Robespierre Les angles morts d’une légende noire 3/3

Philippe Landeux conteste radicalement cette vision. « Eh bien si ! C’est une chose qui vient à l’idée de nombreuses personnes, dont votre serviteur ! tempête-t-il. Et c’est la une défense de Robespierre qui l’accable plus qu’elle ne l’élève, et ce en lui prêtant des intentions qui ne sont pas les siennes.

Il fut tout le contraire de cela, il fut le chantre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le détracteur permanent de toute guerre autre que défensive, et le pourfendeur des “universalistes” et des cosmopolites, comme on le voit dans sa querelle avec Anacharsis Cloots, ce baron allemand sympathisant de la Révolution et qui se proclamait pompeusement “orateur du genre humain” et “citoyen du monde” »; Le fait est que les principes robespierristes en matière de politique internationale ont inspire bien davantage une certaine gauche anti-impérialiste du XXe siècle que la gauche républicaine et colonialiste du siècle précédent.

Les exemples de l’attachement de Robespierre au principe de non-ingérence sont nombreux. Ainsi, le 15 mai 1790, il demande tout simplement à l’Assemblée constituante de renoncer aux guerres de conquête. « Je suppose que vous ne désespériez pas, déclare-t-il, de voir les nations […] comprendre ce qu’elles ont peut-être déjà senti, qu’il leur importe de ne plus entreprendre d’autres guerres que celles qui seront fondées sur leur véritable avantage et sur la nécessité de ne plus être les victimes et les jouets de leurs maitres. » Il justifie ainsi, de manière assez explicite, les guerres de libération nationale et les guerres civiles de type révolutionnaire tout en condamnant les guerres d’agression et d’invasion. Sa proposition eut d’ailleurs, étonnamment, un tel succès que le 22 mai, l’Assemblée s’en inspira pour un article de la Constitution qui stipulait que « la nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et qu’elle n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple ». Principe dont l’esprit sera d’ailleurs repris dans la Constitution de 1793, aux articles 118 et 119 : « Le Peuple français […] ne s’immisce point dans le gouvernement des autres nations [et] ne souffre pas que les autres nations s’immiscent dans le sien. »

Dans un discours prononcé le 2 janvier 1792, Robespierre justifie ainsi son refus de faire la guerre aux monarchies européennes : « La plus extravagante idée qui puisse naitre dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis. » Même si Robespierre ne fut pas entendu cette fois-ci, il resta quant à lui ferme sur ses principes et, contraint par une nouvelle situation qu’il n’avait pas voulue (la guerre), il tint à y mettre un terme aussitôt le territoire national libéré – prise de position qui, selon Philippe Landeux, pèsera d’un grand poids dans la volonté de ses ennemis de l’éliminer en Thermidor. La guerre, la volonté « impérialiste » d’imposer par la force les idées nouvelles dans toute l’Europe fut, rappelons-le, une des idées phares des Girondins, qui finirent par l’imposer. Les Girondins qui, rappelons-le également, ont droit à tous les éloges de Michel Onfray, qui voit en eux le visage pacifique et humaniste de la Révolution : « Le temps est venu, pour un État faible comme le notre, de renoncer à l’impérialisme planétaire pour construire une neutralité qui obligerait à s’engager militairement seulement quand la sécurité de la nation est menacée et après un referendum.(12) » ? Comme le préconisait Robespierre en 1790 donc ?

En dépit d’une histoire passablement déformée par le prisme des vainqueurs, il existe toujours parmi nos contemporains des hommes pour se revendiquer de Robespierre, de Jean-Luc Mélenchon – « Je parle de Robespierre comme si c’était mon grand-père ! » (13) – à Étienne Chouard – « Je suis nationaliste parce que si je perds la nation, je perds ce que Robespierre m’a donné comme outil pour résister à Monsanto » (14). Un Robespierre qui, loin des caricatures et des portraits à charge, fut aussi – et peut-être même avant tout un patriote, un défenseur de la démocratie, un chantre de la souveraineté nationale et populaire et un contempteur du capitalisme naissant à l’heure ou tant de ses adversaires et collègues spéculaient, s’enrichissaient et « embrassaient la révolution comme un métier et la République comme une proie » (15). On peut, comme Onfray, voir dans ce rappel une forme de « négationnisme historique »; on peut aussi y voir un sursaut salutaire contre certaines idées reçues et répétées de génération en génération sans examen critique.

1). Michel Onfray, La force du sexe faible. Contre-histoire de la Révolution française, Autrement, Paris 2016.

2). Jules Michelet, Histoire de France : la Révolution. éd. Rencontre, 1967 vol. 6, p. 280.

3). Jean-Clément Martin, « Droit de réponse », in Revue des deux mondes, février-mars 2016.

4). Michel Onfray, « Le révolté défend la liberté », in hors-série « Les rebelles », Le Monde, juillet-octobre 2014.

5). Pierre-Joseph Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise, vol 4, Fayard, Paris 1990, p. 2016.

6). Georges Sorel, Le procès de Socrate. Examen critique des thèses socratiques, Félix Alcan, Paris 1889, p. 204.

7). « Robespierre devient [du fait ade son rousseauisme] un grand homme pour nombre de fascistes qui aiment les figures jacobines de la Revolution française Pierre Drieu la Rochelle. Georges Valois, Marcel Déat, Henri Beraud pour se contenter de quelques noms. » (La force du sexe faible, op. cit., p. 41).

8). Jean-Clement Martin, Robespierre la fabrication d’un monstre, Perrin, Paris 2016.

9). Cécile Obligi, Robespierre la probite révoltante, Belin, Paris 2016.

10). Robespierre parle aux Français, The Book Édition, 2013.

11). Florence Gauthier. Triomphe et mort de la Révolution des droits de l’homme et du citoyen, Syllepse, 2014.

12). Michel Onfray, Penser l’islam, Grasset, Paris 2016, p. 61

13). Jean-Luc Mélenchon, entretien, in Charlie Hebdo, octobre 2010.

14). Etienne Chouard, entretien accordé au Cercle des Volontaires, 23 février 2012.

15). Maximilien Robespierre, discours à la Convention, 5 février 1794.

Par David L’Epée éléments N°163

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