamais existé, ils sont une construction de l’Europe colonialiste et raciste ». Le problème est que Vemoule ne comprend rien aux études comparatives et a leur méthode, et développe depuis trente ans, contre toute évidence, cette idée de la non-existence des indo-Européens. C’est une lubie obsessionnelle, qui l’amène à soupçonner de nazisme toutes les personnes qui s’intéressent a ce sujet. Il est mondialement inconnu des études indo-européennes.

jamais cité, jamais invité dans les colloques et les grandes revues internationales. Mais c’est un homme de réseaux qui passe manifestement plus de temps avec les éditeurs et les directeurs de journaux de la grande presse que dans son cabinet d’étude ou sur les champs de fouilles. Il y a par ailleurs de graves doutes Sur ses apports personnels dans sa thèse en archéologie, qu’il a mis vingt ans à publier chez un éditeur obscur. En un mot, c’est un idéologue « mis en place » plus qu’un scientifique. Sa méthode est l’insinuation calomnieuse et la citation tronquée.

Mais le plus grave n’est pas la. Tout le monde a le droit, chez nous, de dire des sottises, même du haut de sa position d’universitaire. Mais Demoule est, de par son activité incessante, le principal responsable du sous-développement des études indo-européennes en France. Il est malheureusement le triste reflet de larges pans de l’Université française qui ont quitte la science pour l’idéologie.

Éléments : Que répondez-vous à ceux qui prétendent qu’il n’y a pas de fait indo-européen, mais seulement une hypothèse qui ne renverrait en dernière analyse qu’à des chimères ?

Xavier Delamarre. L’existence d’une langue source d’où sont issues la plupart des langues de l’Europe et d’un certain nombre de langues de l’Asie, appelée conventionnellement indo-européen ou proto-indo-européen, n’est pas une « hypothèse » pour les linguistes et les grammairiens. Elle est une donnée établie et confirmée par tous les résultats de la recherche, tout aussi incontournable que la « constante de Hubble » pour les astronomes qui décrit la dispersion des galaxies. Certes, des incertitudes subsistent quant à l’identification du « Big Bang », c’est à dire le lieu et le temps où cette langue était parlée de façon unitaire avant l’éclatement dialectal et la différentiation en langues historiques. Mais l’essentiel subsiste : l’établissement d’un ensemble de lois de transformation qui permettent de décrire, dans les plus menus détails phonétiques et morphologiques, l’évolution du prototype reconstruit vers les langues historiquement attestées et l’inverse. Aucune des théories concurrentes qui ont été produites pour expliquer cet invariant (phénomènes de convergence, universaux linguistiques, emprunts) ne rend compte de l’extraordinaire unité de structure du groupe linguistique indo-européen. La dialectalisation d’une « langue-mère » est par ailleurs un processus banal : il est attesté à époque historique avec l’émergence des langues romanes, toutes issues d’une langue unique, le latin d’Empire; les langues indo-européennes attestées (latin, grec, sanskrit, germanique, celtique, etc.) sont donc dans le même rapport historique avec le proto-indo-européen que les langues romanes avec le latin.

Pour résumer, l’indo-européen n’est pas une « hypothèse » de statut épistémologique égale a d’autres théories, ce n’est pas non plus, comme certains feignent de le croire, « quelques vagues racines », mais c’est tout un système d’expression verdale structuré dans les plus petits détails. En résumé, c’est une langue qui renvoie à des locuteurs. Si les archéologues ne semblent pas avoir a dire grand-chose d’utile sur les Indo-Européens (et pour cause puisqu’il s’agit de linguistique), les historiens des langues et des civilisations ne sauraient raisonnablement se passer de cet outil d’analyse.

éléments N°166 juin-Juillet 2017

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