Robespierre Les angles morts d’une légende noire 1/3

Deux nouvelles biographies de Maximilien Robespierre dues à Jean-Clément Martin et à Cécile Obligi, récemment parues, tentent de dépassionner le débat autour de la figure de l’« Incorruptible » en revenant aux faits et aux textes, prenant ainsi le contrepied d’une certaine historiographie antirobespierriste. David L’Epée les a lues en compagnie de Philippe Landeux, autodidacte passionné et robespierriste de choc !

Dans un numéro de la Revue des deux mondes paru en novembre 2015 et consacré à Robespierre, Michel Onfray a livré un texte qu’il a intitulé « Robespierre n’a pas eu lieu : anatomie d’un cerveau reptilien ». Dans ces quelques pages (qui serviront ultérieurement de préface à un de ses ouvrages récemment paru(1)), il dessine un portrait au vitriol du révolutionnaire d’Arras, trempant sa plume dans une rhétorique qui n’a rien à envier aux pamphlets de l’époque thermidorienne.

Robespierre y est qualifié de « serpent » dont « le cerveau baignait dans la bile » et qui se plongeait dans la lecture de Rousseau « avec un arrière-goût de sang dans la bouche ». Ce n’est pas sans rappeler la prose de Michelet qui le représentait ainsi : « La passion, qui, visiblement, a bu tout son sang et séché ses os, laisse subsister sa vie nerveuse, comme un chat noyé jadis et ressuscité par le galvanisme, ou peut-être un reptile qui se raidit et se dresse avec un regard indicible, effroyablement gracieux » (2). Le député est présenté par Onfray comme un être désincarné (« il n’eut jamais de corps »), déconnecté de son temps et méconnaissant son peuple (« il fut d’abord et avant tout un citoyen de la Rome antique, plus contemporain de Marius et de Pompée, de César et de Brutus, que de ses voisins boulangers ou charpentiers, portefaix ou artisans au nom desquels il prétendait pourtant parler »). Onfray s’attarde également sur ses « ulcères variqueux », ses saignements de nez et sa continence sexuelle, et il sacrifie sans complexe aux réductions psychologisantes, pensant expliquer le devenir politique de Robespierre par l’humiliation sociale qu’il aurait, comme boursier, subie au collège Louis-le-Grand au contact de camarades plus fortunés. Le reste de cette préface est consacrée à des attaques tout aussi violentes contre ceux qu’il considère aujourd’hui comme néo-robespierristes : Alain Badiou, Slavoj Zizek et surtout Jean-Clément Martin, qui lui a répondu quelques mois plus tard dans la même revue(3).

Les proudhoniens contre Robespierre

Onfray n’a jamais caché sa sympathie pour les Girondins, corollaire de sa détestation des Montagnards. Il n’a jamais non plus fait mystère de son dégoût des révolutions violentes (mais celle-ci aurait-elle pu ne pas l’être ?) et des rêveries théistes de Robespierre, religiosité d’inspiration rousseauiste qui fait bondir le chantre normand de qui lui oppose Helvétius, Beccaria et quelques autres. Les proudhoniens sont d’ailleurs rarement robespierristes(4) : Proudhon décelait chez l’avocat monté à Paris une influence flamande et jésuitique qu’il abhorrait et le traitait de « bâtard de Loyola ». Le qualifiant de « castrat », il écrivait de ses partisans qu’ils étaient le « parti de la médiocrité envieuse, de la contrefaçon monarchique, de la roideur sans puissance, du dogmatisme sans portée »(5). Et à en croire Georges Sorel, le philosophe bisontin considérait l’« Incorruptible » comme un « parfait cuistre »(6). Mais de là à faire de lui, comme Onfray, un inspirateur du fascisme(7) et à ressortir tout le bestiaire démonologique et pittoresque des libelles royalistes, il y a un pas dans l’exagération qui interroge le lecteur. L’occasion de nous pencher quelques instants sur l’actualité historienne de Robespierre – pour qui je confesse une certaine sympathie, ce qui étonnera peut-être dans une revue peu suspecte de jacobinisme échevelé ni très férue d’universalisme républicain !

Il y a peu de temps ont paru coup sur coup deux nouvelles biographies de Robespierre, écrites respectivement par Jean-Clement Martin(8) et Cecile Obligi(9). Deux livres qui ont le mérite de questionner la légende noire d’une figure marquante de la Révolution trop souvent caricaturée et dont une certaine historiographie fait depuis deux siècles un épouvantail n’ayant plus guère de rapport avec qu’il fut réellement. La démarche de Martin est à cet égard exemplaire : s’en tenant aux faits et se concentrant uniquement sur le personnage public, loin de tout anecdotisme et de tout recours abusif à la vie privée, il propose de replacer Robespierre dans son contexte, tel qu’il fut et agit parmi ses pairs dans le cadre des relations qu’il entretenait avec eux et qui le définissaient. Il ne fut en effet, contrairement à ce qui s’est souvent entendu, ni le chef de la Convention ni le bourreau de la Vendée, mais un député, membre un temps du Comité de salut public et orateur populaire du Club des Jacobins : un révolutionnaire parmi beaucoup d’autres, dont il convient de relativiser la singularité et qui ne doit en aucun cas être « considéré comme un être exceptionnel possédant des pouvoirs exorbitants » (p. 346). Robespierre jouissait d’un grand prestige, certes, mais cela ne lui conférait aucun pouvoir particulier.

Martin souhaite comprendre « comment le personnage qu’il devint a progressivement broyé l’homme qu’il fut dans la machine à fantasmes de la Révolution » (p.14). Cette machine, déjà mise en branle de son vivant par ses ennemis, prendra une dimension nouvelle au moment du coup d’État de Thermidor et n’aura de cesse depuis de s’autoalimenter jusqu’à aujourd’hui, de l’abbé Proyart à Reynald Sécher, de Galart de Montjoie à Michel Onfray… Martin cite pour exemple de nombreux pamphlets, tous plus fantaisistes les uns que les autres, attribuant à Robespierre tantôt le projet d’épouser Marie-Thérèse, la fille de Louis XVI enfermée au Temple, afin de se faire sacrer roi, tantôt la propriété d’une tannerie de peaux humaines ou la participation à des orgies cannibales… « Cette association d’un homme et d’un système [la Terreur] exerce une véritable fascination qui empêche de lire les évènements passés dans leur factualitée et disqualifie les orientations politiques attachées dorénavant au tyran abattu » (p. 328), écrit Martin, qui conclut : « Il n’y eut ni énigme, ni transcendance, ni abomination démoniaque; simplement des jeux politiciens et des urgences politiques, des rivalités d’hommes et les contraintes d’un État en guerre » (p. 346). Manière de renvoyer dos à dos les contempteurs de Robespierre et ses idolâtres en ramenant le personnage à sa juste mesure, à son caractère somme toute plus ordinaire que ne le voudrait la légende, qu’elle soit infâme ou héroïque.

À suivre

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