La tentation populiste

Les Français en ont-ils (vraiment) marre du système ?

Sondage après sondage, une majorité de Français se prononcent contre le système sans pour autant se donner les moyens de faire émerger une majorité électorale susceptible de porter cette demande. Pourquoi ? Serait-ce que les populismes de droite et de gauche sont inconciliables ?

La fracture entre le peuple et élites ne cesse de s’accentuer. Qu’en est-il pourtant précisément dans l’opinion? Quel pourcentage de la population est-il prêt à remettre en cause le système ? C’est ce qu’a permis de mesurer une étude Ipsos du 6 février 2017 sur la montée des idées populistes. Vingt-deux pays ont été passés au crible. Et, dans l’Hexagone, les résultats sont riches d’enseignements.

Premier constat, peut-être le plus convenu : la défiance à l’égard des classes dirigeantes est devenue profonde, voire irréversible. 76 % des Français se sentent « incompris des politiciens », et 73 % d’entre eux « se méfient des experts ». Seuls 17% apprécient les partis politiques, et ils ne sont même que 11 % a vouloir « élire un homme qui aurait déjà exercé le pouvoir ». Le besoin de renouvellement du personnel gouvernemental est donc indéniable. Ce ras-le-bol s’inscrit dans un climat extrêmement morose, où les Français apparaissent comme les champions du monde du pessimisme : ils sont 70 % à considérer que « la prochaine génération aura une vie moins bonne que la génération présente », elle-même jugée à 61 % moins heureuse que la génération passée. 67 % estiment que le pays est « en déclin », et 52 % qu’il est « brisé ».

Deuxième constat : les idées populistes sont aujourd’hui plutôt majoritaires dans le pays. 53 % des Français souhaitent voter pour un candidat qui « défendra les gens ordinaires contre les élites ». Le parler vrai et la lutte contre le politiquement correct sont plébiscités à 61 %. 70 % des sondés pensent que les citoyens doivent « reprendre le pouvoir aux riches et aux puissants », accusés de bénéficier outrageusement du système. La défense du protectionnisme et l’appel à mieux réguler les flux migratoires sont en hausse constante : 33 % de nos concitoyens considèrent que « la mondialisation économique est une menace », alors qu’ils ne sont que 26 % à y voir une « opportunité ». 69 % refusent de « laisser rentrer dans le pays tous les étrangers qui le souhaitent », notamment parce qu’ils jugent à 49 % que les immigrés profitent excessivement des services sociaux. 51 % trouveraient normal que les employeurs « embauchent en priorité les citoyens du pays plutôt que les immigrés lors des périodes de crise ». Et ils sont à peine 15 % à souhaiter « attirer davantage d’entreprises étrangères et de travailleurs étrangers ». Aucun des peuples étudiés dans le sondage ne juge les mesures protectionnistes avec autant de faveur que les Français.

Un rejet paradoxal du système

Troisième constat, qui vient nuancer le précédent : quand on dissèque l’étude plus en détail, on constate que la vague populiste se divise en deux pôles très distincts, voire opposés. Certes, 80 % de nos compatriotes estiment que, pour améliorer la situation, nous aurions besoin d’un dirigeant « prêt à changer les règles du jeu », ce qui nous place en tête des pays les plus prompts à vitupérer contre l’ordre établi, loin devant Israël (69 %) ou l’Italie (68 %), et a fortiori devant les États-Unis (40 %) ou l’Allemagne (21 %). Mais, lorsqu’il s’agit de « changer radicalement le statu quo », nous nous retrouvons parmi les pays les plus timorés (40 %), loin derrière l’Espagne (62 %), et même derrière les États-Unis (45 %) ou la Grande-Bretagne (43 %). Autrement dit, beaucoup de personnes en France disqualifient le clivage droite-gauche et critiquent les politiciens classiques pour leur inefficacité, sans pour autant demander un véritable infléchissement de la politique mise en œuvre par les représentants de la Nouvelle Classe mondialo-libérale. Emmanuel Macron l’a parfaitement compris, au cours de son envolée du début d’année 2017, en capitalisant à la fois sur le rejet des anciens appareils politiques du système et la défense des principes fondamentaux du système lui-même. C’est cette position hybride et paradoxale qui cristallise le mieux l’état d’une partie importante de l’opinion. N’oublions pas que, depuis au moins dix ans, tous les chantres du système ont été élus grâce à une rhétorique pseudo-contestataire : Nicolas Sarkozy, en 2007, était le « candidat de la rupture », et Francois Hollande, en 2012, était le « candidat du changement ». Tout changer pour ne rien changer, ou appliquer de vieilles recettes avec de nouvelles têtes, voila ce que veulent en réalité nombre de Français, écartelés entre leur adhésion aux valeurs dominantes et le constat patent du déclin de la nation.

