Un article de Robert Spieler dans Rivarol sur Pierre Poujade et le poujadisme

Dans l’hebdomadaire Rivarol cliquez ici de la semaine dernière, Robert Spieler consacre un grand article au Cahier d’Histoire du nationalisme (n°20), rédigé par Franck Buleux, sur Pierre Poujade, le poujadisme et l’Union pour la Fraternité française. 

S N 

Pierre Poujade et le poujadisme

Robert Spieler 

Etonnante aventure que celle de Pierre Poujade et du Poujadisme. Les Cahiers d’Histoire du nationalisme, édités par Synthèse nationale, nous offrent, sous la plume de Franck Buleux, un morceau d’histoire de France qui marqua les esprits. L’auteur me permettra une critique qui n’enlève certes rien à l’intérêt de ce livre : une structuration qui laisse à désirer, des redites et un affreux contresens (« L’antigaullisme qui rapproche Poujade de la droite nationale ne fera pas long feu », alors qu’il voulait  dire l’inverse). Le lecteur est en droit de demander aux auteurs quelques efforts de relecture !

Pierre Poujade a vécu dans un environnement de « droite », voire d’ « extrême-droite », son père étant membre de l’Action française de Charles Maurras. Pierre Poujade fréquentera le mouvement des jeunes de Jacques Doriot, le chef du Parti Populaire français (P.P.F), avant de devenir, durant l’Occupation, à vingt ans, le plus jeune chef de compagnie d’un mouvement de jeunesse vichyste, axé sur la formation civique et physique, les Compagnons de France. C’est en 1942 qu’il rejoindra, via l’Espagne, les Forces françaises libres au Maroc, après l’invasion de la « zone libre »par les Allemands, en fin 1942. C’est à Rabat qu’il rencontrera sa future femme qui lui donnera cinq enfants (elle décédera en 2016, à l’âge de 94 ans). Du Maroc, il parviendra à rejoindre Alger où il s’engagea dans l’aviation, avant de partir pour l’Angleterre où il servit dans la Royal Air Force. Buleux note que son parcours est celui d’une « jeunesse française », titre du livre de Pierre Péan, consacré à Mitterrand , décoré de la Francisque par le Maréchal, avant de rejoindre la Résistance. Dès son engagement dans l’aviation à Alger, Poujade s’était rapproché des gaullistes. Il rejoindra d’ailleurs le Rassemblement du peuple français (R.P.F.) dès sa fondation par De Gaulle en 1947 et en sera membre jusqu’en 1953, quand le parti sera mis en sommeil par son fondateur. A la Libération, Pierre Poujade s’installera à son compte, comme libraire-papetier dans sa commune natale de Saint-Céré, dans le Lot, d’où son surnom, le « papetier de Saint-Céré ».

Les débuts de l’aventure

En 1953, Poujade fut élu au conseil municipal de Saint-Céré, sans étiquette, sur une liste menée par un radical, se présentant comme « indépendant ex-RPF ». Le gaullisme  et son chef étaient alors en pleine traversée du désert. Les élections municipales de 1953 avaient été un échec, notamment par la perte notable de Marseille, emportée par Gaston Defferre. De Gaulle partait bouder à Colombey-les-Deux Eglises, favorisant ainsi l’aventure poujadiste, la nature ayant horreur du vide, comme le note fort justement Franck Buleux. C’est d’ailleurs dès 1953 que Pierre Poujade, « Pierrot », deviendra célèbre. Les « polyvalents » s’abattaient alors sur les petits commerçants et artisans comme la vérole sur le bas clergé. Pierrot va prendre la tête d’un groupe de commerçants qui vont s’opposer physiquement, et parfois de façon véhémente, aux contrôles fiscaux. En novembre 1953, il fonde son propre mouvement syndical, l’Union de défense des commerçants et artisans (U.D.C.A.). C’est la naissance du « mouvement Poujade ».

« S’unir ou périr », « contre les pourris de Paris »

Le mouvement va s’étendre très vite. « S’unir ou périr », « contre les pourris de Paris » sont des slogans que Poujade affectionne. Le « mouvement¨Poujade » est d’abord une expression rurale de contestation, qui développera son implantation, après le « monde de la boutique », dans le monde agricole, exploitants comme ouvriers. La contestation va s’élargir dans un registre « dégagiste », avec comme slogan: « Sortez les sortants ! ». Il est vrai que la répression fiscale était féroce. Le Parlement, en août 1954, vota une loi prévoyant des amendes fiscales et des peines d’emprisonnement de six mois en cas d’infractions et sanctionna le « refus collectif de l’impôt » qui fut étendu au refus individuel. Jusqu’à deux ans de prison  menaçaient ceux qui empêcheraient une opération de contrôle fiscal. Pierre Poujade considéra ces articles de la loi comme une « déclaration de guerre » contre l’ U.D.C.A., transformant la contestation fiscale en insurrection. Le temps de l’action politique était arrivé.

