Sur la nouvelle affaire des fiches

Dans les supermarchés les plus ordinaires, on trouve désormais du lait sans lactose. Il faut sans doute y voir le signe supplémentaire d’un temps où le plan Juppé a programmé une médecine sans médecins, où les technocrates imaginent une industrie sans industriels et où les écologistes cherchent à imposer une agriculture sans agriculteurs.

Ne nous étonnons pas par conséquent si la même coalition gouvernante, composée des ex-juppéistes, des néo-technocrates et des gaucho-écolos s’investit depuis quelques jours dans la création, par la censure des opinions, d’une armée sans militaires. Plus précisement, aux yeux de nos bobos moralistes, on autorise généreusement les soldats à exécuter les missions à balles réelles, dont les politiciens se gardent bien de les exécuter aux-mêmes mais à une condition celle de mourir en silence.

Votre chroniqueur ne se reconnaît aucune compétence pour concurrencer les nombreuses plumes qui, depuis la parution de leur tribune du 21 mars, s’efforcent de soutenir les dizaines de généraux d’officiers supérieurs et de vieux soldats, qui ont manifesté l’audace, appartenant désormais au cadre de réserve, de défendre par l’écrit un pays qu’ils ont servi leur vie durant, au prix de leur sang. La majorité des citoyens approuvent d’ailleurs leur position.

La chronologie mérite donc d’être rappelée.

Ce n’est que le 25 mars que Florence Parly, ministre des Armées, habituellement plus pertinente et mieux inspirée, évoque la possibilité de sanctions car elles sont réclamées depuis les jours précédents par l’aile gauche de la Macronie et par Mélenchon.

Nicolas Beytout le 26 avril dans son journal L’Opinion, certes moins à gauche que Le Mondeou Mediapart, puisqu’il se définit comme pro-business, d’un « ramassis des élucubrations d’un groupe de vieux barbons, retraités nostalgiques de l’armée et galonnés impudents. »[1]

Le 27 avril commence à circuler dans les salles de rédaction, la première page duCanard enchaîné. Datée du lendemain, celle-ci titre dans sa tradition séculaire d’antimilitarisme et de calembours douteux: « Des militaires à la retraite appellent à l’insurrection. Une vraie tentative de coup d’Ehpad ? »

Ce n’est que le 28 avril que le chef d’État major des armées, le général Lecointre se croit obligé d’annoncer la réunion d’un conseil militaire, le président de la république étant seul habilité à prendre des sanctions. Le général Piquemal lui adressera une réponse cinglante.

Le 30 avril dans Valeurs Actuelles, leur talentueux et courageux défenseur Gilles-William Goldnadel pouvait lui-même souligner combien il était « fier à double titre. D’abord, comme avocat, pour avoir été choisi par Jean-Pierre Fabre-Bernadac et quelques autres de ses frères d’armes, signataires d’une tribune qui a déchaîné les passions les plus malhonnêtes ou névrotiques. Ensuite, comme chroniqueur, d’appartenir à l’équipe d’un journal qui a publié cet appel à la résistance. Car je mets au défi qui que ce soit de me mettre sous les yeux une seule phrase, un seul mot, la moindre ponctuation qui puisse laisser à penser que le texte incriminé fut un appel au putsch ou à la délation. »

Nul besoin, pour cet excellent juriste, que votre serviteur, lecteur profane du Code la Défense lui rappelle un article qu’oublient peut-être, cependant, certains des lecteurs de L’Insolent dont l’article 4121 organise le principe selon lequel « Les militaires jouissent de tous les droits et libertés reconnus aux citoyens (…) ». (Article L4121-1 entré en vigueur en 2007)avec ces restrictions qu’on assimile à tort à un « devoir de réserve ». Ainsi « les opinions ou croyances, notamment philosophiques, religieuses ou politiques, sont libres. Elles ne peuvent cependant être exprimées qu’en dehors du service et avec la réserve exigée par l’état militaire. Cette règle s’applique à tous les moyens d’expression. » (Article L4121-2) etc.

Autrement dit, aucune base légale ne devrait permettre honnêtement de condamner vraiment la tribune des généraux du cadre de réserve et de prendre aucune sanction à leur encontre.

Mais le vrai danger qui s’annonce est celui du fichage des opinions et des votes. Sur ce terrain s’engage Le Monde. Le journal prétend ainsi que 40 % des militaires et de leurs familles votent pour un parti protestataire avec lequel il est inconvenant, depuis plus de 20 ans, de prétendre s’allier.[2]Or cette estimation se fonde sur les votes de villages proches de garnisons telles que Mourmelon, etc. Si les mêmes persécuteurs et censeurs prenaient la peine de regarder en général les votes de la France dite périphérique en général des villages très éloignés de toute implantation militaire ils découvriraient sans doute des pourcentages couramment analogues dans de très nombreuses petites communes de la France profonde. Et d’ailleurs si nos politologues s’intéressaient aux votes des familles des forces de l’ordre, policiers, gendarmes, administration pénitentiaire et jusqu’aux pompiers, qui n’acceptent pas d’être caillasses dans les banlieues, ce n’est pas 40 % mais jusqu’à 70 % qui leur déplairaient.

C’est très exactement l’affaire des fiches qui recommence. J’ignore si le grand orient se trouve à la manœuvre comme il le fut dans l’affaire des fiches, qui révélée en plein parlement en 1904, éclaboussa le régime persécuteur  anticlérical de l’affreux radical socialiste Émile Combes.

Jalonnée de scandales, comme celle de la plupart des peuples, l’histoire de France compte, bien entendu, nombre d’épisodes honteux. Leurs souvenirs ont été engloutis dans une mémoire collective défaillante, un roman national mensonger et une ignorance envahissante.

Certains d’entre eux continuent cependant de hanter discrètement les secrets de l’État et de recommencer leur marche funèbre, parfois sordide. Cette ancienne affaire mérite donc d’être rappelée, car elle porta un coup terrible à l’armée française au commencement de la Première guerre mondiale ; elle porte la responsabilité de diazines de milliers de morts, victimes de l’incompétence des protégés de la gauche radicale socialiste dans les États majors républicains, épurés dans ce contexte des éléments supects de cléricalisme, de nationalisme ou de royalisme.

À l’heure où il est « urgent d’investir dans la matière grise des militaires« [3], les gens qui prétendent leur interdire de s’exprimer, de réfléchir et même probablement d’avoir une opinion font un métier vieux comme le monde, qui s’appelle la trahison.

JG Malliarakis  

À lire en relation avec cette chronique

« L’Affaire des Fiches par Jean Bidegain »

Apostilles

[1] cf. son éditorial « Ce que cachent les délires de galonnés nostalgiques. »

[2] cf. article signé Franck Johannes « Quatre militaires sur dix votent pour l’extrême droite »

[3] cf. à ce sujet la très intéressante contribution du capitaine de corvette Mailly téléchargeable sur le site de l’Association de soutien à l’armée française.

https://www.insolent.fr/

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