Le populisme de Michéa

Le dernier livre de Jean-Claude Michéa a bénéficié d’une large couverture médiatique. Presque tous les quotidiens et hebdomadaires français ont commenté l’ouvrage, tout en lui reprochant ses ambiguïtés « rouges-brunes ». Michéa vient ainsi s’ajouter à la longue liste des intellectuels simultanément vomis par les médias et indispensables à leur fonds de commerce.

Les polémiques stériles qui font les choux gras de la presse masquent cependant l’originalité du propos michéiste, en le réduisant à une attaque en règle contre la gauche – que l’auteur accuse en effet d’avoir bradé ses idéaux anticapitalistes au profit de revendications « sociétales » fondées sur les seuls droits individuels. La tentation est grande, alors, de voir le philosophe montpelliérain comme un conservateur vociférant contre la trahison libérale du PS et du NPA afin de rendre plus acceptables ses positions morales jugées crypto-droitières. Pourtant, Michéa propose une grille de lecture bien plus complexe que ne le prétendent ses détracteurs. Loin de condamner par exemple l’émancipation des homosexuels, des femmes ou des musulmans, il regrette que cette « fascination pour les minorités » serve une rhétorique libérale, qui « implique un profond mépris pour immense majorité des classes populaires ».

Retrouver le bien commun

Le discours de la gauche s’appuie sur une anthropologie individualiste qui revendique des droits segmentés au nom d’une société « axiologiquement neutre », c’est-à-dire indifférente au bien commun. Un tel point de vue rejoint celui de la droite entrepreneuriale, qui, malgré son vernis chrétien, conforte elle aussi le règne de l’intérêt égoïste, sous une forme marchande plutôt que culturelle. De sorte que la « Silicon Valley constitue la synthèse la plus aboutie de la cupidité des hommes d’affaires et de la contre-culture californienne de l’extrême gauche des Sixties ». Les libéraux de gauche et de droite rêvent d’un monde ou chacun ne penserait qu’a soi : de même que le consommateur est libre d’acheter n’importe quel produit disponible, l’individu est libre d’avoir la sexualité, le mode de vie ou la religion qu’il désire, sans se soucier des autres. Face à cette logique de la tour d’ivoire, Michéa souhaite articuler les droits individuels avec les droits sociaux, pour réhabiliter l’esprit collectif. Le monde n’est pas qu’un étalage de marchandises  notre disposition. Nous avons une responsabilité à l’égard de nous-mêmes et de ceux qui nous entourent, sans parier de notre responsabilité écologique à l’égard du monde.

L’actuelle polarisation du spectre politique oppose prétendument les apôtres « ouverts » de l’« Europe mondialiste » aux partisans « moisis » d’une France « repliée sur elle-même ». Il devient du même coup très difficile de lutter authentiquement contre le système néo-libéral mondialise sans s’enfermer (ou sembler s’enfermer) dans un moule ultra-conservateur. Or, pour Michéa, nous devons faire exploser le cadre réducteur et binaire imposé par les médias, en reconnaissant la nécessite de l’enracinement tout en refusant la stigmatisation. La cause homosexuelle est légitime quand elle court-circuite l’individualisme des milieux gays, acquis à la « généralisation d’un marché mondial de l’adoption et de la reproduction artificielle de l’humain ». La cause féministe est légitime quand elle refuse de cautionner la destructuration de la cellule familiale ou les « délires de l’idéologie du genre ». Et la dénonciation du racisme est légitime quand elle fustige en même temps « les problèmes réels que pose l’immigration aujourd’hui », du fait que les travailleurs pauvres entrent en concurrence les uns avec les autres et que les communautés vernaculaires sont détruites.

Le populisme tel que l’envisage Michéa n’est pas une réaction conservatrice au libéralisme. Son but n’est pas de substituer le puritanisme, le machisme ou la xénophobie à l’ouverture des frontières et à l’hédonisme consumériste. Notre ennemi, c’est le Capital. Le moteur de la révolte, c’est le peuple, dans toutes ses composantes. On n’établira les conditions d’un vaste rassemblement populaire qu’en redonnant la priorité au terrain économique, et en retrouvant le goût des « débats véritablement démocratiques et de la liberté totale d’expression ». L’identité ouvrière est très éloignée de l’identité homosexuelle : mais les ouvriers et les homosexuels peuvent mener une « lutte commune et fraternelle » contre le capitalisme si les ouvriers acceptent de « se défaire de leurs préjugés les plus tenaces », et si les homosexuels voient eux-mêmes les ouvriers autrement que comme des « beaufs » obscurantistes. On n’est pas obligé de s’entendre, ni de cesser d’être ce qu’on est; on ne doit surtout pas niveler toutes les valeurs, comme si la vérité n’avait aucune importance; mais on peut se parler, militer ensemble et partager la même préoccupation de l’avenir. 

Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le Capital, « Climats », Flammarion, 313 p., 19 €.

Thibault Isabel éléments N°165 Avril-Mai 2017

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