Robespierre Les angles morts d’une légende noire 2/3

« Avant tout, Robespierre a perdu »

Dans sa biographie, Cécile Obligi accorde une plus large place aux discours de Robespierre, rappelant que son action politique a presque exclusivement consisté en des prises de position orales ou écrites, depuis ses interventions à l’Assemblée jusqu’aux signatures de décrets. Or, Mirabeau n’avait sans doute pas tort de dire de lui qu’« il ira loin car il croit tout ce qu’il dit »; en effet, Robespierre peut d’autant plus être jugé sur ses paroles et ses écrits que ceux-cl correspondent aux décisions qu’il a été amené à prendre comme homme politique. « Sa popularité s’est construite par le discours, martelé en divers lieux, écrit et habilement diffuse dans toute la France, par l’intermédiaire du réseau jacobin notamment, rappelle l’historienne. Encore davantage qu’au théâtre, sous la Revolution, dire c’est faire » (p. 90).

Ce caractère performatif du verbe robespierriste est d’autant plus important qu’on ne peut parler, dans son cas, de double discours (ce qui nous obligerait à dissocier le dire et le faire pour dégager la vérité) et qu’un des principaux reproches qu’on peut opposer au personnage est précisément… de ne pas être assez politicien inflexibilité qui causera d’ailleurs sa chute. L’analyse la plus lucide de Cécile Obligi est aussi la plus sèche, qu’elle réserve pour la fin de son livre : « Avant tout, Robespierre a perdu » (p. 171). C’est en effet l’acte final de sa vie, son renversement en juillet 1794, qui va déterminer en très grande partie l’historiographie qui s’ensuivra et qui sera, comme toujours, écrite par les vainqueurs Vae victis !

Parmi les défenseurs de Robespierre aujourd’hui, on trouve un personnage atypique, qui a gagné ces dernières années une certaine renommée dans les milieux dissidents, loin des grandes maisons d’édition et des cercles d’historiens : Philippe Landeux. Derrière ce pseudonyme évoquant, dans le calendrier révolutionnaire, les années 1793-1794, se cache un homme d’une quarantaine d’années à la carrure de rugbyman, partageant sa vie entre son travail de petit employé et des recherches historiques sur la Révolution qu’il a poussées plus loin que bien des spécialistes de la branche. Autodidacte passionné, spécialiste de Robespierre, du Comité de salut public et du tribunal révolutionnaire, auteur de plusieurs ouvrages autoédités – notamment une édition critique massive (près de 900 pages) des discours de Robespierre(10) et un livre sur la guerre de Vendée -, ses conclusions sont sans appel : la mémoire de Robespierre est salie depuis plus de deux siècles par les thermidoriens et leurs successeurs, artisans d’une légende noire démentie par les faits, le défenseur de la souveraineté du peuple étant sous leur plume défiguré et voué aux gémonies. « Après lui, explique t-il, la Révolution est terminée, les Jacobins perdent leur âme, les brigands triomphent et ouvrent la voie à la République bourgeoise et a une nouvelle aristocratie, celle de argent. »

Toutes les défenses de Robespierre ne se valent pas

Pourtant, aux yeux de ce chercheur indépendant se réclamant de la « vraie gauche » et aux opinions résolument patriotiques, toutes les défenses de Robespierre ne se valent pas et certaines pêchent par mécompréhension ou par une lecture anachronique des événements. Ainsi, à propos du livre de Cécile Obligi, plutôt favorable à l’« Incorruptible », il relève que l’historienne, peut-être pour plaire à un public a priori méfiant a du personnage, le peint sous les traits d’un « héritier des principes libéraux du XVIIIe siècle, […] très attaché aux libertés économiques et [répugnant] à préconiser la contrainte dans ce domaine » (p. 95), ce qui est très éloigné de la réalité. S’il est vrai que Robespierre était favorable à la libre circulation des marchandises, concède Philippe Landeux, ce n’était pas dans l’optique de nos modernes libéraux (ou d’un personnage de son siècle comme le ministre Turgot), mais dans l’idée d’obliger les producteurs à alimenter le marché afin d’éviter l’accaparement. Dans un discours prononcé le 2 décembre 1792, il explique ceci : « Quel est le premier objet de la société ? C’est de maintenir les droits imprescriptibles de l’homme. Quel est le premier de ces droits ? Celui d’exister. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister; toutes les autres sont subordonnées à celle-là. […] Les aliments nécessaires a homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière. […] Toute spéculation mercantile que je fais aux dépens de la vie de mon semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage et un fratricide. » La lutte contre la spéculation et le souci d’assurer à tous un accès suffisant aux subsistances sont deux des impératifs qui ont toujours guide l’action de Robespierre. « Robespierre n’avait pas de théorie économique figée, commente le chercheur. Il désirait pourtant que la loi et la puissance publique interviennent sur le marché. S’il s’interrogeait sur la façon, il était du moins favorable au principe. Le reconnaitre n’est pas l’accabler, le nier n’est pas le défendre. » On peut même aller plus loin et relever, comme la spécialiste Florence Gauthier”, que la politique économique robespierriste a pu être un exemple de ce qu’elle appelle une « économie morale populaire », tendance trop négligée par une historiographie marxiste qui, a l’exception des excellents travaux d’Albert Soboul et Georges Lefebvre, a toujours rechigne à admettre l’existence de mouvements anticapitalistes sous la Révolution française.

Cecile Obligi commet une autre erreur d’appréciation du même type lorsqu’elle écrit, pour dédouaner Robespierre de toute tentation totalitaire, qu’il exprime un universalisme « à l’origine des grands principes du droit international contemporain » (p.125) via les droits de ’homme, lesquels se présentent comme la légitimation du droit que certains gouvernements s‘arrogent de s’ingérer dans les affaires de leurs voisins – ce dont elle semble se réjouir pour sa part. « Ce droit d’ingérence de nos jours pratiqué n’est pas d’une nature différente de celui que Robespierre appelle de ses voeux, écrit-elle, et il ne viendrait à l’idée de personne de qualifier de terroriste une intervention menée dans un pays étranger au nom des droits de l’homme » (p. 125).

À suivre

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