La vision romaine du sacré 3/4

Quant aux affinités avec les “sauvages”, ceux-ci, traditionnellement, ne doivent pas du tout être considérés comme les “primitifs”, les stades préculturels et “infantiles” de l’humanité, mais comme des fragments ultimes et dégénérescents, en voie d’extinction définitive, de races et de civilisations très anciennes, dont on a perdu aujourd’hui jusqu’au nom. Et puisque, pour le Romain comme pour nous, ce qui se trouve aux origines ce n’est pas l’inférieur, mais le supérieur, le plus proche de la spiritualité absolue, le fait que certaines traditions ne survivent chez les sauvages que sous des formes matérialisées, bestiales et dégénérescentes ne doit pas nous empêcher de reconnaître le sens et la dignité qui leur sont propres, dès lors qu’on les a reportées aux origines. La “magie” des sauvages est même, dans une large mesure, le dernier écho déformé d’un cycle primordial de civilisation virile et solaire, faite de clarté et de force. de relations directes avec le divin et de gestes de puissance, et non pas de prières et de sentiments.

Ce n’est donc pas dans des formes dégénérescentes, comme dans ces pauvres résidus, mais dans une forme encore lumineuse et consciente d’elle-même que la Rome antique incarna et continua cette spiritualité originelle, qui imprégna toute sa vie et soutint occultement sa grandeur, à travers, justement, le rite et la tradition du rite. Ce que furent les autres manifestations de la même attitude dans la Rome antique et comment, lentement, se produisirent ensuite l’altération et la syncope de cette virilité spirituelle romaine, c’est ce que nous verrons dans les prochains articles.

III — La conception romaine du “post-mortem”

Dans des écrits déjà parus sur cette page, nous avons dit quelle vision générale du sacré eut le Romain antique et comment il conçut le “rite” ; cela étant, nous voulons considérer maintenant de quelle façon le Romain affrontait le problème de la mort. Ici aussi, de nombreux matériaux et références ont été recueillis dans l’ouvrage de Macchioro, Roma capta, auquel il a été fait allusion : cependant, pour une compréhension véritable, nous devrons encore une fois nous appuyer sur cet enseignement que, d’une manière générale et universellement, nous appelons “traditionnel”.

Un tel enseignement s’impose même à nous de façon particulière à l’égard de la conception romaine, de la mort et du post-mortem. Il n’est pas possible de comprendre vraiment ni le sens de cette conception, ni son intime raison d’être, liée à une. période historique déterminée, si on ne les rapporte pas à un tout, à un enseignement plus général, dont ils ne sont qu’une partie. Un autre point important, généralement négligé, c’est que dans ce domaine comme dans d’autres, la tradition romaine ne s’est définie qu’à travers une lutte entre des conceptions opposées et par la purification ultérieure de conceptions pré-romaines, rattachées à des types inférieurs de civilisation aborigènes.

Pour en venir à notre problème, l’enseignement traditionnel général, auquel nous avons fait allusion, est que le destin de ceux qui meurent n’est pas égal pour tous, mais varie soit selon les individus, soit selon les différentes époques de l’humanité. L’âme du mort peut fouler la voie “solaire” ou bien la voie des “enfers”.

Le long de la première voie elle devient immortelle, non pas dans le sens d’une continuation de ce qu’elle fut simplement dans la vie humaine, mais dans le sens d’une transfiguration en un demi-dieu ou “héros” participant de l’indestructibilité des olympiens. Le long de la seconde voie le mort comme individu, s’éteint. De lui ne reste qu’une “ombre” ou “larve”. Ses énergies vitales retournent à la substance impersonnelle de la race ou de la famille ; substance qui, seule, se perpétue et se maintient à travers les diverses incarnations caduques que sont les différents individus de cette lignée, quand ils ne se sont pas hissés au-delà de la simple vie par une action spirituelle. La conception des enfers comme lieu de peine et de tourments est tout à fait étrangère à la plus antique spiritualité de type indo-européen, et donc aussi à la spiritualité romaine. Il n’y a que l’alternative : être ou ne pas être après la mort. Et “être” signifie survivre non plus comme homme, mais comme numen. “Ne pas être” c’était comme la nuit et le sommeil. Selon la tradition, ces deux possibilités ne se sont pas toujours présentées d’une manière égale pour les différentes périodes de l’humanité. Aux origines, pendant ce qu’Hésiode appelle “l’Âge d’or”, la voie “solaire” aurait été infiniment plus accessible aux hommes que durant les derniers âges, durant “l’Âge de fer” le destin général de la plupart des morts (et, à ce sujet, il est très significatif que les Grecs aient eu, pour désigner les morts, une expression qui veut dire “les plus nombreux”) dans les derniers âges serait — selon l’enseignement d’Hésiode, qui trouve d’ailleurs une correspondance dans bien d’autres traditions — “l’extinction sans gloire dans l’Hadès”. À ce destin n’échapperait que la dite “génération des héros”.

