Le moment populiste vu par Alain de Benoist 1/2

ANATOMIE DU CORPS DU PEUPLE

On attendait le point de vue d’Alain de Benoist sur la vague populiste. Il le livre dans son dernier ouvrage, Le moment populiste, paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, dans lequel il étudie le changement de paradigme dont les mouvements populistes sont porteurs. Auteur d’un Éloge du populisme, le philosophe Vincent Coussedière était tout désigné pour le commenter pour les lecteurs d’éléments. Lui-même fera paraitre en mars 2017 chez le même éditeur Fin de partie. Requiem pour l’élection présidentielle.

La question du populisme possède l’intérêt, lorsqu’elle est traitée véritablement et non de manière idéologique comme dans la vulgate médiatique, de permettre de tirer tous les fils de la crise du politique dans les sociétés occidentales. En donnant comme titre à son dernier livre Le moment populiste, Alain de Benoist ne minore pas la profondeur du phénomène, mais souligne au contraire la dynamique de notre situation qui est effectivement celle du « populisme », ainsi que l’incertitude pesant sur son issue. Le « populisme », nous dit Alain de Benoist, correspond à une crise des démocraties occidentales ainsi qu’à une crise des peuples qui devraient en être les acteurs. Le « populisme » n’est pas seulement le symptôme d’une crise de la politique et des systèmes partisans, il est plus profondément une crise du politique, c’est-à-dire de la structuration même des peuples, une crise du « démos ».

Ayant visiblement lu à peu près tout ce qui avait été publié sur la question, Alain de Benoist dégage dans une remarquable synthèse les différents aspects du « moment populiste » traversé par nos sociétés. Le livre apporte d’abord un soin particulier a étudier la crise de la démocratie représentative et la manière dont elle a peu à peu relégué aux oubliettes le « peuple » sur lequel elle prétendait pourtant se fonder. Sur les pas de Marcel Gauchet, Jean Claude Michéa ou encore Carl Schmitt, Alain de Benoist reprend le terme de « démocratie libérale » pour montrer la dérive qui conduit de la démocratie antique à la démocratie moderne, puis à la démocratie actuelle, que certains auteurs qualifient de « post-politique » : « Dans la démocratie libérale, on l’a vu, la démocratie ne se définit pas à proprement parler par la souveraineté populaire, par l’attribution de la souveraineté au peuple, mais par une sorte d’état d’esprit valorisant à la fois l’égalité des conditions et l’indépendance d’individus se percevant eux-mêmes comme séparés les uns des autres. Sous l’influence du libéralisme, la démocratie vise à organiser la liberté des individus, non à faire décider le peuple » (p. 49). Cette démocratie libérale est aussi une démocratie représentative, et ce, dès son origine moderne. La souveraineté du peuple est alors identifiée à celle de la nation, c’est-à-dire à l’assemblée qui la représente : l’Assemblée nationale. Alain de Benoist, reprenant Montesquieu, rappelle pourtant l’origine issue de l’Ancien régime et du droit privé de cette notion de « représentation ». Il rappelle aussi la critique faite par Rousseau, un Rousseau que les révolutionnaires trahirent bien vite.

[L’oubli du peuple]

Dans une telle démocratie le « démos » ne peut s’exprimer que par ses représentants et par des partis qui vont organiser la médiation entre le peuple et l’État, prétendant faire remonter les doléances du peuple vers des gouvernants tous issus de leurs rangs. La démocratie libérale et représentative est donc essentiellement une démocratie partisane et parlementaire : « La démocratie libérale se confond avec le parlementarisme et la représentation. C’est un régime constitutionnel exclusivement fondé sur le suffrage et le pluralisme des partis, où la démocratie n’est plus que l’espace social négocié avec un État de droit » (p. 46).