La victoire électorale de 1956

Les élections législatives anticipées de janvier 1956 constituent la première expérience électorale des listes poujadistes Union et Fraternité française (UFF). Durant la campagne, le mouvement dénonce pêle-mêle et en bloc, « les politiciens professionnels », »les hommes des trusts et de la banque apatride » (une réminiscence doriotiste?) et « les hauts fonctionnaires domestiqués » qui auraient menés la France et son empire « à   la faillite », préconisant « la révolte anti-fiscale » et la convocation « des Etats généraux », référence bien sûr à la Révolution française. Tous les candidats s’engagent à démissionner lorsque le « salut de la patrie » sera assuré. Les candidats de l’UFF jurent de respecter le règlement intérieur qui stipule: « Non appartenance à une puissance ou secte occulte. Respect de la parole donnée. Engagement d’être délégué (Poujade refusait d’utiliser le mot ‘député) ‘non pour se servir, mais pour servir, mener une vie digne et exempte de tout reproche ». La profession de foi exprime en toute simplicité et humanité: « Celui qui trahira connaît son châtiment: il sera pendu ». Voilà au moins qui a le mérite d’être clair ! Et d’ajouter: « Nous vomissons la politique ».

Résultatde l’élection: Cinquante-deux élus, le minimum étant fixé à trente pour disposer d’un groupe à l’Assemblée, 2,8 millions d’électeurs: un tremblement de terre, favorisé il est vrai, pr la « tentation de Colombey » de De Gaulle et l’absence du RPF. Mais Pierre Poujade avait commis une grave erreur politique, la même qu’avait commise Léon Degrelle, chef du Rex belge qui n’avait pas été candidat aux législatives. Les élus poujadistes étaient dans leur totalité de nouveaux parlementaires et n’avaient aucune expérience politique. L’absence du chef au sein du groupe, c’était l’assurance de querelles internes difficiles à maîtriser. Pierre Poujade tentera de corriger son erreur en tentant, un an plus tard, de conquérir un siège laissé vacant en plein Paris, lui l’homme de la ruralité et le pourfendeur des « pourris de Paris ». Ce fut un échec. La « chasse aux poujadistes » va commencer dès le lendemain de l’élection. C’est l’affaire des « apparentements ». La loi des apparentements est une règle électorale mise en place en mai 1951 visant à réduire l’influence du Parti communiste et du RPF gaulliste, considérés comme extrémistes. Elle permettait aux différentes listes de passer des accords entre elles avant les élections, de concourir séparément lors du scrutin, tout en additionnant leurs résultats pour l’attribution des sièges. La loi  prévoyait qu’il devait s’agir de listes distinctes, non inféodées au même parti ou au même dirigeant. Considérant que les listes apparentées à celles du mouvement poujadiste étaient en fait liées  par une dévotion commune à Pierre Poujade, L’Assemblée nationale, juge et partie, invalida douze élus poujadistes. Le scandale dans le scandale est que les députés invalidés furnt promptement remplacés par leurs adversaires sans même qu’il y eût de nouvelle élection. C’est aussi simple que cela, la démocratie !  La haine anti-Poujade battait son plein. L’Express, à la pointe du combat contre le chef de l’UDCA, illustrait un article avec un tribun nommé « Poujadolf » à qui l’esprit de Hitler soufflait: « Vas-y mon gars ! Pour moi aussi ils ont rigolé au début ». Le sémiologue Roland Barthes, tout en nuances, considère que pour Poujade, « la culture est comme une maladie », référence à cette phrase (faussement) attribuée à Goering: « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ». Poujade, qui s’en prend à Mendès-France dans ses meetings (« Mendès n’a de Français que le mot ajouté à son nom »), est bien sûr accusé d’antiparlementarisme, d’antisémitisme, de colonialisme et autres joyeusetés.