Sur cette base, on peut comprendre le sens tant de la conception originelle romaine du post-mortem que du développement de cette conception. L’idée démocratisée — c’est-à-dire étendue à tous — de l’immortalité de l’âme lui était tout à fait étrangère. Aux origines, il est probable que le problème du post-mortem comme problème métaphysique ne se posait même pas pour le romain. Virilement réaliste, étranger à tout abstractisme philosophique, fermé à toute évasion de l’espoir, de la crainte ou de la “croyance” le romain ne s’intéressait pas à cela. Cette humanité rude savait aussi regarder d’un œil clair et calme un néant éventuel sans être saisie de terreur. Elle n’avait pas besoin de visions spéciales de l’outre-tombe, attrayantes ou terrifiantes, pour donner à sa vie un sens et une norme rigide. Ainsi, la conception originelle du post-mortem à Rome fut surtout celle d’une nuit, d’un état sans joie ni peine : Nox est perpetua una dormienda [il nous faut dormir une seule et même nuit éternelle] dit Catulle ; ultra neque curae gaudi locum esse, telles sont les paroles attribuées à César lui-même. À cet égard, le succès de la philosophie épicurienne à Rome est plein de sens. Ce n’est pas tant du matérialisme que du réalisme. L’antique âme romaine réagissait contre le mysticisme et le mythologisme importés d’Asie et de l’Hellade décadente, elle se retrouvait dans une conception comme celle d’Épicure et de Lucrèce, dans laquelle l’explication selon des causes naturelles avait la valeur d’une arme pour détruire la terreur de la mort et de la peur des dieux, pour libérer la vie, en somme, et lui fournir calme et sécurité : tandis que demeurait l’idéal olympien des Dieux comme essences impassibles et détachées, dont il n’y a rien à espérer et rien à craindre, et qui ne peuvent valoir, pour le sage, que comme modèle et comme limite de perfection.

Mais la question du post-mortem ne s’épuisait pas dans le problème métaphysique du destin de l’âme individuelle. Au contraire, l’enseignement antique apercevait dans l’homme un être beaucoup plus complexe que celui qui résulte du simple binôme âme-corps. Il affirmait que différentes forces existent dans l’être humain, essentiellement celles de la lignée et de la race, lesquelles entretiennent lois et relations spéciales tant avec les vivants qu’avec les morts. La partie du mort qui entretient un rapport essentiel avec ces forces est celle qui intéressait surtout le romain : par conséquent, non pas le mort en soi, mais bien le mort conçu comme une force qui subsiste, qui continue à figurer dans les couches profondes d’une lignée et dans le destin d’une famille, d’une gens ou d’une race vivante, et à agir positivement sur cette lignée. Et ici se présentent de nouveau les thèmes déjà indiqués comme caractéristiques de la conception générale romaine du sacré : au lieu de l’âme, un pouvoir ; au lieu de la dévotion et du sentiment, l’efficacité objective d’un rite. En effet, originellement le romain considéra dans le mort non pas un être personnel, mais une énergie impersonnelle à traiter comme toutes les autres énergies qu’il entrevoyait dans la trame des phénomènes sensibles. Les morts “n’aimaient pas” les hommes, et ceux-ci “n’aimaient » pas les morts — relève De Coulages. Il n’y avait pas de rapport de regret ou de pitié ou, du moins, celle-ci était chose tout à fait subordonnée et “privée” face au but essentiel, qui était de diriger les énergies libérées avec la mort, de sorte qu’elles fussent amenées à agir dans un sens de fortune, et non pas de malheur. En somme, il s’agissait plus ou moins d’un rapport technique.

