Interprétation de l’ascèse guerrière 2/2

Les visages de la vérité

Platon parlait justement d’une theia dunamis, puissance ou efficience divine, pour expliquer que les poètes saisissent souvent le vrai sans le savoir. On conviendra que ce qui s’applique aux poètes, qui sont d’une certaine manière des êtres privilégiés, doit a fortiori s’appliquer aux autres hommes, qu’ils soient historiens ou écrivains. Mais ce que nous disons montre aussi que la Vérité est impersonnelle, autonome, indépendante des hommes. D’ordre sacré et divin, elle est vraiment la seule chose qui importe à travers l’impermanence des vicissitudes humaines et cosmiques. Face à la Vérité, les hommes sont actifs ou passifs ; actifs quand ils l’intègrent et, l’exprimant, savent ce qu’ils disent ; passifs quand ils l’accueillent sans l’intégrer et l’expriment sans, justement, savoir ce qu’ils disent, se limitant au sens le plus superficiel et se laissant tromper par lui.

Dans l’optique traditionnelle, la Vérité, qui est essentiellement une, se reflète dans l’ensemble humano-cosmique, donc dans le monde sur différents plans hiérarchiquement ordonnés et soumis à une convergence unitaire, comme la lumière solaire qui, bien qu’étant unique, crée des luminosités variées selon les objets, les lieux où elle se reflète. Chacun de ces reflets est vrai sur le plan où il apparaît, mais à condition de ne pas être considéré comme absolu, comme intégrant toute la lumière, comme étant la lumière elle-même : seulement en tant qu’il adhère à un ensemble, à une structure. En d’autres termes, il faut reparcourir tous les plans en ligne ascendante et descendante pour embrasser la totalité des expressions et s’assurer de leur valeur relative à ces sphères qui constituent, en série, une échelle de reflets ou d’applications d’un même principe.

La synthèse suprême

La phrase de Tite-Live qui, nous l’avons dit, fait allusion aux vertus de l’activité romaine admises par tous, se prête à une interprétation plus profonde, qui complète l’interprétation commune. Agere et pati représentent les deux extrêmes et les deux opposés à la fois : l’activité et la passivité, c’est-à-dire l’action suscitée et l’action subie, l’acte direct et l’acte réflexe, la réalisation consciente d’un état et sa forme inconsciente, la domination et la servitude, le sujet et l’objet, l’agent et l’agir. Mais ces deux concepts exprimés par agere et pati sont pour ainsi dire en position d’équilibre l’un face à l’autre, si bien que tout ce qui est actif, créateur, direct, conscient, dominateur, subjectif et agissant dans l’un est passif, créé, réflexe, inconscient, objet et agi dans l’autre. ainsi est embrassée toute la série qui va de agere à pati, d’un extrême à l’autre et qui constitue la totalité expressive de l’action.

Il n’y a pas d’opposition, notons-le, entre les deux termes, les deux concepts. Il n’est pas dit qu’est propre aux Romains seulement agere fortia pour l’opposer à pati fortia. Les deux expressions s’unissent comme caractéristiques, au même titre et avec une valeur égale, de la Romanité. Si l’on considère en outre que l’adjectif fortis vient du verbe fero dont le sens est double “produire”, “déterminer”, mais aussi “supporter”, “être déterminé” , on parvient à une formule d’équilibre absolu entre activité et passivité, de sorte que ce qui est tout dans la première sphère se reflète exactement dans la seconde et réciproquement. En poursuivant le raisonnement, on s’apercevra que si agere représente l’action, pati représente l’inaction, puisque la passivité, face à l’action, est précisément le “manque à agir”, le non agir, qui, parce que tel justement, devient, quand il est opposé à l’action, un état d’apparente passivité.

Prenons un exemple : l’action par excellence est la guerre et l’inaction par excellence est la paix. En réunissant ces deux expressions dans deux types, nous aurons le guerrier et l’ascète : l’ascète est passif face au guerrier comme le guerrier est passif face à l’ascète, l’un et l’autre étant actifs en mode séparé mais découvrant dans le terme et le concept opposés le contraire de ce qu’ils sont eux-mêmes. Mais si nous envisageons ces deux concepts en fonction d’un équilibre absolu, comme dans la phrase de Tite-Live, afin que l’agere ait la même valeur, en tant que vérité éthique, que pati et pourvu que tous deux coïncident sur un axe unique représenté par fortia (on remarquera le genre neutre de cette expression), on arrive exactement à ce qu’affirme la Gîtâ, à savoir qu’est vraiment sage et parfait celui qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction ; celui qui, agissant, sait qu’il n’agit pas et qui, n’agissant pas, sait qu’il agit ; celui qui dans la guerre voit la paix, et dans celle-ci la guerre.

Ce n’est pas par hasard si nous avons associé ces deux concepts en parlant d’ascèse guerrière : celle-ci est caractérisée par l’équivalence de deux attitudes, seulement opposées sur un plan inférieur, mais, et cette idée pourra être développée ultérieurement, se rejoignant sur le plan de l’esprit.

Guido de Giorgio, « » (Diorama filosofico, 18 janv. 1940).

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/20

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