Redécouvrez les contes de Grimm 4/4

En 1816-1818, Jacob et Wilhelm Grimm (qui travaillent tous deux désormais à la bibliothèque de Kassel) publient les Deutsche Sagen. Ce recueil de légendes a été composé selon le même principe que les Contes de l’enfance et du foyer. Une fois de plus, la légende, assimilée à la « poésie naturelle », est opposée à l’histoire. Sur son exemplaire personnel, Wilhelm Grimm écrit ce vers d’Homère : « Je ne sais rien de plus doux que de reconnaître sa patrie » (Odyssée IX, 28). À cette date, la Prusse a précisément recouvré sa liberté. Le 18 juin 1815, la bataille de Waterloo a sonné le glas des espérances napoléoniennes en Europe. Jacob Grimm, en 1814-1815, a lui-même été Legationsrat au Congrès de Vienne. Les Deutsche Sagen sont accueillies avec faveur par Goethe, qui saisit cette occasion pour attirer sur leurs auteurs l’attention des dirigeants de Berlin.

À partir de 1820-1825, les frères Grimm consacrent chacun la majeure partie de leur temps à des œuvres personnelles. Après les Irische Elfenmärchen (Leipzig, 1826), seul le Deutsches Wörterbuch sera publié sous leur double-signature. Leur champ d’études reste néanmoins le même. Wilhelm continue à travailler sur la légende héroïque médiévale (Die deutsche Heldensage, 1829), la Chanson de Roland, l’épopée danoise, etc. En 1821, se penchant sur la question de l’origine des runes (Über deutsche Runen), il affirme que l’ancienne écriture germanique découle d’un alphabet européen primitif, au même titre que les écritures grecque et latine, et ne résulte donc pas d’un emprunt. La thèse sera très contestée. Par contre, Wilhelm Grimm ne se trompe pas quand il déclare que les Germains continentaux ont dû connaître l’usage des runes au même titre que les Scandinaves et les Anglo-Saxons : l’archéologie lui a depuis donné raison.

Jacob, lui, se plonge dans un énorme travail de philologie et d’étude de la religion germanique. Les livres qu’il publie se succèdent rapidement. À côté de monuments comme la Deutsche Grammatik, la Deutsche Mythologie, la Geschichte der deutschen Sprache, on trouve des essais sur Tacite, la poésie latine des Xe et Xle siècles, l’histoire de la rime poétique, et quantité de textes et d’articles qui seront réunis dans les 8 volumes des Kleinere Schriften, publiés à Berlin à partir de 1864.

Le premier volume de la Deutsche Grammatik paraît en 1819. Dans cet ouvrage dédié a Savigny, Jacob Grimm s’efforce de jeter les bases historiques de la grammaire allemande en transposant dans l’étude des formes linguistiques les principes appliqués par Savigny à l’étude du droit. Les règles qu’il énonce en philologie comparée le haussent d’emblée au niveau de Wilhelm von Humboldt, Franz Bopp, Rask, etc. « Aucun peuple sur terre, écrit-il dans la préface, n’a pour sa langue une histoire comparable à celle des Allemands ». S’appuyant sur la longue durée, il démontre la « supériorité » des formes linguistiques anciennes. La perfection d’une déclinaison, assure-t-il, est fonction du nombre de ses flexions — c’est pourquoi l’anglais et le danois doivent être regardés comme des langues particulièrement pauvres…

À peine ce premier volume a-t-il paru que Jacob procède à sa refonte. La nouvelle version sort en 1822 (les 3 volumes suivants seront publiés entre 1826 et 1837). Tenant compte des travaux récents qui commencent à se multiplier sur les langues indo-européennes, Jacob Grimm énonce, en matière de phonétique, une loi restée célèbre sur la façon dont les lettres de même classe tendent à se substituer les unes aux autres, ce qui lui permet de restituer les mutations consonantiques avec une grande rigueur. De l’avis général, c’est de la publication de ce texte que datent les débuts de la germanistique moderne.

Peu après, dans les Deutsche Rechtsaltertümer (Göttingen, 1828), Jacob Grimm défend, dans l’esprit des travaux de Savigny, l’identité « naturelle » du droit et de la poésie. Étudiant les textes juridiques anciens, il s’applique à démontrer la précellence du droit germanique sur le droit romain, de la tradition orale sur la tradition écrite, du droit coutumier sur celui des « élites ». Les institutions juridiques les plus durables, dit-il, sont-elles aussi d’origine « divine » et spontanée (selbstgewachsen). Il n’existe pas plus de créateurs de lois que d’auteurs d’épopées : le peuple seul en est la source.

En 1835, ce sont les deux gros volumes de la Deutsche Mythologie (rééditée en 1968 par l’Akademische Verlagsanstalt de Graz). Là encore, pour son temps, Jacob Grimm fait œuvre d’érudition au plus haut degré. Parallèlement, il réaffirme son credo : comme le langage, comme la poésie populaire, les mythes sont d’origine divine ; les peuples sont des incarnations de Dieu. Son frère Wilhelm le proclame en ces termes : « La mythologie est quelque chose d’organique, que la puissance de Dieu a créé et qui est fondé en lui. Il n’y a pas d’homme dont l’art parvienne à la construire et à l’inventer ; l’homme ne peut que la connaître et la sentir ».