Dans une telle « démocratie », c’est donc à travers la médiation des partis que le « peuple » peut trouver une existence politique, se transformant en peuple-électoral et peuple-militant. Mais Alain de Benoist montre que le fameux clivage gauche-droite, qui organisait le système partisan devant permettre au peuple de s’exprimer et de se reconnaitre dans ses représentants, est entré dans une crise finale. La droite ayant oublié le « peuple-nation » et la gauche le « peuple-classe », se sont reniées elles-mêmes pour se rejoindre en communiant dans la valeur absolue de l’Individu, principe cardinal de la démocratie libérale : « Né de la modernité, le clivage droite-gauche s’efface avec elle. Seuls s’y cramponnent encore, pour des raisons d’habitude, de commodité, de paresse ou d’intérêt, ceux qui n’ont pas compris que le monde a changé, et que les instruments conceptuels obsolètes ne permettent pas d’en faire l’analyse » (p.81).

Le livre s’attache alors plus particulièrement et en plusieurs chapitres à comprendre comment la gauche a pu ainsi trahir ses propres origines, puisque c’est le socialisme et le marxisme qui lui donnaient son visage « holiste », lui permettant de s’opposer au libéralisme « individualiste », devenu le chantre d’un capitalisme tout-puissant. Un chapitre entier rend un bel hommage à Michéa, et montre comment les polémiques qui lui ont été faites sont le symptôme de l’éloignement de ses détracteurs d’un socialisme originel « holiste », auquel Michéa, lui, a su rester fidèle. Un Lordon ou un Corcuff sont les parfaits représentants de cet « oubli du peuple » par la gauche lorsque, méprisant la « common decency », notion centrale que Michéa emprunte à Orwell, tout en l’approfondissant pour penser l’être-social de l’homme, ils méprisent en réalité un peuple confondu avec le « beauf » de Cabu. Alain de Benoist montre aussi comment la prétention des penseurs les plus à gauche, comme Hardt et Negri, de repenser le peuple en dehors du cadre national, en tant que « multitude » opposée à l’« Empire », a été une vaste supercherie, et s’est confondue finalement avec une forme d’apologie d’un capitalisme planétaire déterritorialisé. A contrario, il souligne tout l’intérêt d’une tentative comme celle de Laclau de repenser positivement le populisme à partir d’une tradition authentiquement marxiste. Enfin il est attentif à l’émergence d’un « conservatisme de gauche » chez certains penseurs renouvelant la critique marxiste de la valeur et du fétichisme de la marchandise. Alain de Benoist n’en parle pas, mais on pourrait d’ailleurs repérer chez un Baudrillard, voire chez un Debord ou un Georges Bataille (chez ce dernier dans la solidarité toujours maintenue entre l’interdit et la transgression), les linéaments de ce « conservatisme de gauche ». Chez ces auteurs, en effet, la critique du capitalisme et de la société de consommation se doublait déjà d’une défense paradoxale d’une certaine « tradition ».

Quant à la droite actuelle, il semble que pour Alain de Benoist elle ait renonce encore davantage que la gauche à penser le peuple pour contrer l’évolution d’une démocratie libérale qu’elle a au contraire encouragée par son « orléanisme ». Dans un chapitre intitule « La droite et l’argent », l’auteur reprend la tripartition de René Rémond et montre comment le courant libéral orléaniste a peu à peu recouvert les deux autres (légitimiste et bonapartiste), en tout cas du point de vue du rapport au capitalisme et de la sous-estimation du danger qu’il représente. Alain de Benoist montre bien comment le socialisme, puis la logique de la guerre froide, vont en réaction durcir et unifier la droite autour d’une défense du libéralisme, jusqu’à la pousser à remettre en cause l’existence même de la nation. En réalité, notre auteur nous dit que la droite s’est toujours méfiée du peuple comme acteur politique, mettant en cause sa compétence à décider, mais non celle de choisir ses représentants. Elle a prétendu défendre l’héritage de la nation à travers son conservatisme, aveugle à la contradiction entre le libéralisme et l’attachement à la nation, qui s’amplifiera pourtant du fait du développement du capitalisme.

À suivre

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