Les députés poujadistes

Franck Buleux a eu la bonne idée de présenter l’inventaire exhaustif des cinquante-trois députés inscrits ou apparentés, élus le 2 janvier 1956, acompagné d’une corte biographie. Parmi ceux-ci, il y avait Jean-Marie Le Pen, le benjamin (27 ans) de la législature mais, sans conteste, le plus talentueux. Pierre Poujade avait rencontré Le Pen en septembre 1955; séduit par l’énergie et la faconde de son jeune interlocuteur, il en avait fait aussitôt l’un de ses principaux lieutenants. L’organisation du mouvement était médiocre: Le Pen fut chargé de la réformer et de l’ouvrir à la jeunesse étudiante. Le Pen, qui se définissait encore comme étudiant fut élu à Paris. Les relations avec Poujade, qui regretta par la suite de lui avoir mis le pied à l’étrier, n’allaient pas tarder à tourner au vinaigre. Deux crocodiles dans le même marigot… Autre personnage: Robert Pesquet, chaud partisan de l’Algérie française. Il fut au coeur d’une des affaires les plus rocambolesques de la Vème République, « l’affaire de l’Observatoire », la fausse tentative d’assassinat de Mitterrand, dans laquelle ce dernier fut plongé jusqu’au cou. C’est Pesquet qui convainquit Mitterrand de relancer une carrière politique déclinante, en acceptant d’être la cible d’un faux attentat. Mitterrand se laissa piéger. Dans la nuit du 16 octobre 1959, en rentrant chez lui, au volant de sa « 403 », Mitterrand est pris en chasse par une « Dauphine » à bord de laquelle ont pris place Pesquet et ses complices. Mitterrand abandonne son véhicule près des grilles du jardin de l’Observatoire et disparaît en courant dans les allées. Sa voiture est alors criblée de balles. L’émotion est immense. La gauche, unanime exprime sa solidarité avec l’ancien Garde des Sceaux. Le lendemain, Pequet va tout raconter à … Rivarol ! le scandale est immense. Mitterrand devient  la risée de la classe politique et de la presse. Douze ans plus tard, Mitterrand était élu président de la République: cherchez l’erreur…

La fin du poujadisme

Après sa défaite à Paris en janvier 1957, comme le rappelle Jean-Marie Le Pen dans ses Mémoires, Poujade a perdu de son aura médiatique, de sa popularité, son groupe s’est érodé. L’homme providentiel qu’attend la France, ce n’est plus Poujade, c’est De Gaulle, qui prépare son retour aux affaires. Les députés poujadistes vont soutenir De Gaulle, dès le 13 mai, tout en se divisant sur le vote des pleins pouvoirs. L’été 1958 acte la rupture entre Poujade et De Gaulle. Fraternité française, le journal de Poujade, s’en prend avec de plus en plus de virulence au général. Lors du référendum, à l’automne 1958, l’UFF appelle à voter « non », mais la base vote « oui ». Les législatines de 1958 seront un désastre: aucun élu sous l’étiquette poujadiste. L’UFF va désormais faire de la défense de l’Algérie française sa principale raison d’être, son credo. L’oeuvre coloniale de la France fait l’objet d’apologie. Les martyrs du gaullisme sont recensés. Fraternité française rend hommage à Robert Brasillach. Mais l’élection présidentielle de 1965 va voir Poujade rentrer dans le Système, tant décrié depuis dix ans. Au premier tour, il se décidera à soutenir le « Kennedillon français » (dixit Mauriac), l’atlantiste Jean Lecanuet, comme le feront au demeurant des hommes de droite tel Jacques Isorni, avocat du Maréchal, qui constate que la campagne de Tixier-Vignancour ne décolle pas. Au second tour,  où Mitterrand, soutenu par le Parti communiste, fait face à De Gaulle, Poujade appelle à voter pour ce dernier. Poujade va rentrer dans le rang. Il soutiendra quelques années plus tard Giscard d’Estaing, dont il dira, décidément doté d’un puissant ego, qu’il « aurait été battu si les Poujadistes avaient été dans l’opposition ». Déçu par la politique chiraco-giscardienne, puis barriste, il quittera la majorité en 1977 pour rallier aux élections européennes une liste de droite socio-professionnelle menée par Philippe Malaud, ancien ministre CNIP et le député-maire UDF de Nice, Jacques Médecin. La liste atteint 1,4% des suffrages, devançant celle de l’Eurodroite menée par Jean-Louis Tixier-Vignancour (1,3%). A l’élection présidentielle de 1981, Pierre Poujade soutiendra dès le premier tour François Mitterrand qui le remerciera en le nommant au Conseil économique et social, un « machin » à peu près inutile. Il sera aussi nommé vice-président de la Confédération des syndicats de producteurs de plantes alcooligènes et animera aussi une association visant la promotion de la Roumanie, au travers de tournées en France de lycéens roumains présentant des spectacles folkloriques. On croit rêver… Mais cela faisait déjà longtemps que, selon la jolie formule de Franck Buleux, « Poujade avait quitté le poujadisme… »

« Pierre Poujade », de Franck Buleux, collection « Cahiers d’Histoire du nationalisme », 200 pages, 29 euros, port inclus, à l’ordre de : Synthèse nationale, BP 80135  22301 Lannion PDC.

Pour le commander cliquez ici

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2021/04/27/pierre-poujade-et-le-poujadisme-6312410.html

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