Redécouvrez les contes de Grimm 2/4

Dans les années qui suivent, les frères Grimm vont approfondir leur intuition en se penchant sur de grands textes littéraires. Ils travaillent d’abord sur la Chanson des Nibelungen, puis sur les chansons de geste, les vieux chants populaires écossais, les runes, l’Irminsul. Ils préparent aussi une nouvelle édition du Hildebrandslied et du Reinhard Fuchs, et s’attaquent à la traduction d’une partie de l’Edda. Wilhelm, de son côté, traduit les Altdänische Heldenlieder (Heidelberg, 1811), qu’il n’hésite pas à comparer aux poèmes homériques et qu’il oppose à la littérature des scaldes à la façon dont Jacob oppose Naturpoesie et Kunstpoesie. Les deux frères, enfin, déploient une intense activité pour recueillir les contes populaires qui vont constituer la matière de leur ouvrage le plus fameux : les Contes de l’enfance et du foyer.

Le premier volume de ces Contes (Kinder- und Hausmärchen) est publié à Noël 1812 par la Realschulbuchhandlung de Berlin. Les frères Grimm l’ont dédié à leur « chère Bettina », épouse d’Arnim et sœur de Brentano (la fille de Bettina épousera par la suite le fils de Wilhelm Grimm). Le volume suivant paraîtra en 1815. Un 3ème volume, contenant les variantes et les commentaires, sortira en 1822 à l’instigation du seul Wilhelm Grimm. Dès sa parution, l’ouvrage connaît le plus vif succès. Goethe le recommande à Mme de Stein comme un livre propre à « rendre les enfants heureux ». Schlegel, Savigny, Arnim s’en déclarent enchantés. Seul C. Brentano reste réservé.

C’est en 1806, dès le retour de Jacob de Paris, que les deux frères Grimm ont commencé leur collecte. La région dans laquelle ils vivent s’avérait d’ailleurs particulièrement propice à la réalisation de leur projet. Sur les chemins de la Hesse et de la Weser, dans le pays de Frau Holle, les « fées » semblent avoir de tout temps trouvé refuge. Entre Hanau et Brême, Steinau et Fritzlar, Munden et Alsfeld, les légendes se sont cristallisées autour des forêts et des villages, des collines et des vallées. Aujourd’hui encore, dans les bois environnants, près des vieilles maisons à colombage, aux toits de tuile rouge et aux murs recouverts d’écailles de sapins, la trace des frères Grimm est partout (1).

La plupart des contes réunis par Jacob et Wilhelm Grimm ont été recueillis auprès de gens du peuple : paysans, artisans, servantes. Deux femmes ont à cet égard joué un rôle essentiel. Il s’agit d’abord d’une paysanne de Niederzwehrn, près de Kassel, à laquelle Wilhelm Grimm donne le nom de « Frau Viehmännin » et dont le nom exact était Dorothea Viehmann (2). L’autre femme était Marie Hassenpflug (1788-1856), épouse d’un haut fonctionnaire hessois installé à Kassel ; on estime que les frères Grimm recueillirent une cinquantaine de contes par son intermédiaire. Ces 2 femmes étaient d’origine huguenote. Par sa mère, Marie Hassenpflug descendait d’une famille protestante originaire du Dauphiné. En 1685, la révocation de l’édit de Nantes conduisit en effet quelque 4.000 huguenots français à s’installer en Hesse, dont 2.000 dans la ville de Kassel.

