Redécouvrez les contes de Grimm 3/4

N’a-t-on pas été jusqu’à voir dans l’histoire de Blanche-Neige (Schneewittchen) l’écho d’un vieux conflit entre le droit saxon et le droit romain, où les 7 nains auraient représenté les 7 anciennes provinces maritimes frisonnes ? Et dans l’exclusion de la 13ème fée dans la Belle au bois dormant un souvenir du passage, chez les anciens Germains, de l’année de 13 mois à celle de 12 (Philipp Stauff) ? Certaines de ces hypothèses sont aventurées. Mais derrière les « sages femmes » dont parlent les frères Grimm, il n’est pas difficile d’identifier d’anciennes « sorcières » (Hexe) persécutées (4), tout comme les 3 fileuses incarnent les 3 Nomes, divinités germaniques du destin (5).

Bien d’autres interprétations ont été avancées, qui font appel à l’ethnologie et à la psychologie aussi bien qu’à l’histoire des religions ou à l’anthropologie : analyses formelles (Vladimir Propp), approches historiques ou structuralistes, recours à l’inconscient collectif du type jungien (Marie-Louise von Franz), études symboliques (Claudio Mutti), aspects thérapeutiques de l’école de Zurich (Verena Kast), exploitations parodiques (Iring Fetscher), etc.

L’importance qu’ont les relations de parenté dans la plupart des contes populaires a aussi donné lieu, not. chez Bruno Bettelheim (Psychanalyse des contes de fées, Laffont, 1979) et Erich Fromm (Le langage oublié, Payot, 1980), à des interprétations psychanalytiques. Pour Bettelheim, les contes ont essentiellement pour but de permettre aux enfants de se libérer sans dommage de leurs craintes inconscientes : l’heureux dénouement du récit permet au moi de s’affirmer par rapport à la libido. En fait, comme le montre Pierre Péju (La petite fille dans la forêt des contes, Laffont, 1981), cette interprétation n’est acquise qu’au prix d’une réduction qui transforme le conte en « roman familial » par le biais de la « moulinette psychanalytique ». Elle laisse « l’histoire » des contes entièrement de côté, avec tous ses arrière-plans mythiques et ses variantes les plus significatives. Bettelheim, finalement, ne s’intéresse pas aux contes en tant que tels ; il n’y voit qu’un mode opératoire à mettre au service d’une théorie préformée sur la personnalité psychique — ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêché d’exercer une profonde influence (6).

Pour Bettelheim, le conte aide l’enfant à devenir adulte. Pour Jacob Grimm, il aiderait plutôt les adultes, en les remettant au contact de l’originel, à redevenir des enfants. Ce n’est en effet qu’à une date relativement récente que les contes ont constitué un genre littéraire « pour les enfants ». Le recueil des frères Grimm évoque d’ailleurs dans son titre aussi bien l’enfance que le foyer : si les enfants entendent les contes dans le cercle de famille, ils n’en sont pas pour autant les destinataires privilégiés. Dans une lettre à L.J. Arnim, Jacob Grimm écrit : « Ce n’est pas du tout pour les enfants que j’ai écrit mes contes. Je n’y aurais pas travaillé avec autant de plaisir si je n’avais pas eu la conviction qu’ils puissent avoir de l’importance pour la poésie, la mythologie et l’histoire, aussi bien à mes yeux qu’à ceux de personnes plus âgées et plus sérieuses ».

Produit d’un fond culturel retransmis par voie orale pendant des siècles, sinon des millénaires, le conte populaire est en fait, comme disent les linguistes, un modèle fort qui va bien au-delà du simple divertissement. Les lois du genre en font le véhicule et le témoin privilégié d’un certain nombre de types et de valeurs, grâce auxquels l’auditeur peut à la fois s’appréhender comme l’héritier d’une culture particulière et s’orienter par rapport à son environnement.

C’est par son caractère intemporel, anhistorique, que le conte s’apparente au mythe. Tandis que le récit biblique dit : in illo tempore, « en ce temps-là » (un temps précis), le conte affirme : « il était une fois », formule qui extrait la temporalité de tout contexte linéaire ou finalisé. Avec ces mots, le conte évoque un « jadis » qui équivaut à un « nulle part » aussi bien qu’à un « toujours ».