À leur grand déchirement, les deux frères ont dû en 1829 abandonner Kassel pour Göttingen. Ils y professent de 1830 à 1837, date à laquelle ils sont brutalement destitués pour avoir protesté avec 5 de leurs collègues contre une violation de constitution dont le roi de Hanovre s’est rendu coupable ; c’est l’affaire des « Sept de Göttingen » (Göttingen Sieben). Ils reviennent alors à Kassel, où ils consacrent l’essentiel de leur temps à leurs travaux. Wilhelm publie son Ruolandes liet (1838) et son Wernher von Niederrhein (1839). Jacob fait paraître son histoire de la langue allemande (Geschichte der deutsche Sprache, 2 vol., 1848). Après quoi, avec son frère, il se plonge dans la rédaction d’un monumental dictionnaire en 33 volumes (Deutsches Wörterbuch), qui commencera à paraître à Leipzig en 1854. L’ouvrage, équivalent du Littré pour les Français, fait encore aujourd’hui autorité.

Les frères Grimm sont alors au sommet de leur carrière. En 1840, le roi Frédéric-Guillaume IV leur propose une chaire à l’université de Berlin et les nomme membres de l’Académie des sciences. Couverts d’honneurs, ils n’occupent toutefois leur chaire que pendant quelques années, afin de pouvoir retourner à leurs études d’histoire littéraire et de philologie. Après la révolution de mars 1848, Jacob siège au Parlement de Francfort. Durant cette période finale, il mobilise toute son énergie pour la rédaction de son dictionnaire. Wilhelm meurt le 16 décembre 1859. Son frère s’éteint 4 ans plus tard, le 20 septembre 1863.

Jacob et Wilhelm ont vécu et travaillé ensemble de leur naissance jusqu’à leur mort, sans jamais abandonner leur but : la résurrection du passé national allemand. Objectif qu’ils servirent avec un savoir et un désintéressement que tous leurs contemporains leur ont reconnu. Des deux frères, Jacob était sans doute à la fois le plus doué, le plus savant et le plus conscient de la mission à laquelle il s’était voué. Wilhelm, d’un naturel moins « ascétique », était à la fois plus artiste et plus sociable. Tonnelat écrit : « En Jacob il y a du héros. Wilhelm fut assurément très inférieur à son frère ; mais peut-être son infériorité fut-elle la rançon de son bonheur ». Telle qu’elle nous est parvenue, leur œuvre a ceci de remarquable qu’elle associe une force de conviction peu commune, touchant parfois au mysticisme, avec une méticulosité et une rigueur scientifique remarquables. Les frères Grimm comptent assurément parmi les grands savants du siècle dernier. Mais en même temps, ils n’abandonnèrent jamais l’idée qu’une nation n’est grande que lorsqu’elle conserve présente à elle-même la source toujours jaillissante de l’âme populaire, et que celle-ci, au fur et à mesure qu’elle perd sa pureté originelle, s’éloigne aussi de Dieu. « Jusqu’à leur mort, écrit Tonnelat, ils ont conservé leur foi romantique dans la sainteté et la supériorité des âges anciens ». Attitude que les temps actuels semblent discréditer, mais qui apparaît pourtant fort logique dès lors que l’on comprend que le « passé » et « l’avenir » ne sont jamais que des dimensions du présent — qu’ils ne sont vivables que dans le présent —, en sorte que ce qui fut « une fois » peut être appelé aussi à revenir toujours.

 Alain de Benoist, éléments n°54-55, 1985.

Notes :

  1. À Steinau, on visite la maison où ils vécurent, et un petit musée évoque leur existence.
  2. Un portrait de Dorothea Viehmann, dû à un autre frère Grimm, Ludwig Emil, figure comme frontispice à la seconde édition des Contes, publiée en 1819-1822 (qui est aussi la 1ère édition illustrée).
  3. On ne saurait dire si ce nationalisme des frères Grimm explique que, début janvier 1985, le Board of Deputies, organisme représentatif de la communauté juive de Grande-Bretagne, se soit donné le ridicule de demander la saisie pour « antisémitisme » d’une édition des Contes de Grimm non expurgée du conte intitulé Le Juif dans les épines (Der Jude im Dorn, conte 110, p. 638-643 de l’édition Flammarion).
  4. Dans sa Deutsche Mythologie (1835, p. 586), Jacob Grimm signale lui-même que le mot allemand Hexe (sorcière) correspond à un ancien Hagalfrau (femme sage, avisée) (vieil-ht. all. hagazussa, moyen-ht. all. hexse). Ce terme renvoie au norroishgr qui a le même sens que le latin sagus (sageavisé). Le mot anglais witch(sorcière) est de même à rapprocher de wise (sage).
  5. À noter aussi que l’étymologie la plus probable pour le mot fée renvoie au latin fata, ancien nom des Parques (cf. L. Harf-Lancner, Les fées au Moyen Age : Morgane et Mélusine, la naissance des fées, Honoré Champion, 1984).
  6. Signalons, pour ne citer qu’un exemple, que le réalisateur du film L’Empire contre-attaque (2nd volet de La guerre des étoiles), Irvin Kershner, a explicitement déclaré s’être inspiré des thèses de Bettelheim pour la mise au point de son scénario.
  7. « Après les crématoires d’Auschwitz, est-il encore possible de raconter comment Hänsel et Gretel poussent la sorcière dans le feu pour la brûler ? » demande très sérieusement Manfred Jahnke dans la Stuttgarter Zeitung du 29 août 1984.

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/30

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