Malgré tout les idées anti-mondialistes attirent une courte majorité des sondés, et elles devraient en théorie face aux idées néolibérales. Pourquoi les partis du système parviennent-lis donc à se maintenir au pouvoir ? Il faut ici laisser l’étude Ipsos de coté pour basculer dans une analyse strictement politique. Il est actuellement inconcevable d’envisager une alliance électorale entre populistes de gauche et de droite (disons entre Jean-Luc Mélenchon et Marion Marechal-Le Pen), parce que les points de désaccord semblent insurmontables. À l’inverse, le camp mondialiste n’a aucun mal à s’unir, parce que ses référents idéologiques sont beaucoup plus homogènes. La encore, le « phénomène Macron » est tout à fait révélateur de cette convergence, puisqu’il recrute ses soutiens au sein des deux principaux partis de gouvernement, pourtant censés s’opposer depuis quarante ans.

Les forces centrifuges du populisme

Les idées de la nébuleuse populiste divergent autour de points d’achoppement très forts. La question de la régulation des flux migratoires pose évidemment problème, mais plus encore celle du traitement des immigrés sur le sol national.

Ces inimitiés violentes se résorberont difficilement dans l’atmosphère actuelle de sectarisme, oui les radicaux des deux bords se traitent respectivement de « fascistes » et d’« islamo-gauchistes ». Bien que l’anti-mondialisme soit majoritaire, il semble par conséquent voue à perdre inéluctablement les élections. La raison en incombe au purisme idéologique des milieux anti-mondialistes, qui ne sont jamais parvenus à faire émerger un positionnement intermédiaire entre leurs composantes extrémistes. Les  militants radicaux de droite et de gauche n’ont aucun sens du compromis. Ils viennent d’une culture politique habituée aux marges et au jusqu’au-boutisme doctrinal. Ils ignorent tout esprit de conciliation, en vue d’objectifs prioritaires capables d’emporter une majorité.

Tant que la vieille gauche anti-mondialiste en appellera à l’ouverture totale des frontières migratoires, à la théorie du genre, au déracinement, à la redistribution intégrale des richesses et au dirigisme bureaucratique, elle sera ostracisée par la droite. Tant que la vieille droite anti-mondialiste stigmatisera les immigrés, défendra les valeurs chrétiennes éternelles de la France et mènera une politique mercantile favorable au patronat, elle sera ostracisée par la gauche. Il y a un siècle, dans les années 1930, un groupe d’intellectuels rassemblés autour d’Alexandre Marc, Daniel-Rops et Arnaud Dandieu tentèrent un rapprochement entre non-conformistes de gauche et non-conformistes de droite. Ce fut en définitive un échec. Sans doute un tel positionnement ne satisferait-il personne non plus aujourd’hui. Cela signifie donc que le pouvoir restera longtemps entre les mains des centristes mondialistes, qui parviennent quant à eux très bien à établir des compromis entre la gauche sociale-libérale et la droite libérale-autoritaire, l’une comme l’autre inféodées au marché international et à la gouvernance bruxelloise. Ceux qui espèrent réellement changer la donne admettront peut-être un jour la nécessité d’un axe anti-mondialiste à la fois conservateur et progressiste, qui puisse rassembler une majorité électorale sur des bases contestataires, mais néanmoins fédératrices et apaisées. Nous en sommes loin.

Le « complexe de Cendrillon »

Pourquoi cette impasse ? C’est que la polysémie du terme « populisme » le rend insaisissable, répond en substance Francois Bousquet, dans son indispensable La droite buissonnière, qui vient de paraître aux éditions Le Rocher. À l’appui de sa démonstration, Bousquet évoque les fameuses « émotions » d’Ancien régime. « Émeutes, insurrections, jacqueries, troubles, rébellions, histoire en est saturée, écrit-il. Le populisme n’en est Jamais que la continuité à l’âge démocratique. Pour autant, tous ces soulèvements populaires n’ont jamais fait une politique. »

Dans cette passionnante biographie intellectuelle de Patrick Buisson dont la profondeur historique et le bonheur d’écriture ne surprendront aucun des lecteurs d’Éléments, Francois Bousquet rappelle la célèbre boutade d’Isaiah Berlin à propos du populisme. Le philosophe britannique a donné à son historiette qu’il se plaisait à raconter le nom de « complexe de Cendrillon » : « Il existe une chaussure – le mot populisme -, disait-il, pour laquelle quelque part, il existe un pied. Il y a tous les genres de pieds qui s’y adaptent à peu près, mais nous ne devons pas être piégés par ces pieds approximatifs. Le prince se balade toujours avec la chaussure; et quelque part, nous le sentons avec certitude, nous attend quelque chose qui s’appelle le populisme pur. C’est le noyau du populisme, son essence. »

Né le 6 juin 1909 à Riga, en Lettonie, naturalisé britannique, le philosophe anglais d’origine juive avait traversé trop de régimes politiques et de révolutions pour avoir oublié la place de l’« imprévu dans l’histoire » ainsi que… la fin du conte.

La quête du prince s’achève le jour où il trouve Cendrillon, et « approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu’il y entrait sans peine, et qu’elle y était juste comme de cire »…

Francois Bousquet, La droite buissonnière, ed. du Rocher, 388 p., 20,90 €.

Thibault Isabel éléments N°165 Avril-Mai 2017

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