Cette ascendance huguenote des deux principales « informatrices » des frères Grimm a conduit quelques auteurs modernes à gloser de façon insistante sur les « emprunts français » (Heinz Rölleke) auxquels les deux frères auraient eu recours. Certains en ont conclu à « l’inauthenticité » des contes de Grimm, qui trouveraient leur véritable origine dans les récits littéraires de Charles Perrault ou de Marie-Catherine d’Aulnoy, beaucoup plus que dans l’authentique « tradition populaire » allemande. Cette thèse, poussée à l’extrême par l’Américain John M. Ellis (One Fairy Story, Too Many. The Brothers Grimm and Their Tales, Univ. of Chicago Press, 1983) qui va jusqu’à parler de « falsification » délibérée, est en fait inacceptable. Il suffit de lire les Contes de Grimm pour s’assurer que l’immense majorité de ceux-ci ne se retrouvent ni chez Perrault ni chez Mme d’Aulnoy. Les rares contes présents chez l’un et chez l’autre auteur (Hänsel et Gretel et le petit Poucet, Aschenputtel et Cendrillon, Dornröschen et la Belle au bois dormant, etc.) ne constituent d’ailleurs pas la preuve d’un « emprunt ». Perrault ayant lui-même largement puisé dans le fonds populaire, il y a tout lieu de penser que les frères Grimm ont simplement recueilli une version parallèle d’un thème européen commun. Le fait, enfin, que certains contes de Grimm aient été directement recueillis en dialecte hessois ou bas-allemand et que, de surcroît, la majeure partie d’entre eux renvoient de toute évidence à un héritage religieux germanique, montre que les accusations de John M. Ellis sont parfaitement dénuées de fondement.

En fait, pour les frères Grimm, le conte populaire fait partie de plein droit de la Nationalpoesie. Au même titre que le mythe, l’épopée, le Volkslied (chant populaire), il est une « révélation de Dieu » surgie spontanément dans l’âme humaine. Évoquant les contes, dont il dit que « leur existence seule suffit à les défendre », Wilhelm Grimm écrit : « Une chose qui a, d’une façon si diverse et toujours renouvelée, charmé, instruit, ému les hommes, porte en soi sa raison d’être nécessaire et vient nécessairement de cette source éternelle où baigne toute vie. Ce n’est peut-être qu’une petite goutte de rosée retenue au creux d’une feuille, mais cette goutte étincelle des feux de la première aurore ».

En retranscrivant les contes populaires qu’ils entendent autour d’eux, les deux frères restent donc rigoureusement fidèles à leur démarche originelle. Leur but est toujours de faire éclore à la conscience allemande les sources de son identité, de redonner vie à l’esprit populaire à l’œuvre dans ces récits que le monde rural s’est retransmis au fil des siècles. Leur démarche est par-là foncièrement différente de celle des auteurs français. Tandis que l’œuvre de ces derniers s’inscrit dans un contexte littéraire et « mondain », la leur entend plonger aux sources mêmes de « l’âme nationale ». Elle est un geste de piété en même temps qu’un acte radicalement politique. Certes Jacob et Wilhelm Grimm ont le souci de remettre en forme les contes qu’ils recueillent mais c’est avant tout le respect qui commande leur approche. Mus par un parti pris de fidélité, ils ne s’intéressent ni aux formes littéraires ni au « moralités » qui enchantaient Perrault. Ils ne visent pas tant à amuser les enfants ou à distraire la cour d’un prince ou d’un roi qu’à recueillir à la source, de la façon la plus minutieuse qui soit, les traces encore existantes du patrimoine auquel ils entendent se rattacher. Bref, comme l’écrit Lilyane Mourey, ils entendent travailler « au nom de la patrie allemande » (3). Tonnelat, de même, insiste sur « les rapports qu’ils croyaient apercevoir entre le conte et l’ancienne légende épique des peuples germaniques. Rapports si étroits qu’on ne peut plus, lorsqu’on va au fond des choses, distinguer l’un de l’autre. Le conte n’est qu’une sorte de transcription des grands thèmes épiques en un monde familier tout proche de la simple vie du peuple » (Les frères Grimm : Leur œuvre de jeunesse, A. Colin, 1912, pp. 214-215).