« Comme toute utopie, écrit Marthe Robert, le conte nie systématiquement les données immédiates de l’expérience dont le temps et l’espace sont les premiers fondements mais cette négation n’est pas son véritable but ; il ne s’en sert que pour affirmer un autre temps et un autre espace, dont il révèle, par toutes ses formules, qu’ils sont en réalité un ailleurs et un avant » (Un modèle romanesque : le conte de Grimm in Preuves, juil. 1966, 25). Dans le conte, l’état civil, l’histoire et la géographie sont abolis délibérément. Les situations découlent exclusivement de relations mettant en jeu des personnages-types : le roi, le héros, la fileuse, la marâtre, la fée, le lutin, l’artisan, etc., qui sont autant de figures familières, valables à tout moment. Plus encore que le passé, c’est l’immémorial, et par-là l’éternel, que le conte fait surgir dans le présent pour y faire jaillir la source d’un avenir rénové par l’imaginaire et par la nostalgie : témoignage fondateur, qui implique que « l’antérieur » ne soit jamais clairement situé. Le conte, en d’autres termes, ne se réfère au « passé » que pour inspirer « l’avenir ». Il est une métaphore destinée à inspirer tout présent. L’apparente récréation ouvre la voie d’une re-création. Loin que son caractère « merveilleux » l’éloigne de la réalité, c’est par-là au contraire que le contenu du conte est rendu compatible avec toute réalité. Pour Novalis, les contes populaires reflètent la vision supérieure d’un « âge d’or » évanoui. Cet « âge d’or », du fait même qu’il se donne comme émanant d’un temps situé au-delà du temps, peut en réalité s’actualiser aussi à chaque instant. Lorsqu’ils évoquent l’enfance, Jacob et Wilhelm Grimm n’ont pas tant à l’esprit l’âge de leurs jeunes lecteurs que cette « enfance de l’humanité » vers laquelle ils se tournent pour en extraire la source d’un nouveau commencement qui, après des siècles d’histoire « artificielle », renouerait avec l’innocence de la création spontanée.

Le conte, par ailleurs, témoigne de la parenté de tout ce qui compose le monde. Il est par-là à l’opposé de tout le dualisme propre aux religions révélées. Les frères Grimm remarquent eux-mêmes que dans les contes populaires, la nature est toujours « animée ». « Le soleil, la lune et les étoiles fréquentent les hommes, leur font des cadeaux, écrit Wilhelm Grimm. (…) Les oiseaux, les plantes, les pierres parlent, savent exprimer leur compassion ; le sang lui-même crie et parle, et c’est ainsi que cette poésie exerce déjà des droits que la poésie ultérieure ne cherche à mettre en œuvre que dans les métaphores ». Dans la dimension mythique qui est propre au conte, toutes les frontières nées de la dissociation inaugurale s’effacent. Le héros comprend le langage des oiseaux les bêtes communiquent avec les humains : la nature porte présage. Toutes les dimensions de visible et d’invisible se confondent, comme au temps où les dieux et les hommes vivaient ensemble dans une présence amicale. Sorte d’épopée familière liée à la « poésie naturelle », le conte traduit ici un paganisme implicite, que les frères Grimm ne se soucient pas de cerner en tant que tel, mais qu’ils fondent, toutes croyances confondues, dans l’exaltation du Divin.

On comprend mieux, dès lors, que le conte populaire n’ait cessé, à l’époque moderne, de faire l’objet des critiques les plus vives. Au XVIIIe siècle, les pédagogues des Lumières y voyaient déjà un ramassis de superstitions détestables. Par la suite, les libéraux en ont dénoncé le caractère « irrationnel » aussi bien que la violence « subversive » tandis que les socialistes y voyaient des « histoires à dormir debout » propres à désamorcer les nécessaires révoltes, en détournant les enfants des travailleurs des réalités sociales. Plus récemment, les contes ont été considérés comme « traumatisants » ou ont été attaqués pour des raisons moralo-pédagogiques ridicules (7).

Si, au XIXe siècle, le conte devient progressivement un outil pédagogique bourgeois, coupé du milieu populaire, et dont le contenu est réorienté dans un sens moralisateur censé servir de « leçon » aux enfants, son rôle n’en reste pas moins profondément ambigu. Certains auteurs ont observé que la vogue des contes est d’autant plus grande que l’état social est perçu comme menacé. Le merveilleux, porteur d’un ailleurs absolu, joue alors un rôle de compensation, en même temps qu’il constitue une sorte de recours. Les auteurs marxistes ont beau jeu de dénoncer la montée de « l’irrationnel » dans les périodes de crise ; le conte, fondamentalement duplice, va en fait bien au-delà. Loin d’être purement régressive, la « nostalgie » peut être aussi la source d’un élan. Les frères Grimm, on l’a vu, en collectant la matière de leurs Contes, voulaient d’abord lutter contre l’état d’abaissement dans lequel se trouvait leur pays. La vogue actuelle du merveilleux, désormais relayée par le cinéma et la bande dessinée, est peut-être à situer dans une perspective voisine. Que l’on pense au succès, outre-Rhin, de L’Histoire sans fin de Michael Ende…

Les contes, finalement, sont beaucoup plus utiles à l’humanité que les vitamines aux enfants ! Pièces maîtresses de cette « nourriture psychique » indispensable à l’imaginaire symbolique dans lequel se déploie l’âme des peuples, ils renaissent tout naturellement lorsque l’on a besoin d’eux. Par-là, ils révèlent toute la complexité de leur nature. Modèles profonds, sources d’inspiration, ils s’adressent à tout moment à des hommes « au cœur préparé ». Car, comme le constate Mircea Eliade, si le conte, trop souvent, « constitue un amusement ou une évasion, c’est uniquement pour la conscience banalisée et notamment pour la conscience de l’homme moderne ; dans la psyché profonde, les scénarios initiatiques conservent toute leur gravité et continuent à transmettre leur message, à opérer des mutations » (Aspects du mythe, Gal., 1963).

À suivre

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