Si nous considérons maintenant le développement de la conception romaine, nous voyons que celle-ci, ainsi qu’on l’a signalé, se ressent de façon prépondérante, aux origines, de ce qui fut propre aux peuples italiques autochtones relevant d’une civilisation plus basse et non héroïque, chez lesquels l’horizon s’arrêtait essentiellement à la voie que nous avons appelée voie des enfers : les morts, en général, se confondent avec les énergies impersonnelles du sang et, à ce titre seulement et non pas comme des forces transfigurées et transfigurantes, ils continuent à être unis aux vivants. Tel est le sens de l’antique conception romaine des lares. Le lare est le genius generis, c’est-à-dire la force vitale qui engendre, conserve et développe une lignée donnée et, simultanément, c’est le réceptacle des énergies des morts, la substance dans laquelle les morts continuent à vivre et à être obscurément présents dans la famille. Dans sa forme originelle, le culte des lares n’est pas romain et n’a pas de caractère patricien. Son origine est sabine ou étrusco-sabine. Il aurait été introduit par Servius Tullius, c’est-à-dire par une roi d’extraction plébéienne. La légende qui fait des Lares les fils de “Mania la muette” ou d’Acca Laurentias, identique à Dea Dio, et qui leur donne comme région propre non pas les hauteurs des cieux ou un lieu symbolique de la terre, mais la zone inférieure, subterrestre (Festus : deorum inferorum, quos vocant Lares), cette légende nous reporte aux civilisation asiatico-méridionales de type naturaliste et matriarcal, ignorantes de l’idéal supérieur d’une virilité céleste. Une particularité du culte des lares est que les esclaves y prenaient une part prédominante ; c’était même le culte qui les avait parfois pour ministres.

Mais celui qui considère le développement de la tradition romaine peut constater facilement une purification progressive de ce culte, au moyen de laquelle on passe de la conception du mort qui se dissout dans la force obscure et naturaliste des ancêtres à celle du mort comme “héros” comme ancêtre divin, créateur d’une hérédité surnaturelle que le rite familial renouvelle dans sa descendance. Varron déjà, assimilant les lares aux manes, les appelle “esprits divins” et “héros”. À partir de cette époque, l’assimilation aux héros du culte patricien grec devient toujours plus fréquente et ramène Rome, sous ce rapport également, au niveau des grandes traditions spirituelles de type indo-européen. Un Censorinus et un Plutarque nous parlent d’une dualité, d’un “génie” double, avec un aspect lumineux et un aspect obscur, jusqu’à ce que, dans des traditions trouvant leur débouché chez Plotin, le lare soit conçu comme l’âme de ceux qui se sont libérés au moment de la mort, devenant des esprits éternels. Alors que le lare était représenté, à l’origine, par le serpent, par l’animal ambigu de la terre humide, il prend ensuite des traits virils, il adopte la forme du pater familias en train de sacrifier au point de pouvoir être reporté à la signification “royale” déjà contenue dans le sens primordial du terme, lui-même : puisque lar équivaut au grec ànax, qui veut dire guide, chef ou prince.

Le sens profond de cette transformation apparaîtra clairement à tous, par rapport à la logique en fonction de laquelle les éléments étrangers, qui peuvent avoir facilité cette transformation, reviennent au second plan. C’est une vision essentiellement aristocratique qui prend forme ici. Le destin de ceux qui ne seront qu’ombres de l’Hadès est surmonté. Le mort reste uni aux vivants, non pas comme la simple énergie de la race, comme la “vie” d’un sang donné, mais comme quelque chose de transfiguré, comme un principe lumineux qui a pour corps la flamme éternelle rituellement allumée au centre de la demeure patricienne, et qui n’est pas une abstraction ou un souvenir pieux, mais bien une force, une force qui agit dans un sens de salut, de “fortune”, et de grandeur quand la descendance, à travers le rite, sait la conserver, la préserver et l’alimenter, et quand elle reste fidèle à sa tradition. Cette conception atteint sa forme la plus élevée dans le culte impérial. La relation se fait immédiate, vivants et morts vont former une unité héroïque, l’humain et le surhumain, les origines et le présent s’unissent. Le prince apparaît comme la manifestation de la force de l’ancêtre divin lui-même et de tous les morts d’une race qui a trouvé en celle-ci une vie éternelle ; tout comme lui-même la trouve lorsque, sous la forme symbolique de “l’aigle”, son âme, libérée par les flammes du bûcher de tout résidu matériel, prend son vol vers le libre ciel.

À suivre

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