L’étude des contes populaires (Märchenforschung), dont J. et W. Grimm ont ainsi été les précurseurs, a donné lieu depuis plus d’un siècle à des travaux aussi érudits que nombreux. La matière, par ailleurs, n’a cessé d’être plus étroitement cernée. En 1910, le folkloriste finlandais Antti Aarne a publié une classification des contes par thèmes et par sujets (The Types of the Folktale, Suomaleinen Tiedeakatemia, Helsinki, 1961) qui, affinée par Stith Thompson (The Folk Tale, Dryden Press, New York, 1946 ; Motif Index of Folk Litterature, 6 vol., Indiana Univ. Press, Bloomington, 1955), est aujourd’hui universellement utilisée. Elle ne rassemble pas moins de 40.000 motifs principaux. Pour le seul domaine d’expression française, on a dénombré plus de 10.000 contes différents (cf. Paul Delarue, Le conte populaire français. Catalogue raisonné des versions de France et des pays de langue française d’outre-mer, Maisonneuve et Larose, 1976), dont un grand nombre trouvent leur origine dans la matière de Bretagne.

S’il est admis que le conte tel que nous le connaissons apparaît aux alentours du Xe siècle, époque à laquelle il semble prendre le relais du récit héroïque ou épique, se comprend mieux alors que l’étude des filiations, des modes de transmission et des variantes représente un énorme champ de travail. Pour Cendrillon, par ex., on n’a pas dénombré moins de 345 variantes ! Selon l’école finlandaise, la comparaison de ces variantes permet le plus souvent de reconstruire une forme primordiale » (à la façon dont la comparaison des langues européennes a permis aux philologues de « reconstruire » l’indo-européen commun), mais le bien-fondé de cette démarche est contesté par certains. Ainsi que l’avait pressenti J. Grimm, le problème de l’origine des contes renvoie en fait à celui de la formation de la pensée mythique. C’est dire qu’il est impossible de la situer avec précision. Diverses thèses ont néanmoins été avancées. Plusieurs auteurs (P. Saintyves, V.J. Propp, Sergius Golowin, A. Nitzschke) ont recherché cette origine dans de très anciens rituels. Plus généralement, la parenté des contes et des mythes religieux est admise par beaucoup mais les opinions diffèrent quant à savoir si les contes représentent des « résidus » des mythes ou, au contraire, s’ils les précédent. Tout récemment, le professeur August Nitzschke, de l’université de Stuttgart, a affirmé que l’origine de certains contes pourrait remonter jusqu’à la préhistoire de la période post-glaciaire. Après Paul Saintyves (Les contes de Perrault et les récits paralléles, Émile Nourry, 1923), d’autres chercheurs, not. C.W. voit Sydow et Justinus Kerner, ont essayé de démontrer l’existence, effectivement fort probable, d’un répertoire de base indo-européen.

Dans la préface au second volume de leur recueil, les frères Grimm déclarent, eux aussi, qu’il y a de bonnes raisons de penser que de nombreux contes populaires renvoient à l’ancienne religion germanique et, au-delà de celle-ci, à la mythologie commune des peuples indo-européens. Le 3ème volume propose à cet égard divers rapprochements qui, par la suite, ont été constamment repris et développés. Le thème de Cendrillon (Aschenputtel), par ex., est visiblement apparenté à l’histoire de Gudrun. L’histoire des deux frères (conte 60) évoque la légende de Sigurd. La Belle au bois dormant (Dornröschen), dont le thème se trouve dès le XIVe siècle dans le Perceforest, est de toute évidence une version populaire de la délivrance de Brünhilde par Siegfried au terme d’une quête « labyrinthique », etc. D’autres contes renvoient probablement à des événements historiques. Il en va ainsi de Gnaste et ses trois fils (conte 138), qui conserve apparemment le souvenir de la christianisation forcée du peuple saxon et se termine par cette apostrophe : « Bienheureux celui qui peut se soustraire à l’eau bénite ! »

À suivre

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